Sur la route de Balan, Henriette d'abord put marcher d'un pas
rapide. Il n'était guère plus de neuf heures, la chaussée large,
bordée de maisons et de jardins, se trouvait libre encore,
obstruée pourtant de plus en plus, à mesure qu'on approchait du
bourg, par les habitants qui fuyaient et par des mouvements de
troupe. À chaque nouveau flot de foule, elle se serrait contre les
murs, elle se glissait, passait quand même. Et, mince, effacée
dans sa robe sombre, ses beaux cheveux blonds et sa petite face
pâle à demi disparus sous le fichu de dentelle noire, elle
échappait aux regards, rien ne ralentissait son pas léger et
silencieux.
Mais, à Balan, un régiment d'infanterie de marine barrait la
route. C'était une masse compacte d'hommes attendant des ordres, à
l'abri des grands arbres qui les cachaient. Elle se haussa sur les
pieds, n'en vit pas la fin. Cependant, elle essaya de se faire
plus petite encore, de se faufiler. Des coudes la repoussaient,
elle sentait dans ses flancs les crosses des fusils. Au bout de
vingt pas, des cris, des protestations s'élevèrent. Un capitaine
tourna la tête et s'emporta.
-- Eh! La femme, êtes-vous folle? ... Où allez-vous?
-- Je vais à Bazeilles.
-- Comment, à Bazeilles!
Ce fut un éclat de rire général. On se la montrait, on
plaisantait. Le capitaine, égayé lui aussi, venait de reprendre:
-- À Bazeilles, ma petite, vous devriez bien nous y emmener avec
vous!... Nous y étions tout à l'heure, j'espère que nous allons y
retourner; mais je vous avertis qu'il n'y fait pas froid.
-- Je vais à Bazeilles rejoindre mon mari, déclara Henriette de sa
voix douce, tandis que ses yeux d'un bleu pâle gardaient leur
tranquille décision.
On cessa de rire, un vieux sergent la dégagea, la força de
retourner en arrière.
-- Ma pauvre enfant, vous voyez bien qu'il vous est impossible de
passer... Ce n'est pas l'affaire d'une femme d'aller à Bazeilles
en ce moment... Vous le retrouverez plus tard, votre mari. Voyons,
soyez raisonnable!
Elle dut céder, elle s'arrêta, debout, se haussant à chaque
minute, regardant au loin, dans l'entêtée résolution de continuer
sa route. Ce qu'elle entendait dire autour d'elle la renseignait.
Des officiers se plaignaient amèrement de l'ordre de retraite qui
leur avait fait abandonner Bazeilles, dès huit heures un quart,
lorsque le général Ducrot, succédant au maréchal, s'était avisé de
vouloir concentrer toutes les troupes sur le plateau d'Illy. Le
pis était que, le 1er corps ayant reculé trop tôt, livrant le
vallon de la Givonne aux allemands, le 12e corps, attaqué déjà
vivement de front, venait d'être débordé sur son flanc gauche.
Puis, maintenant que le général de Wimpffen succédait au général
Ducrot, le premier plan de nouveau l'emportait, l'ordre arrivait
de réoccuper Bazeilles coûte que coûte, pour jeter les Bavarois à
la Meuse. N'était-ce pas imbécile de leur avoir fait abandonner
une position, qu'il leur fallait à cette heure reconquérir? On
voulait bien se faire tuer, mais pas pour le plaisir, vraiment!
Il y eut un grand mouvement d'hommes et de chevaux, le général de
Wimpffen parut, debout sur ses étriers, la face ardente, la parole
exaltée, criant:
-- Mes amis, nous ne pouvons pas reculer, ce serait la fin de
tout... Si nous devons battre en retraite, nous irons sur Carignan
et non sur Mézières... Mais nous vaincrons, vous les avez battus
ce matin, vous les battrez encore!
Il galopa, s'éloigna par un chemin qui montait vers la Moncelle.
Le bruit courait qu'il venait d'avoir avec le général Ducrot une
discussion violente, chacun soutenant son plan, attaquant le plan
contraire, l'un déclarant que la retraite par Mézières n'était
plus possible depuis le matin, l'autre prophétisant qu'avant le
soir, si l'on ne se retirait pas sur le plateau d'Illy, l'armée
serait cernée. Et ils s'accusaient mutuellement de ne connaître ni
le pays, ni la situation vraie des troupes. Le pis était qu'ils
avaient tous les deux raison.
Mais, depuis un instant, Henriette se trouvait distraite dans sa
hâte d'avancer. Elle venait de reconnaître, échouée au bord de la
route, toute une famille de Bazeilles, de pauvres tisserands, le
mari, la femme, avec trois filles, dont la plus âgée n'avait que
neuf ans. Ils étaient tellement brisés, tellement éperdus de
fatigue et de désespoir, qu'ils n'avaient pu aller plus loin,
tombés contre un mur.
-- Ah! ma chère dame, répétait la femme à Henriette, nous n'avons
plus rien... Vous savez, notre maison était sur la place de
l'église. Alors, voilà qu'un obus y a mis le feu. Je ne sais pas
comment les enfants et nous autres, nous n'y sommes pas restés...
Les trois petites filles, à ce souvenir, se remirent à sangloter,
en poussant des cris, tandis que la mère entrait dans les détails
de leur désastre, avec des gestes fous.
-- J'ai vu le métier brûler comme un fagot de bois sec... Le lit,
les meubles ont flambé plus vite que des poignées de paille... Et
il y avait même la pendule, oui! La pendule que je n'ai pas eu le
temps d'emporter dans mes bras.
-- Tonnerre de bon Dieu! jura l'homme, les yeux pleins de grosses
larmes, qu'est-ce que nous allons devenir?
Henriette, pour les calmer, leur dit simplement, d'une voix qui
tremblait un peu:
-- Vous êtes ensemble, sains et saufs tous les deux, et vous avez
vos fillettes: de quoi vous plaignez-vous?
Puis, elle les questionna, voulut savoir ce qui se passait dans
Bazeilles, s'ils avaient vu son mari, comment ils avaient laissé
sa maison, à elle. Mais, dans le grelottement de leur peur, les
réponses étaient contradictoires. Non, ils n'avaient pas vu M
Weiss. Pourtant, une des petites filles cria qu'elle l'avait bien
vu, elle, qu'il était sur le trottoir, avec un gros trou au milieu
de la tête; et son père lui allongea une claque, pour la faire
taire, parce que, disait-il, elle mentait, à coup sûr. Quant à la
maison, elle devait être debout, lorsqu'ils avaient fui; même ils
se souvenaient d'avoir remarqué, en passant, que la porte et les
fenêtres étaient soigneusement closes, comme si pas une âme ne s'y
fût trouvée. À ce moment-là, d'ailleurs, les Bavarois n'occupaient
encore que la place de l'église, et il leur fallait prendre le
village rue par rue, maison par maison. Seulement, ils avaient dû
faire du chemin, tout Bazeilles brûlait sans doute, à cette heure.
Et ces misérables gens continuaient à parler de ces choses, avec
des gestes tâtonnants d'épouvante, évoquant la vision affreuse,
les toits qui flambaient, le sang qui coulait, les morts qui
couvraient la terre.
-- Alors, mon mari? répéta Henriette.
Ils ne répondaient plus, ils sanglotaient entre leurs mains
jointes. Et elle resta dans une anxiété atroce, sans faiblir,
debout, les lèvres seulement agitées d'un petit frisson. Que
devait-elle croire? Elle avait beau se dire que l'enfant s'était
trompée, elle voyait son mari en travers de la rue, la tête trouée
d'une balle. Puis, c'était cette maison hermétiquement close qui
l'inquiétait: pourquoi? Il ne s'y trouvait donc plus? La certitude
qu'il était tué lui glaça tout d'un coup le coeur. Mais peut-être
n'était-il que blessé; et le besoin d'aller là-bas, d'y être, la
reprit si impérieusement, qu'elle aurait tenté encore de se frayer
un passage, si, à cette minute, les clairons n'avaient sonné la
marche en avant.
Beaucoup de ces jeunes soldats arrivaient de Toulon, de Rochefort
ou de Brest, à peine instruits, sans avoir jamais fait le coup de
feu; et, depuis le matin, ils se battaient avec une bravoure, une
solidité de vétérans. Eux qui, de Reims à Mouzon, avaient marché
si mal, alourdis d'inaccoutumance, se révélaient comme les mieux
disciplinés, les plus fraternellement unis d'un lien de devoir et
d'abnégation, devant l'ennemi. Les clairons n'avaient eu qu'à
sonner, ils retournaient au feu, ils reprenaient l'attaque, malgré
leurs coeurs gros de colère. Trois fois, on leur avait promis,
pour les soutenir, une division qui ne venait pas. Ils se
sentaient abandonnés, sacrifiés. C'était leur vie à tous qu'on
leur demandait, en les ramenant ainsi sur Bazeilles, après le leur
avoir fait évacuer. Et ils le savaient, et ils donnaient leur vie
sans une révolte, serrant les rangs, quittant les arbres qui les
protégeaient, pour rentrer sous les obus et les balles.
Henriette eut un soupir de profond soulagement. Enfin, on marchait
donc! Elle les suivit, espérant arriver avec eux, prête à courir,
s'ils couraient. Mais, de nouveau déjà, on s'était arrêté. À
présent, les projectiles pleuvaient, il allait falloir, pour
réoccuper Bazeilles, reconquérir chaque mètre de la route,
s'emparer des ruelles, des maisons, des jardins, à droite et à
gauche. Les premiers rangs avaient ouvert le feu, on n'avançait
plus que par saccades, les moindres obstacles faisaient perdre de
longues minutes. Jamais elle n'arriverait, si elle restait ainsi
en queue, attendant la victoire. Et elle se décida, se jeta à
droite, entre deux haies, dans un sentier qui descendait vers les
prairies.
Le projet d'Henriette fut alors d'atteindre Bazeilles par ces
vastes prés bordant la Meuse. Cela, d'ailleurs, n'était pas très
net en elle. Soudain, elle resta plantée, au bord d'une petite mer
immobile, qui, de ce côté-Ci, lui barrait le chemin. C'était
l'inondation, les terres basses changées en un lac de défense,
auxquelles elle n'avait point songé. Un instant, elle voulut
retourner en arrière; puis, au risque d'y laisser ses chaussures,
elle continua, suivit le bord, dans l'herbe trempée, où elle
enfonçait jusqu'à la cheville. Pendant une centaine de mètres, ce
fut praticable. Ensuite, elle buta contre le mur d'un jardin: le
terrain dévalait, l'eau battait le mur, profonde de deux mètres.
Impossible de passer. Ses petits poings se serrèrent, elle dut se
raidir de toute sa force, pour ne pas fondre en larmes. Après le
premier saisissement, elle longea la clôture, trouva une ruelle
qui filait entre les maisons éparses. Cette fois, elle se crut
sauvée, car elle connaissait ce dédale, ces bouts de sentiers
enchevêtrés, dont l'écheveau aboutissait tout de même au village.
Là seulement, les obus tombaient. Henriette resta figée, très
pâle, dans l'assourdissement d'une effrayante détonation, dont le
coup de vent l'enveloppa. Un projectile venait d'éclater devant
elle, à quelques mètres. Elle tourna la tête, examina les hauteurs
de la rive gauche, d'où montaient les fumées des batteries
allemandes; et elle comprit, se remit en marche, les yeux fixés
sur l'horizon, guettant les obus, pour les éviter. La témérité
folle de sa course n'allait pas sans un grand sang-Froid, toute la
tranquillité brave dont sa petite âme de bonne ménagère était
capable. Elle voulait ne pas être tuée, retrouver son mari, le
reprendre, vivre ensemble, heureux encore. Les obus ne cessaient
plus, elle filait le long des murs, se jetait derrière les bornes,
profitait des moindres abris. Mais il se présenta un espace
découvert, un bout de chemin défoncé, déjà couvert d'éclats; et
elle attendait, à l'encoignure d'un hangar, lorsqu'elle aperçut,
devant elle, au ras d'une sorte de trou, la tête curieuse d'un
enfant, qui regardait. C'était un petit garçon de dix ans, pieds
nus, habillé d'une seule chemise et d'un pantalon en lambeaux,
quelque rôdeur de route, très amusé par la bataille. Ses minces
yeux noirs pétillaient, et il s'exclamait d'allégresse, à chaque
détonation.
-- Oh! Ce qu'ils sont rigolo!... Bougez pas, en v'là encore un qui
s'amène!... Boum! À-t-il pété, celui-là!... Bougez pas, bougez
pas!
Et, à chaque projectile, il faisait un plongeon au fond du trou,
reparaissait, levait sa tête d'oiseau siffleur, pour replonger
encore.
Henriette remarqua alors que les obus venaient du Liry, tandis que
les batteries de Pont-Maugis et de Noyers ne tiraient plus que sur
Balan. Elle voyait très nettement la fumée, à chaque décharge;
puis, elle entendait presque aussitôt le sifflement, que suivait
la détonation. Il dut y avoir un court répit, des vapeurs légères
se dissipaient lentement.
-- Pour sûr qu'ils boivent un coup! cria le petit. Vite, vite!
Donnez-moi la main, nous allons nous cavaler!
Il lui prit la main, la força à le suivre; et tous deux
galopèrent, côte à côte, pliant le dos, traversant ainsi l'espace
découvert. Au bout, comme ils se jetaient derrière une meule et
qu'ils se retournaient, ils virent de nouveau un obus arriver,
tomber droit sur le hangar, à la place qu'ils occupaient tout à
l'heure. Le fracas fut épouvantable, le hangar s'abattit.
Du coup, une joie folle fit danser le gamin, qui trouvait ça très
farce.
-- Bravo! En v'là de la casse!... Hein? Tout de même, il était
temps!
Mais, une seconde fois, Henriette se heurtait contre un obstacle
infranchissable, des murs de jardin, sans chemin aucun. Son petit
compagnon continuait à rire, disait qu'on passait toujours, quand
on le voulait bien. Il grimpa sur le chaperon d'un mur, l'aida
ensuite à le franchir. D'un saut, ils se trouvèrent dans un
potager, parmi des planches de haricots et de pois. Des clôtures
partout. Alors, pour en sortir, il leur fallut traverser une
maison basse de jardinier. Lui, sifflant, les mains ballantes,
allait le premier, ne s'étonnait de rien. Il poussa une porte, se
trouva dans une chambre, passa dans une autre, où il y avait une
vieille femme, la seule âme restée là sans doute. Elle semblait
hébétée, debout près d'une table. Elle regarda ces deux personnes
inconnues passer ainsi au travers de sa maison; et elle ne leur
dit pas un mot, et eux-mêmes ne lui adressèrent pas la parole.
Déjà, de l'autre côté, ils ressortaient dans une ruelle, qu'ils
purent suivre pendant un instant. Puis, d'autres difficultés se
présentèrent, ce fut de la sorte, durant près d'un kilomètre, des
murailles sautées, des haies franchies, une course qui coupait au
plus court, par les portes des remises, les fenêtres des
habitations, selon le hasard de la route qu'ils parvenaient à se
frayer. Des chiens hurlaient, ils faillirent être renversés par
une vache qui fuyait d'un galop furieux. Cependant, ils devaient
approcher, une odeur d'incendie leur arrivait, de grandes fumées
rousses, telles que de légers crêpes flottants, voilaient à chaque
minute le soleil.
Tout d'un coup, le gamin s'arrêta, se planta devant Henriette.
-- Dites donc, madame, comme ça, où donc allez-vous?
-- Mais tu le vois, je vais à Bazeilles.
Il siffla, il eut un de ses rires aigus de vaurien échappé de
l'école, qui se faisait du bon sang.
-- À Bazeilles... Ah! non, ça n'est pas mon affaire... Moi, je vas
ailleurs. Bien le bonsoir!
Et il tourna sur les talons, il s'en alla comme il était venu,
sans qu'elle pût savoir d'où il sortait ni où il rentrait. Elle
l'avait trouvé dans un trou, elle le perdit des yeux au coin d'un
mur; et jamais plus elle ne devait le revoir.
Quand elle fut seule, Henriette éprouva un singulier sentiment de
peur. Ce n'était guère une protection, cet enfant chétif avec
elle; mais il l'étourdissait de son bavardage. Maintenant, elle
tremblait, elle si naturellement courageuse. Les obus ne tombaient
plus, les allemands avaient cessé de tirer sur Bazeilles, dans la
crainte sans doute de tuer les leurs, maîtres du village.
Seulement, depuis quelques minutes, elle entendait des balles
siffler, ce bourdonnement de grosses mouches dont on lui avait
parlé, et qu'elle reconnaissait. Au loin, c'était une confusion
telle de toutes les rages, qu'elle ne distinguait même pas le
bruit de la fusillade, dans la violence de cette clameur. Comme
elle tournait l'angle d'une maison, il y eut, près de son oreille,
un bruit mat, une chute de plâtre, qui la firent s'arrêter net:
une balle venait d'écorner la façade, elle en restait toute pâle.
Puis, avant qu'elle se fût demandé si elle aurait le courage de
continuer, elle reçut au front comme un coup de marteau, elle
tomba sur les deux genoux, étourdie. Une seconde balle, qui
ricochait, l'avait effleurée un peu au-dessus du sourcil gauche,
en ne laissant là qu'une forte meurtrissure. Quand elle eut porté
les deux mains à son front, elle les retira rouges de sang. Mais
elle avait senti le crâne solide, intact, sous les doigts; et elle
répéta tout haut, pour s'encourager:
-- Ce n'est rien, ce n'est rien... Voyons, je n'ai pas peur, non!
je n'ai pas peur...
Et c'était vrai, elle se releva, elle marcha dès lors parmi les
balles avec une insouciance de créature dégagée d'elle-même, qui
ne raisonne plus, qui donne sa vie. Elle ne cherchait même plus à
se protéger, allant tout droit, la tête haute, n'allongeant le pas
que dans le désir d'arriver. Les projectiles s'écrasaient autour
d'elle, vingt fois elle manqua d'être tuée, sans paraître le
savoir. Sa hâte légère, son activité de femme silencieuse,
semblaient l'aider, la faire passer si fine, si souple dans le
péril, qu'elle y échappait. Elle était enfin à Bazeilles, elle
coupa au milieu d'un champ de luzerne, pour rejoindre la route, la
grande rue qui traverse le village. Comme elle y débouchait, elle
reconnut sur la droite, à deux cents pas, sa maison qui brûlait,
sans qu'on vît les flammes au grand soleil, le toit à demi
effondré déjà, les fenêtres vomissant des tourbillons de fumée
noire. Alors, un galop l'emporta, elle courut à perdre haleine.
Weiss, dès huit heures, s'était trouvé enfermé là, séparé des
troupes qui se repliaient. Tout de suite, le retour à Sedan était
devenu impossible, car les Bavarois, débordant par le parc de
Montivilliers, avaient coupé la ligne de retraite. Il était seul,
avec son fusil et les cartouches qui lui restaient, lorsqu'il
aperçut devant sa porte une dizaine de soldats, demeurés comme lui
en arrière, isolés de leurs camarades, cherchant des yeux un abri,
pour vendre au moins chèrement leur peau. Vivement, il descendit
leur ouvrir, et la maison dès lors eut une garnison, un capitaine,
un caporal, huit hommes, tous hors d'eux, enragés, résolus à ne
pas se rendre.
-- Tiens! Laurent, vous en êtes! s'écria Weiss, surpris de voir
parmi eux un grand garçon maigre, qui tenait un fusil, ramassé à
côté de quelque cadavre.
Laurent, en pantalon et en veste de toile bleue, était un garçon
jardinier du voisinage, âgé d'une trentaine d'années, et qui avait
perdu récemment sa mère et sa femme, emportées par la même
mauvaise fièvre.
-- Pourquoi donc que je n'en serais pas?
Répondit-il. Je n'ai que ma carcasse, je puis bien la donner... Et
puis, vous savez, ça m'amuse, à cause que je ne tire pas mal, et
que ça va être drôle d'en démolir un à chaque coup, de ces
bougres-là!
Déjà, le capitaine et le caporal inspectaient la maison. Rien à
faire du rez-de-chaussée, on se contenta de pousser les meubles
contre la porte et les fenêtres, pour les barricader le plus
solidement possible. Ce fut ensuite dans les trois petites pièces
du premier étage et dans le grenier qu'ils organisèrent la
défense, approuvant du reste les préparatifs déjà faits par Weiss,
les matelas garnissant les persiennes, les meurtrières ménagées de
place en place, entre les lames. Comme le capitaine se hasardait à
se pencher, pour examiner les alentours, il entendit des cris, des
larmes d'enfant.
-- Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
Weiss revit alors, dans la teinturerie voisine, le petit Auguste
malade, la face pourpre de fièvre entre ses draps blancs,
demandant à boire, appelant sa mère, qui ne pouvait plus lui
répondre, gisante sur le carreau, la tête broyée. Et, à cette
vision, il eut un geste douloureux, il répondit:
-- Un pauvre petit dont un obus a tué la mère, et qui pleure, là,
à côté.
-- Tonnerre de Dieu! murmura Laurent, ce qu'il va falloir leur
faire payer tout ça!
Il n'arrivait encore dans la façade que des balles perdues. Weiss
et le capitaine, accompagnés du garçon jardinier et de deux
hommes, étaient montés dans le grenier, d'où ils pouvaient mieux
surveiller la route. Ils la voyaient obliquement, jusqu'à la place
de l'église. Cette place était maintenant au pouvoir des Bavarois;
mais ils n'avançaient toujours qu'avec beaucoup de peine et une
extrême prudence. Au coin d'une ruelle, une poignée de fantassins
les tint encore en échec pendant près d'un quart d'heure, d'un feu
tellement nourri, que les morts s'entassaient. Ensuite, ce fut une
maison, à l'autre encoignure, dont ils durent s'emparer, avant de
passer outre. Par moments, dans la fumée, on distinguait une
femme, avec un fusil, tirant d'une des fenêtres. C'était la maison
d'un boulanger, des soldats s'y trouvaient oubliés, mêlés aux
habitants; et, la maison prise, il y eut des cris, une effroyable
bousculade roula jusqu'au mur d'en face, un flot dans lequel
apparut la jupe de la femme, une veste d'homme, des cheveux blancs
hérissés; puis, un feu de peloton gronda, du sang jaillit jusqu'au
chaperon du mur. Les allemands étaient inflexibles: toute personne
prise les armes à la main, n'appartenant point aux armées
belligérantes, était fusillée sur l'heure, comme coupable de
s'être mise en dehors du droit des gens. Devant la furieuse
résistance du village, leur colère montait, et les pertes
effroyables qu'ils éprouvaient depuis bientôt cinq heures, les
poussaient à d'atroces représailles. Les ruisseaux coulaient
rouges, les morts barraient la route, certains carrefours
n'étaient plus que des charniers, d'où s'élevaient des râles.
Alors, dans chaque maison qu'ils emportaient de haute lutte, on
les vit jeter de la paille enflammée; d'autres couraient avec des
torches, d'autres badigeonnaient les murs de pétrole; et bientôt
des rues entières furent en feu, Bazeilles flamba.
Cependant, au milieu du village, il n'y avait plus que la maison
de Weiss, avec ses persiennes closes, qui gardait son air menaçant
de citadelle, résolue à ne pas se rendre.
-- Attention! les voici! cria le capitaine.
Une décharge, partie du grenier et du premier étage, coucha par
terre trois des Bavarois qui s'avançaient, en rasant les murs. Les
autres se replièrent, s'embusquèrent à tous les angles de la
route; et le siège de la maison commença, une telle pluie de
balles fouetta la façade qu'on aurait dit un ouragan de grêle.
Pendant près de dix minutes, cette fusillade ne cessa pas, trouant
le plâtre, sans faire grand mal. Mais un des hommes que le
capitaine avait pris avec lui dans le grenier, ayant commis
l'imprudence de se montrer à une lucarne, fut tué raide, d'une
balle en plein front.
-- Nom d'un chien! un de moins! gronda le capitaine. Méfiez-vous
donc, nous ne sommes pas assez pour nous faire tuer par plaisir!
Lui-même avait pris un fusil, et il tirait, abrité derrière un
volet. Mais Laurent, le garçon jardinier, faisait surtout son
admiration. À genoux, le canon de son chassepot appuyé dans
l'étroite fente d'une meurtrière, comme à l'affût, il ne lâchait
un coup qu'en toute certitude; et il en annonçait même le résultat
à l'avance.
-- Au petit officier bleu, là-bas, dans le coeur... À l'autre,
plus loin, le grand sec, entre les deux yeux... Au gros qui a une
barbe rousse et qui m'embête, dans le ventre...
Et, chaque fois, l'homme tombait, foudroyé, frappé à l'endroit
qu'il désignait; et lui continuait paisiblement, ne se hâtait pas,
ayant de quoi faire, disait-il, car il lui aurait fallu du temps,
pour les tuer tous de la sorte, un à un.
-- Ah! si j'avais des yeux! répétait furieusement Weiss.
Il venait de casser ses lunettes, il en était désespéré. Son
binocle lui restait, mais il n'arrivait pas à le faire tenir
solidement sur son nez, dans la sueur qui lui inondait la face;
et, souvent, il tirait au hasard, enfiévré, les mains tremblantes.
Toute une passion croissante emportait son calme ordinaire.
-- Ne vous pressez pas, ça ne sert absolument à rien, disait
Laurent. Tenez, visez-le avec soin, celui qui n'a plus de casque,
au coin de l'épicier... Mais c'est très bien, vous lui avez cassé
la patte, et le voilà qui gigote dans son sang.
Weiss, un peu pâle, regardait. Il murmura:
-- Finissez-le.
-- Gâcher une balle, ah! non, par exemple! vaut mieux en démolir
un autre.
Les assaillants devaient avoir remarqué ce tir redoutable, qui
partait des lucarnes du grenier. Pas un homme ne pouvait avancer,
sans rester par terre. Aussi firent-ils entrer en ligne des
troupes fraîches, avec l'ordre de cribler de balles la toiture.
Dès lors, le grenier devint intenable: les ardoises étaient
percées aussi aisément que de minces feuilles de papier, les
projectiles pénétraient de toutes parts, ronflant comme des
abeilles. À chaque seconde, on courait le risque d'être tué.
-- Descendons, dit le capitaine. On peut tenir encore au premier.
Mais, comme il se dirigeait vers l'échelle, une balle l'atteignit
dans l'aine et le renversa.
-- Trop tard, nom d'un chien!
Weiss et Laurent, aidés du soldat qui restait, s'entêtèrent à le
descendre, bien qu'il leur criât de ne pas perdre leur temps à
s'occuper de lui: il avait son compte, il pouvait tout aussi bien
crever en haut qu'en bas. Pourtant, dans une chambre du premier
étage, lorsqu'on l'eut couché sur un lit, il voulut encore diriger
la défense.
-- Tirez dans le tas, ne vous occupez pas du reste. Tant que votre
feu ne se ralentira point, ils sont bien trop prudents pour se
risquer.
En effet, le siège de la petite maison continuait, s'éternisait.
Vingt fois elle avait paru devoir être emportée dans la tempête de
fer dont elle était battue; et, sous les rafales, au milieu de la
fumée, elle se montrait de nouveau debout, trouée, déchiquetée,
crachant quand même des balles par chacune de ses fentes. Les
assaillants exaspérés d'être arrêtés si longtemps et de perdre
tant de monde devant une pareille bicoque, hurlaient, tiraillaient
à distance, sans avoir l'audace de se ruer pour enfoncer la porte
et les fenêtres, en bas.
-- Attention! cria le caporal, voilà une persienne qui tombe!
La violence des balles venait d'arracher une persienne de ses
gonds. Mais Weiss se précipita, poussa une armoire contre la
fenêtre; et Laurent, embusqué derrière, put continuer son tir. Un
des soldats gisait à ses pieds, la mâchoire fracassée, perdant
beaucoup de sang. Un autre reçut une balle dans la gorge, roula
jusqu'au mur, où il râla sans fin, avec un frisson convulsif de
tout le corps. Ils n'étaient plus que huit, en ne comptant pas le
capitaine, qui, trop affaibli pour parler, adossé au fond du lit,
donnait encore des ordres, par gestes. De même que le grenier, les
trois chambres du premier étage commençaient à devenir intenables,
car les matelas en lambeaux n'arrêtaient plus les projectiles: des
éclats de plâtre sautaient des murs et du plafond, les meubles
s'écornaient, les flancs de l'armoire se fendaient comme sous des
coups de hache. Et le pis était que les munitions allaient
manquer.
-- Est-ce dommage! grogna Laurent. Ca marche si bien!
Weiss eut une idée brusque.
-- Attendez!
Il venait de songer au soldat mort, là-haut, dans le grenier. Et
il monta, le fouilla, pour prendre les cartouches qu'il devait
avoir. Tout un pan de la toiture s'était effondré, il vit le ciel
bleu, une nappe de gaie lumière qui l'étonna. Pour ne pas être
tué, il se traînait sur les genoux. Puis, lorsqu'il tint les
cartouches, une trentaine encore, il se hâta, redescendit au
galop.
Mais, en bas, comme il partageait cette provision nouvelle avec le
garçon jardinier, un soldat jeta un cri, tomba sur le ventre. Ils
n'étaient plus que sept; et, tout de suite, ils ne furent plus que
six, le caporal ayant reçu, dans l'oeil gauche, une balle qui lui
fit sauter la cervelle.
Weiss, à partir de ce moment, n'eut plus conscience de rien. Lui
et les cinq autres continuaient à tirer comme des fous, achevant
les cartouches, sans même avoir l'idée qu'ils pouvaient se rendre.
Dans les trois petites pièces, le carreau était obstrué par les
débris des meubles. Des morts barraient les portes, un blessé,
dans un coin, jetait une plainte affreuse et continue. Partout, du
sang collait sous les semelles. Un filet rouge avait coulé,
descendant les marches. Et l'air n'était plus respirable, un air
épaissi et brûlant de poudre, une fumée, une poussière âcre,
nauséabonde, une nuit presque complète que rayaient les flammes
des coups de feu.
-- Tonnerre de Dieu! cria Weiss, ils amènent du canon!
C'était vrai. Désespérant de venir à bout de cette poignée
d'enragés, qui les attardaient ainsi, les Bavarois étaient en
train de mettre en position une pièce, au coin de la place de
l'église. Peut-être enfin passeraient-ils, lorsqu'ils auraient
jeté la maison par terre, à coups de boulets. Et cet honneur qu'on
leur faisait, cette artillerie braquée sur eux, là-bas, acheva
d'égayer furieusement les assiégés, qui ricanaient, pleins de
mépris. Ah! les bougres de lâches, avec leur canon! Toujours
agenouillé, Laurent visait soigneusement les artilleurs, tuant son
homme chaque fois; si bien que le service de la pièce ne pouvait
se faire, et qu'il se passa cinq ou six minutes avant que le
premier coup fût tiré. Trop haut, d'ailleurs, il n'emporta qu'un
morceau de la toiture.
Mais la fin approchait. Vainement, on fouillait les morts, il n'y
avait plus une seule cartouche. Exténués, hagards, les six
tâtonnaient, cherchaient ce qu'ils pourraient jeter par les
fenêtres, pour écraser l'ennemi. Un d'eux, qui se montra,
vociférant, brandissant les poings, fut criblé d'une volée de
plomb; et ils ne restèrent plus que cinq. Que faire? Descendre,
tâcher de s'échapper par le jardin et les prairies? À ce moment,
un tumulte éclata en bas, un flot furieux monta l'escalier:
c'étaient les Bavarois qui venaient enfin de faire le tour,
enfonçant la porte de derrière, envahissant la maison. Une mêlée
terrible s'engagea dans les petites pièces, parmi les corps et les
meubles en miettes. Un des soldats eut la poitrine trouée d'un
coup de baïonnette, et les deux autres furent faits prisonniers;
tandis que le capitaine, qui venait d'exhaler son dernier souffle,
demeurait la bouche ouverte, le bras levé encore, comme pour
donner un ordre.
Cependant, un officier, un gros blond, armé d'un revolver, et dont
les yeux, injectés de sang, semblaient sortir des orbites, avait
aperçu Weiss et Laurent, l'un avec son paletot, l'autre avec sa
veste de toile bleue; et il les apostrophait violemment en
Français:
-- Qui êtes-vous? qu'est-ce que vous fichez là, vous autres?
Puis, les voyant noirs de poudre, il comprit, il les couvrit
d'injures, en allemand, la voix bégayante de fureur. Déjà, il
levait son pistolet pour leur casser la tête, lorsque les soldats
qu'il commandait, se ruèrent, s'emparèrent de Weiss et de Laurent,
qu'ils poussèrent dans l'escalier. Les deux hommes étaient portés,
charriés, au milieu de cette vague humaine, qui les jeta sur la
route; et ils roulèrent jusqu'au mur d'en face, parmi de telles
vociférations, que la voix des chefs ne s'entendait plus. Alors,
durant deux ou trois minutes encore, tandis que le gros officier
blond tâchait de les dégager, pour procéder à leur exécution, ils
purent se remettre debout et voir.
D'autres maisons s'allumaient, Bazeilles n'allait plus être qu'un
brasier. Par les hautes fenêtres de l'église, des gerbes de
flammes commençaient à sortir. Des soldats, qui chassaient une
vieille dame de chez elle, venaient de la forcer à leur donner des
allumettes, pour mettre le feu à son lit et à ses rideaux. De
proche en proche, les incendies gagnaient, sous les brandons de
paille jetés, sous les flots de pétrole répandus; et ce n'était
plus qu'une guerre de sauvages, enragés par la longueur de la
lutte, vengeant leurs morts, leurs tas de morts, sur lesquels ils
marchaient. Des bandes hurlaient parmi la fumée et les étincelles,
dans l'effrayant vacarme fait de tous les bruits, des plaintes
d'agonie, des coups de feu, des écroulements. À peine se voyait-
on, de grandes poussières livides s'envolaient, cachaient le
soleil, d'une insupportable odeur de suie et de sang, comme
chargées des abominations du massacre. On tuait encore, on
détruisait dans tous les coins: la brute lâchée, l'imbécile
colère, la folie furieuse de l'homme en train de manger l'homme.
Et Weiss, enfin, devant lui, aperçut sa maison qui brûlait. Des
soldats étaient accourus avec des torches, d'autres activaient les
flammes, en y lançant les débris des meubles. Rapidement, le rez-
de-chaussée flamba, la fumée sortit par toutes les plaies de la
façade et de la toiture. Mais, déjà, la teinturerie voisine
prenait également feu; et, chose affreuse, on entendit encore la
voix du petit Auguste, couché dans son lit, délirant de fièvre,
qui appelait sa mère; tandis que les jupes de la malheureuse,
étendue sur le seuil, la tête broyée, s'allumaient.
-- Maman, j'ai soif... Maman, donne-moi de l'eau...
Les flammes ronflèrent, la voix cessa, on ne distingua plus que
les hourras assourdissants des vainqueurs.
Mais, par-dessus les bruits, par-dessus les clameurs, un cri
terrible domina. C'était Henriette qui arrivait et qui venait de
voir son mari, contre le mur, en face d'un peloton préparant ses
armes.
Elle se rua à son cou.
-- Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a? Ils ne vont pas te tuer!
Weiss, stupide, la regardait. Elle! Sa femme, désirée si
longtemps, adorée d'une tendresse idolâtre! Et un frémissement le
réveilla, éperdu. Qu'avait-il fait? Pourquoi était-il resté, à
tirer des coups de fusil, au lieu d'aller la rejoindre, ainsi
qu'il l'avait juré? Dans un éblouissement, il voyait son bonheur
perdu, la séparation violente, à jamais. Puis, le sang qu'elle
avait au front, le frappa; et la voix machinale, bégayante:
-- Est-ce que tu es blessée? ... C'est fou d'être venue...
D'un geste emporté, elle l'interrompit.
-- Oh! moi, ce n'est rien, une égratignure... Mais toi, toi!
Pourquoi te gardent-ils? Je ne veux pas qu'ils te tuent!
L'officier se débattait au milieu de la route encombrée, pour que
le peloton eût un peu de recul. Quand il aperçut cette femme au
cou d'un des prisonniers, il reprit violemment, en Français:
-- Oh! non, pas de bêtises, hein!... D'où sortez-vous? Que voulez-
vous?
-- Je veux mon mari.
-- Votre mari, cet homme-là? ... Il a été condamné, justice doit
être faite.
-- Je veux mon mari.
-- Voyons, soyez raisonnable... Écartez-vous, nous n'avons pas
envie de vous faire du mal.
-- Je veux mon mari.
Renonçant alors à la convaincre, l'officier allait donner l'ordre
de l'arracher des bras du prisonnier, lorsque Laurent, silencieux
jusque-là, l'air impassible, se permit d'intervenir.
-- Dites donc, capitaine, c'est moi qui vous ai démoli tant de
monde, et qu'on me fusille, ça va bien. D'autant plus que je n'ai
personne, ni mère, ni femme, ni enfant... Tandis que monsieur est
marié... Dites, lâchez-le donc, puis vous me réglerez mon
affaire...
Hors de lui, le capitaine hurla:
-- En voilà des histoires! est-ce qu'on se fiche de moi? ... Un
homme de bonne volonté pour emporter cette femme!
Il dut redire cet ordre en allemand. Et un soldat s'avança, un
Bavarois trapu, à l'énorme tête embroussaillée de barbe et de
cheveux roux, sous lesquels on ne distinguait qu'un large nez
carré et que de gros yeux bleus. Il était souillé de sang,
effroyable, tel qu'un de ces ours des cavernes, une de ces bêtes
poilues toutes rouges de la proie dont elles viennent de faire
craquer les os.
Henriette répétait, dans un cri déchirant:
-- Je veux mon mari, tuez-moi avec mon mari.
Mais l'officier s'appliquait de grands coups de poing dans la
poitrine, en disant que, lui, n'était pas un bourreau, que s'il y
en avait qui tuaient les innocents, ce n'était pas lui. Elle
n'avait pas été condamnée, il se couperait la main, plutôt que de
toucher à un cheveu de sa tête.
Alors, comme le Bavarois s'approchait, Henriette se colla au corps
de Weiss, de tous ses membres, éperdument.
-- Oh! mon ami, je t'en supplie, garde-moi, laisse-moi mourir avec
toi...
Weiss pleurait de grosses larmes; et, sans répondre, il
s'efforçait de détacher, de ses épaules et de ses reins, les
doigts convulsifs de la malheureuse.
-- Tu ne m'aimes donc plus, que tu veux mourir sans moi... Garde-
moi, ça les fatiguera, ils nous tueront ensemble.
Il avait dégagé une des petites mains, il la serrait contre sa
bouche, il la baisait, tandis qu'il travaillait pour faire lâcher
prise à l'autre.
-- Non, non! garde-moi... Je veux mourir...
Enfin, à grand-peine, il lui tenait les deux mains. Muet jusque-
là, ayant évité de parler, il ne dit qu'un mot:
-- Adieu, chère femme.
Et, déjà, de lui-même, il l'avait jetée entre les bras du
Bavarois, qui l'emportait. Elle se débattait, criait, tandis que,
pour la calmer sans doute, le soldat lui adressait tout un flot de
rauques paroles. D'un violent effort, elle avait dégagé sa tête,
elle vit tout.
Cela ne dura pas trois secondes. Weiss, dont le binocle avait
glissé, dans les adieux, venait de le remettre vivement sur son
nez, comme s'il avait voulu bien voir la mort en face. Il recula,
s'adossa contre le mur, en croisant les bras; et, dans son veston
en lambeaux, ce gros garçon paisible avait une figure exaltée,
d'une admirable beauté de courage.
Près de lui, Laurent s'était contenté de fourrer les mains dans
ses poches. Il semblait indigné de la cruelle scène, de
l'abomination de ces sauvages qui tuaient les hommes sous les yeux
de leurs femmes. Il se redressa, les dévisagea, leur cracha d'une
voix de mépris:
-- Sales cochons!
Mais l'officier avait levé son épée, et les deux hommes tombèrent
comme des masses, le garçon jardinier la face contre terre,
l'autre, le comptable, sur le flanc, le long du mur. Celui-ci,
avant d'expirer, eut une convulsion dernière, les paupières
battantes, la bouche tordue. L'officier, qui s'approcha, le remua
du pied, voulant s'assurer qu'il avait bien cessé de vivre.
Henriette avait tout vu, ces yeux mourants qui la cherchaient, ce
sursaut affreux de l'agonie, cette grosse botte poussant le corps.
Elle ne cria même pas, elle mordit silencieusement, furieusement,
ce qu'elle put, une main que ses dents rencontrèrent. Le Bavarois
jeta une plainte d'atroce douleur. Il la renversa, faillit
l'assommer. Leurs visages se touchaient, jamais elle ne devait
oublier cette barbe et ces cheveux rouges, éclaboussés de sang,
ces yeux bleus, élargis et chavirés de rage.
Plus tard, Henriette ne put se rappeler nettement ce qui s'était
passé ensuite. Elle n'avait eu qu'un désir, retourner près du
corps de son mari, le prendre, le veiller. Seulement, comme dans
les cauchemars, toutes sortes d'obstacles se dressaient,
l'arrêtaient à chaque pas. De nouveau, une vive fusillade venait
d'éclater, un grand mouvement avait lieu parmi les troupes
allemandes qui occupaient Bazeilles: c'était l'arrivée enfin de
l'infanterie de marine; et le combat recommençait avec une telle
violence, que la jeune femme fut rejetée à gauche, dans une
ruelle, parmi un troupeau affolé d'habitants. D'ailleurs, le
résultat de la lutte ne pouvait être douteux, il était trop tard
pour reconquérir les positions abandonnées. Pendant près d'une
demi-heure encore, l'infanterie s'acharna, se fit tuer, avec un
emportement superbe; mais, sans cesse, les ennemis recevaient des
renforts, débordaient de partout, des prairies, des routes, du
parc de Montivilliers. Rien désormais ne les aurait délogés de ce
village, si chèrement acheté, où plusieurs milliers des leurs
gisaient dans le sang et les flammes. Maintenant, la destruction
achevait son oeuvre, il n'y avait plus là qu'un charnier de
membres épars et de débris fumants, et Bazeilles égorgé, anéanti,
s'en allait en cendre.
Une dernière fois, Henriette aperçut au loin sa petite maison dont
les planchers s'écroulaient, au milieu d'un tourbillon de
flammèches. Toujours, elle revoyait, en face, le long du mur, le
corps de son mari. Mais un nouveau flot l'avait reprise, les
clairons sonnaient la retraite, elle fut emportée, sans savoir
comment, parmi les troupes qui se repliaient. Alors, elle devint
une chose, une épave roulée, charriée dans un piétinement confus
de foule, coulant à pleine route. Et elle ne savait plus, elle
finit par se retrouver à Balan, chez des gens qu'elle ne
connaissait pas, et elle sanglotait dans une cuisine, la tête
tombée sur une table.
V
Sur le plateau de l'Algérie, à dix heures, la compagnie Beaudoin
était toujours couchée parmi les choux, dans le champ dont elle
n'avait pas bougé depuis le matin. Les feux croisés des batteries
du Hattoy et de la presqu'île d'Iges, qui redoublaient de
violence, venaient encore de lui tuer deux hommes; et aucun ordre
de marcher en avant n'arrivait: allait-on passer la journée là, à
se laisser mitrailler, sans se battre?
Même les hommes n'avaient plus le soulagement de décharger leurs
chassepots. Le capitaine Beaudoin était parvenu à faire cesser le
feu, cette furieuse et inutile fusillade contre le petit bois d'en
face, où pas un Prussien ne paraissait être resté. Le soleil
devenait accablant, on brûlait, ainsi allongé par terre, sous le
ciel en flammes.
Jean, qui se tourna, fut inquiet de voir que Maurice avait laissé
tomber sa tête, la joue contre le sol, les yeux fermés. Il était
très pâle, la face immobile.
-- Eh bien! quoi donc?
Mais, simplement, Maurice s'était endormi. L'attente, la fatigue,
l'avaient terrassé, malgré la mort qui volait de toutes parts. Et
il s'éveilla brusquement, ouvrit de grands yeux calmes, où reparut
aussitôt l'effarement trouble de la bataille. Jamais il ne put
savoir combien de temps il avait sommeillé. Il lui semblait sortir
d'un néant infini et délicieux.
-- Tiens! est-ce drôle, murmura-t-il, j'ai dormi!... Ah! ça m'a
fait du bien.
En effet, il sentait moins, à ses tempes et à ses côtes, le
douloureux serrement, cette ceinture de la peur dont craquent les
os. Il plaisanta Lapoulle qui, depuis la disparition de Chouteau
et de Loubet, s'inquiétait d'eux, parlait d'aller les chercher.
Une riche idée, pour se mettre à l'abri derrière un arbre et fumer
une pipe! Pache prétendait qu'on les avait gardés à l'ambulance,
où les brancardiers manquaient. Encore un métier pas commode, que
d'aller ramasser les blessés, sous le feu! Puis, tourmenté des
superstitions de son village, il ajouta que ça ne portait pas
chance de toucher aux morts: on en mourait.
-- Taisez-vous donc, tonnerre de Dieu! cria le lieutenant Rochas.
Est-ce qu'on meurt!
Sur son grand cheval, le colonel De Vineuil avait tourné la tête.
Et il eut un sourire, le seul depuis le matin. Puis, il retomba
dans son immobilité, toujours impassible sous les obus, attendant
des ordres.
Maurice, qui s'intéressait maintenant aux brancardiers, suivait
leurs recherches, dans les plis de terrain. Il devait y avoir, au
bout du chemin creux, derrière un talus, une ambulance volante de
premiers secours, dont le personnel s'était mis à explorer le
plateau. Rapidement, on dressait une tente, tandis qu'on déballait
du fourgon le matériel nécessaire, les quelques outils, les
appareils, le linge, de quoi procéder à des pansements hâtifs,
avant de diriger les blessés sur Sedan, au fur et à mesure qu'on
pouvait se procurer des voitures de transport, qui bientôt
allaient manquer. Il n'y avait là que des aides. Et c'étaient
surtout les brancardiers qui faisaient preuve d'un héroïsme têtu
et sans gloire. On les voyait, vêtus de gris, avec la croix rouge
de leur casquette et de leur brassard, se risquer lentement,
tranquillement, sous les projectiles, jusqu'aux endroits où
étaient tombés des hommes. Ils se traînaient sur les genoux,
tâchaient de profiter des fossés, des haies, de tous les accidents
de terrain, sans mettre de la vantardise à s'exposer inutilement.
Puis, dès qu'ils trouvaient des hommes par terre, leur dure
besogne commençait, car beaucoup étaient évanouis, et il fallait
reconnaître les blessés des morts. Les uns étaient restés sur la
face, la bouche dans une mare de sang, en train d'étouffer; les
autres avaient la gorge pleine de boue, comme s'ils venaient de
mordre la terre; d'autres gisaient jetés pêle-mêle, en tas, les
bras et les jambes contractés, la poitrine écrasée à demi.
Soigneusement, les brancardiers dégageaient, ramassaient ceux qui
respiraient encore, allongeant leurs membres, leur soulevant la
tête, qu'ils nettoyaient le mieux possible. Chacun d'eux avait un
bidon d'eau fraîche, dont il était très avare. Et souvent on
pouvait ainsi les voir à genoux, pendant de longues minutes,
s'efforçant de ranimer un blessé, attendant qu'il eût rouvert les
yeux.
À une cinquantaine de mètres, sur la gauche, Maurice en regarda un
qui tâchait de reconnaître la blessure d'un petit soldat, dont une
manche laissait couler un filet de sang, goutte à goutte. Il y
avait là une hémorragie, que l'homme à la croix rouge finit par
trouver et par arrêter, en comprimant l'artère. Dans les cas
pressants, ils donnaient de la sorte les premiers soins, évitaient
les faux mouvements pour les fractures, bandaient et
immobilisaient les membres, de façon à rendre sans danger le
transport. Et ce transport enfin devenait la grande affaire: ils
soutenaient ceux qui pouvaient marcher, portaient les autres, dans
leurs bras, ainsi que des petits enfants, ou bien à califourchon
sur leur dos, les mains ramenées autour de leur cou; ou bien
encore, ils se mettaient à deux, à trois, à quatre, selon la
difficulté, leur faisaient un siège de leurs poings unis, les
emportaient couchés, par les jambes et par les épaules. En dehors
des brancards réglementaires, c'étaient aussi toutes sortes
d'inventions ingénieuses, de brancards improvisés avec des fusils,
liés à l'aide de bretelles de sac. Et, de partout, dans la plaine
rase que labouraient les obus, on les voyait, isolés ou en groupe,
qui filaient avec leurs fardeaux, baissant la tête, tâtant la
terre du pied, d'un héroïsme prudent et admirable.
Comme Maurice en regardait un, sur la droite, un garçon maigre et
chétif, qui emportait un lourd sergent pendu à son cou, les jambes
brisées, de l'air d'une fourmi laborieuse qui transporte un grain
de blé trop gros, il les vit culbuter et disparaître tous les deux
dans l'explosion d'un obus. Quand la fumée se fut dissipée, le
sergent reparut sur le dos, sans blessure nouvelle, tandis que le
brancardier gisait, le flanc ouvert. Et une autre arriva, une
autre fourmi active, qui, après avoir retourné et flairé le
camarade mort, reprit le blessé à son cou et l'emporta.
Alors, Maurice plaisanta Lapoulle.
-- Dis, si le métier te plaît davantage, va donc leur donner un
coup de main!
Depuis un moment, les batteries de Saint-Menges faisaient rage, la
grêle des projectiles augmentait; et le capitaine Beaudoin, qui se
promenait toujours devant sa compagnie, nerveusement, finit par
s'approcher du colonel. C'était une pitié, d'épuiser le moral des
hommes, pendant de si longues heures, sans les employer.
-- Je n'ai pas d'ordre, répéta stoïquement le colonel.
On vit encore le général Douay passer au galop, suivi de son état-
major. Il venait de se rencontrer avec le général de Wimpffen,
accouru pour le supplier de tenir, ce qu'il avait cru pouvoir
promettre de faire, mais à la condition formelle que le calvaire
d'Illy, sur sa droite, serait défendu. Si l'on perdait la position
d'Illy, il ne répondait plus de rien, la retraite devenait fatale.
Le général de Wimpffen déclara que des troupes du 1er corps
allaient occuper le calvaire; et, en effet, on vit presque
aussitôt un régiment de zouaves s'y établir; de sorte que le
général Douay, rassuré, consentit à envoyer la division Dumont au
secours du 12e corps, très menacé. Mais, un quart d'heure plus
tard, comme il revenait de constater l'attitude solide de sa
gauche, il s'exclama en levant les yeux et en remarquant que le
calvaire était vide: plus de zouaves, on avait abandonné le
plateau, que le feu d'enfer des batteries de Fleigneux rendait
d'ailleurs intenable. Et, désespéré, prévoyant le désastre, il se
portait rapidement sur la droite, lorsqu'il tomba dans une déroute
de la division Dumont, qui se repliait en désordre, affolée, mêlée
aux débris du 1er corps. Ce dernier, après son mouvement de
retraite, n'avait pu reconquérir ses positions du matin, laissant
Daigny au XIIe corps saxon et Givonne à la garde Prussienne, forcé
de remonter vers le nord, à travers le bois de la Garenne, canonné
par les batteries que l'ennemi installait sur toutes les crêtes,
d'un bout à l'autre du vallon. Le terrible cercle de fer et de
flammes se resserrait, une partie de la garde continuait sa marche
sur Illy, de l'est à l'ouest, en tournant les coteaux; tandis que,
de l'ouest à l'est, derrière le XIe corps, maître de Saint-Menges,
le Ve cheminait toujours, dépassait Fleigneux, portait sans cesse
ses canons plus en avant, avec une impudente témérité, si
convaincu de l'ignorance et de l'impuissance des troupes
Françaises, qu'il n'attendait même pas l'infanterie pour les
soutenir. Il était midi, l'horizon entier s'embrasait, tonnant,
croisant les feux sur le 7e et le 1er corps.
Le général Douay, alors, pendant que l'artillerie ennemie
préparait de la sorte l'attaque suprême du calvaire, résolut de
faire un dernier effort pour le reconquérir. Il envoya des ordres,
il se jeta en personne parmi les fuyards de la division Dumont,
réussit à former une colonne, qu'il lança sur le plateau. Elle y
tint bon pendant quelques minutes; mais les balles sifflaient si
drues, une telle trombe d'obus balayait les champs vides, sans un
arbre, que la panique tout de suite se déclara, remportant les
hommes le long des pentes, les roulant ainsi que des pailles
surprises par un orage. Et le général s'entêta, fit avancer
d'autres régiments.
Une estafette, qui passait au galop, cria au colonel De Vineuil un
ordre, dans l'effrayant vacarme. Déjà, le colonel était debout sur
les étriers, la face ardente; et, d'un grand geste de son épée,
montrant le calvaire:
-- Enfin, mes enfants, c'est notre tour!... En avant, là-haut!
Le 106e, entraîné, s'ébranla. Une des premières, la compagnie
Beaudoin s'était mise debout, au milieu des plaisanteries, les
hommes disant qu'ils étaient rouillés, qu'ils avaient de la terre
dans les jointures. Mais, dès les premiers pas, on dut se jeter au
fond d'une tranchée-abri qu'on rencontra, tellement le feu
devenait vif. Et l'on fila en pliant l'échine.
-- Mon petit, répétait Jean à Maurice, attention! C'est le coup de
chien... Ne montre pas le bout de ton nez, car pour sûr on te le
démolirait... Et ramasse bien tes os sous ta peau, si tu ne veux
pas en laisser en route. Ceux qui en reviendront, cette fois,
seront des bons.
Maurice entendait à peine, dans le bourdonnement, la clameur de
foule qui lui emplissait la tête. Il ne savait plus s'il avait
peur, il courait emporté par le galop des autres, sans volonté
personnelle, n'ayant que le désir d'en finir tout de suite. Et il
était à ce point devenu un simple flot de ce torrent en marche,
qu'un brusque recul s'étant produit, à l'extrémité de la tranchée,
devant les terrains nus qu'il restait à gravir, il avait aussitôt
senti la panique le gagner, prêt à prendre la fuite. C'était, en
lui, l'instinct débridé, une révolte des muscles, obéissant aux
souffles épars.
Des hommes déjà retournaient en arrière, lorsque le colonel se
précipita.
-- Voyons, mes enfants, vous ne me ferez pas cette peine, vous
n'allez pas vous conduire comme des lâches... Souvenez-vous!
Jamais le 106e n'a reculé, vous seriez les premiers à salir notre
drapeau...
Il poussait son cheval, barrait le chemin aux fuyards, trouvait
des paroles pour chacun, parlait de la France, d'une voix où
tremblaient des larmes.
Le lieutenant Rochas en fut si ému, qu'il entra dans une terrible
colère, levant son épée, tapant sur les hommes comme avec un
bâton.
-- Sales bougres, je vas vous monter là-haut à coups de botte dans
le derrière, moi! Voulez-vous bien obéir, ou je casse la gueule au
premier qui tourne les talons!
Mais ces violences, ces soldats menés au feu à coups de pied,
répugnaient au colonel.
-- Non, non, lieutenant, ils vont tous me suivre... N'est-ce pas,
mes enfants, vous n'allez pas laisser votre vieux colonel se
débarbouiller tout seul avec les Prussiens? ... En avant, là-haut!
Et il partit, et tous en effet le suivirent, tellement il avait
dit cela en brave homme de père, qu'on ne pouvait abandonner, sans
être des pas grand-chose. Lui seul, du reste, traversa
tranquillement les champs nus, sur son grand cheval, tandis que
les hommes s'éparpillaient, se jetaient en tirailleurs, profitant
des moindres abris. Les terrains montaient, il y avait bien cinq
cents mètres de chaumes et de carrés de betteraves, avant
d'atteindre le calvaire. Au lieu de l'assaut classique, tel qu'il
se passe dans les manoeuvres, par lignes correctes, on ne vit
bientôt que des dos arrondis qui filaient au ras de terre, des
soldats isolés ou par petits groupes, rampant, sautant soudain
ainsi que des insectes, gagnant la crête à force d'agilité et de
ruse. Les batteries ennemies avaient dû les voir, les obus
labouraient le sol, si fréquents, que les détonations ne cessaient
point. Cinq hommes furent tués, un lieutenant eut le corps coupé
en deux.
Maurice et Jean avaient eu la chance de rencontrer une haie,
derrière laquelle ils purent galoper sans être vus. Une balle
pourtant y troua la tempe d'un de leurs camarades, qui tomba dans
leurs jambes. Ils durent l'écarter du pied. Mais les morts ne
comptaient plus, il y en avait trop. L'horreur du champ de
bataille, un blessé qu'ils aperçurent, hurlant, retenant à deux
mains ses entrailles, un cheval qui se traînait encore, les
cuisses rompues, toute cette effroyable agonie finissait par ne
plus les toucher. Et ils ne souffraient que de l'accablante
chaleur du soleil de midi qui leur mangeait les épaules.
-- Ce que j'ai soif! Bégaya Maurice. Il me semble que j'ai de la
suie dans la gorge. Tu ne sens pas cette odeur de roussi, de laine
brûlée?
Jean hocha la tête.
-- Ca sentait la même chose à Solférino. Peut-être bien que c'est
l'odeur de la guerre... Attends, j'ai encore de l'eau-de-vie, nous
allons boire un coup.
Derrière la haie, tranquillement, ils s'arrêtèrent une minute.
Mais l'eau-de-vie, au lieu de les désaltérer, leur brûlait
l'estomac.
C'était exaspérant, ce goût de roussi dans la bouche. Et ils se
mouraient aussi d'inanition, ils auraient volontiers mordu à la
moitié de pain que Maurice avait dans son sac; seulement, était-ce
possible? Derrière eux, le long de la haie, d'autres hommes
arrivaient sans cesse, qui les poussaient. Enfin, d'un bond, ils
franchirent la dernière pente. Ils étaient sur le plateau, au pied
même du calvaire, la vieille croix rongée par les vents et la
pluie, entre deux maigres tilleuls.
-- Ah! bon sang, nous y voilà! cria Jean. Mais le tout est d'y
rester!
Il avait raison, l'endroit n'était pas précisément agréable, comme
le fit remarquer Lapoulle d'une voix dolente, ce qui égaya la
compagnie. Tous, de nouveau, s'allongèrent dans un chaume; et
trois hommes encore n'en furent pas moins tués. C'était, là-haut,
un véritable ouragan déchaîné, les projectiles arrivaient en si
grand nombre de Saint-Menges, de Fleigneux et de Givonne, que la
terre semblait en fumer comme sous une grosse pluie d'orage.
Évidemment, la position ne pourrait être gardée longtemps, si de
l'artillerie ne venait au plus tôt soutenir les troupes engagées
avec tant de témérité. Le général Douay, disait-on, avait fait
donner l'ordre d'avancer à deux batteries de l'artillerie de
réserve; et, à chaque seconde, anxieusement, les hommes se
retournaient, dans l'attente de ces canons qui n'arrivaient pas.
-- C'est ridicule, ridicule! répétait le capitaine Beaudoin, qui
avait repris sa promenade saccadée. On n'envoie pas ainsi un
régiment en l'air, sans l'appuyer tout de suite.
Puis, ayant aperçu un pli de terrain, sur la gauche, il cria à
Rochas:
-- Dites donc, lieutenant, la compagnie pourrait se terrer là.
Rochas, debout, immobile, haussa les épaules.
-- Oh! mon capitaine, ici ou là-bas, allez! la danse est la
même... Le mieux est encore de ne pas bouger.
Alors, le capitaine Beaudoin, qui ne jurait jamais, s'emporta.
-- Mais, nom de Dieu! nous allons y rester tous! On ne peut pas se
laisser détruire ainsi!
Et il s'entêta, voulut se rendre compte personnellement de la
position meilleure qu'il indiquait. Mais il n'avait pas fait dix
pas, qu'il disparaissait dans une brusque explosion, la jambe
droite fracassée par un éclat d'obus. Il culbuta sur le dos, en
jetant un cri aigu de femme surprise.
-- C'était sûr, murmura Rochas. Ca ne vaut rien de tant remuer, et
ce qu'on doit gober, on le gobe.
Des hommes de la compagnie, en voyant tomber leur capitaine, se
soulevèrent; et, comme il appelait à l'aide, suppliant qu'on
l'emportât, Jean finit par courir jusqu'à lui, suivi aussitôt de
Maurice.
-- Mes amis, au nom du ciel! Ne m'abandonnez pas, emportez-moi à
l'ambulance!
-- Dame! mon capitaine, ce n'est guère commode... On peut toujours
essayer...
Déjà, ils se concertaient pour savoir par quel bout le prendre,
lorsqu'ils aperçurent, abrités derrière la haie qu'ils avaient
longée, deux brancardiers, qui paraissaient attendre de la
besogne. Ils leur firent des signes énergiques, ils les décidèrent
à s'approcher. C'était le salut, s'ils pouvaient regagner
l'ambulance, sans mauvaise aventure. Mais le chemin était long, et
la grêle de fer augmentait encore.
Comme les brancardiers, après avoir bandé fortement la jambe, pour
la maintenir, emportaient le capitaine assis sur leurs poings
noués, un bras passé au cou de chacun d'eux, le colonel De
Vineuil, averti, arriva, en poussant son cheval. Il avait connu le
jeune homme dès sa sortie de Saint-Cyr, il l'aimait et se montrait
très ému.
-- Mon pauvre enfant, ayez du courage... Ce ne sera rien, on vous
sauvera...
Le capitaine eut un geste de soulagement, comme si beaucoup de
bravoure lui était venue enfin.
-- Non, non, c'est fini, j'aime mieux ça. Ce qui est exaspérant,
c'est d'attendre ce qu'on ne peut éviter.
On l'emporta, les brancardiers eurent la chance d'atteindre sans
encombre la haie, le long de laquelle ils filèrent rapidement,
avec leur fardeau. Lorsque le colonel les vit disparaître derrière
le bouquet d'arbres, où se trouvait l'ambulance, il eut un soupir
de soulagement.
-- Mais, mon colonel, cria soudain Maurice, vous êtes blessé, vous
aussi!
Il venait d'apercevoir la botte gauche de son chef couverte de
sang. Le talon avait dû être arraché, et un morceau de la tige
était même entré dans les chairs.
M De Vineuil se pencha tranquillement sur la selle, regarda un
instant son pied, qui devait le brûler et peser lourd, au bout de
sa jambe.
-- Oui, oui, murmura-t-il, j'ai attrapé ça tout à l'heure... Ce
n'est rien, ça ne m'empêche pas de me tenir à cheval...
Et il ajouta, en retournant prendre sa place, à la tête de son
régiment:
-- Quand on est à cheval et qu'on peut s'y tenir, ça va toujours.
Enfin, les deux batteries de l'artillerie de réserve arrivaient.
Ce fut pour les hommes anxieux un soulagement immense, comme si
ces canons étaient le rempart, le salut, la foudre qui allait
faire taire, là-bas, les canons ennemis. Et c'était d'ailleurs
superbe, cette arrivée correcte des batteries, dans leur ordre de
bataille, chaque pièce suivie de son caisson, les conducteurs
montés sur les porteurs, tenant la bride des sous-verges, les
servants assis sur les coffres, les brigadiers et les maréchaux
des logis galopant à leur place réglementaire. On les aurait dits
à la parade, soucieux de conserver leurs distances, tandis qu'ils
s'avançaient d'un train fou, au travers des chaumes, avec un sourd
grondement d'orage.
Maurice, qui s'était de nouveau couché dans un sillon, se souleva,
enthousiasmé, pour dire à Jean:
-- Tiens! Là, celle qui s'établit à gauche, c'est la batterie
d'Honoré. Je reconnais les hommes.
D'un revers de main, Jean l'avait déjà rejeté sur le sol.
-- Allonge-toi donc! Et fais le mort!
Mais tous deux, la joue collée à la terre, ne perdirent plus de
vue la batterie, très intéressés par la manoeuvre, le coeur
battant à grands coups, de voir la bravoure calme et active de ces
hommes, dont ils attendaient encore la victoire.
Brusquement, à gauche, sur une crête nue, la batterie venait de
s'arrêter; et ce fut l'affaire d'une minute, les servants
sautèrent des coffres, décrochèrent les avant-trains, les
conducteurs laissèrent les pièces en position, firent exécuter un
demi-tour à leurs bêtes, pour se porter à quinze mètres en
arrière, face à l'ennemi, immobiles. Déjà les six pièces étaient
braquées, espacées largement, accouplées en trois sections que des
lieutenants commandaient, toutes les six réunies sous les ordres
d'un capitaine maigre et très long, qui jalonnait fâcheusement le
plateau. Et l'on entendit ce capitaine crier, après qu'il eut
rapidement fait son calcul:
-- La hausse à seize cents mètres!
L'objectif allait être la batterie Prussienne, à gauche de
Fleigneux, derrière des broussailles, dont le feu terrible rendait
le calvaire d'Illy intenable.
-- Tu vois, se remit à expliquer Maurice, qui ne pouvait se taire,
la pièce d'Honoré est dans la section du centre. Le voilà qui se
penche avec le pointeur... C'est le petit Louis, le pointeur: nous
avons bu la goutte ensemble à Vouziers, tu te souviens? ... Et,
là-bas, le conducteur de gauche, celui qui se tient si raide sur
son porteur, une bête alezane superbe, c'est Adolphe...
La pièce avec ses six servants et son maréchal des logis, plus
loin l'avant-train et ses quatre chevaux montés par les deux
conducteurs, plus loin le caisson, ses six chevaux, ses trois
conducteurs, plus loin encore la prolonge, la fourragère, la
forge, toute cette queue d'hommes, de bêtes et de matériel
s'étendait sur une ligne droite, à une centaine de mètres en
arrière; sans compter les haut-le-pied, le caisson de rechange,
les bêtes et les hommes destinés à boucher les trous, et qui
attendaient à droite, pour ne pas rester inutilement exposés, dans
l'enfilade du tir.
Mais Honoré s'occupait du chargement de sa pièce. Les deux
servants du centre revenaient déjà de chercher la gargousse et le
projectile au caisson, où veillaient le brigadier et l'artificier;
et, tout de suite, les deux servants de la bouche, après avoir
introduit la gargousse, la charge de poudre enveloppée de serge,
qu'ils poussèrent soigneusement à l'aide du refouloir, glissèrent
de même l'obus, dont les ailettes grinçaient le long des rainures.
Vivement, l'aide-pointeur, ayant mis la poudre à nu d'un coup de
dégorgeoir, enfonça l'étoupille dans la lumière. Et Honoré voulut
pointer lui-même ce premier coup, à demi couché sur la flèche,
manoeuvrant la vis de réglage pour trouver la portée, indiquant la
direction, d'un petit geste continu de la main, au pointeur, qui,
en arrière, armé du levier, poussait insensiblement la pièce plus
à droite ou plus à gauche.
-- Ca doit y être, dit-il en se relevant.
Le capitaine, son grand corps plié en deux, vint vérifier la
hausse. À chaque pièce, l'aide-pointeur tenait en main la ficelle,
prêt à tirer le rugueux, la lame en dents de scie qui allumait le
fulminate. Et les ordres furent criés, par numéros, lentement:
-- Première pièce, feu!... Deuxième pièce, feu!...
Les six coups partirent, les canons reculèrent, furent ramenés,
pendant que les maréchaux des logis constataient que leur tir
était beaucoup trop court. Ils le réglèrent, et la manoeuvre
recommença, toujours la même, et c'était cette lenteur précise, ce
travail mécanique fait avec sang-Froid, qui maintenait le moral
des hommes. La pièce, la bête aimée, groupait autour d'elle une
petite famille, que resserrait une occupation commune. Elle était
le lien, le souci unique, tout existait pour elle, le caisson, les
voitures, les chevaux, les hommes. De là venait la grande cohésion
de la batterie entière, une solidité et une tranquillité de bon
ménage.
Parmi le 106e, des acclamations avaient accueilli la première
salve. Enfin, on allait donc leur clouer le bec, aux canons
Prussiens! Tout de suite, il y eut pourtant une déception,
lorsqu'on se fut aperçu que les obus restaient en chemin,
éclataient pour la plupart en l'air, avant d'avoir atteint les
broussailles, là-bas, où se cachait l'artillerie ennemie.
-- Honoré, reprit Maurice, dit que les autres sont des clous, à
côté de la sienne... Ah! la sienne, il coucherait avec, jamais on
n'en trouvera la pareille! Vois donc de quel oeil il la couve, et
comme il la fait essuyer, pour qu'elle n'ait pas trop chaud!
Il plaisantait avec Jean, tous deux ragaillardis par cette belle
bravoure calme des artilleurs. Mais, en trois coups, les batteries
Prussiennes venaient de régler leur tir: d'abord trop long, il
était devenu d'une telle précision, que les obus tombaient sur les
pièces Françaises; tandis que celles-Ci, malgré les efforts pour
allonger la portée, n'arrivaient toujours pas. Un des servants
d'Honoré, celui de la bouche, à gauche, fut tué. On poussa le
corps, le service continua avec la même régularité soigneuse, sans
plus de hâte. De toutes parts, les projectiles pleuvaient,
éclataient; et c'étaient, autour de chaque pièce, les mêmes
mouvements méthodiques, la gargousse et l'obus introduits, la
hausse réglée, le coup tiré, les roues ramenées, comme si ce
travail avait absorbé les hommes au point de les empêcher de voir
et d'entendre.
Mais ce qui frappa surtout Maurice, ce fut l'attitude des
conducteurs, à quinze mètres en arrière, raidis sur leurs chevaux,
face à l'ennemi. Adolphe était là, large de poitrine, avec ses
grosses moustaches blondes dans son visage rouge; et il fallait
vraiment un fier courage pour ne pas même battre des yeux, à
regarder ainsi les obus venir droit sur soi, sans avoir seulement
l'occupation de mordre ses pouces pour se distraire. Les servants
qui travaillaient, eux, avaient de quoi penser à autre chose;
tandis que les conducteurs, immobiles, ne voyaient que la mort,
avec tout le loisir d'y songer et de l'attendre. On les obligeait
de faire face à l'ennemi, parce que, s'ils avaient tourné le dos,
l'irrésistible besoin de fuite aurait pu emporter les hommes et
les bêtes. À voir le danger, on le brave. Il n'y a pas d'héroïsme
plus obscur ni plus grand.
Un homme encore venait d'avoir la tête emportée, deux chevaux d'un
caisson râlaient, le ventre ouvert, et le tir ennemi continuait,
tellement meurtrier, que la batterie entière allait être démontée,
si l'on s'entêtait sur la même position. Il fallait dérouter ce
tir terrible, malgré les inconvénients d'un changement de place.
Le capitaine n'hésita plus, cria l'ordre:
-- Amenez les avant-trains!
Et la dangereuse manoeuvre s'exécuta avec une rapidité
foudroyante: les conducteurs refirent leur demi-tour, ramenant les
avant-trains, que les servants raccrochèrent aux pièces. Mais,
dans ce mouvement, ils avaient développé un front étendu, ce dont
l'ennemi profitait pour redoubler son feu. Trois hommes encore y
restèrent. Au grand trot, la batterie filait, décrivait parmi les
terres un arc de cercle, pour aller s'installer à une cinquantaine
de mètres plus à droite, de l'autre côté du 106e, sur un petit
plateau. Les pièces furent décrochées, les conducteurs se
retrouvèrent face à l'ennemi, et le feu recommença, sans un arrêt,
dans un tel branle, que le sol n'avait pas cessé de trembler.
Cette fois, Maurice poussa un cri. De nouveau, en trois coups, les
batteries Prussiennes venaient de rétablir leur tir, et le
troisième obus était tombé droit sur la pièce d'Honoré. On vit
celui-ci qui se précipitait, qui tâtait d'une main tremblante la
blessure fraîche, tout un coin écorné de la bouche de bronze. Mais
elle pouvait être chargée encore, la manoeuvre reprit, après qu'on
eut débarrassé les roues du cadavre d'un autre servant, dont le
sang avait éclaboussé l'affût.
-- Non, ce n'est pas le petit Louis, continua à penser tout haut
Maurice. Le voilà qui pointe, et il doit être blessé pourtant, car
il ne se sert que de son bras gauche... Ah! ce petit Louis, dont
le ménage allait si bien avec Adolphe, à la condition que le
servant, l'homme à pied, malgré son instruction plus grande,
serait l'humble valet du conducteur, l'homme à cheval...
Jean, qui se taisait, l'interrompit, d'un cri d'angoisse:
-- Jamais ils ne tiendront, c'est foutu!
En effet, cette seconde position, en moins de cinq minutes, était
devenue aussi intenable que la première. Les projectiles
pleuvaient avec la même précision. Un obus brisa une pièce, tua un
lieutenant et deux hommes. Pas un des coups n'était perdu, à ce
point que, si l'on s'obstinait là davantage, il ne resterait
bientôt plus ni un canon ni un artilleur. C'était un écrasement
balayant tout.
Alors, le cri du capitaine retentit une seconde fois:
-- Amenez les avant-trains!
La manoeuvre recommença, les conducteurs galopèrent, refirent
demi-tour, pour que les servants pussent raccrocher les pièces.
Mais, cette fois, pendant le mouvement, un éclat troua la gorge,
arracha la mâchoire de Louis, qui tomba en travers de la flèche,
qu'il était en train de soulever. Et, comme Adolphe arrivait, au
moment où la ligne des attelages se présentait de flanc, une
bordée furieuse s'abattit: il culbuta, la poitrine fendue, les
bras ouverts. Dans une dernière convulsion, il avait pris l'autre,
ils restèrent embrassés, farouchement tordus, mariés jusque dans
la mort.
Déjà, malgré les chevaux tués, malgré le désordre que la bordée
meurtrière avait jeté parmi les rangs, toute la batterie remontait
une pente, venait s'établir plus en avant, à quelques mètres de
l'endroit où Maurice et Jean étaient couchés. Pour la troisième
fois, les pièces furent décrochées, les conducteurs se
retrouvèrent face à l'ennemi, tandis que les servants, tout de
suite, rouvraient le feu, avec un entêtement d'héroïsme
invincible.
-- C'est la fin de tout! dit Maurice, dont la voix se perdit.
Il semblait, en effet, que la terre et le ciel se fussent
confondus. Les pierres se fendaient, une épaisse fumée cachait par
instants le soleil. Au milieu de l'effroyable vacarme, on
apercevait les chevaux étourdis, abêtis, la tête basse. Partout,
le capitaine apparaissait, trop grand. Il fut coupé en deux, il se
cassa et tomba, comme la hampe d'un drapeau.
Mais, autour de la pièce d'Honoré surtout, l'effort continuait,
sans hâte et obstiné. Lui, malgré ses galons, dut se mettre à la
manoeuvre, car il ne restait que trois servants. Il pointait,
tirait le rugueux, pendant que les trois allaient au caisson,
chargeaient, maniaient l'écouvillon et le refouloir. On avait fait
demander des hommes et des chevaux haut-le-pied, pour boucher les
trous creusés par la mort; et ils tardaient à venir, il fallait se
suffire en attendant. La rage était qu'on n'arrivait toujours pas,
que les projectiles lancés éclataient presque tous en l'air, sans
faire grand mal à ces terribles batteries adverses, dont le feu
était si efficace. Et, brusquement, Honoré poussa un juron, qui
domina le bruit de la foudre: toutes les malchances, la roue
droite de sa pièce venait d'être broyée! Tonnerre de Dieu! Une
patte cassée, la pauvre bougresse fichue sur le flanc, son nez par
terre, bancale et bonne à rien! Il en pleurait de grosses larmes,
il lui avait pris le cou entre ses mains égarées, comme s'il avait
voulu la remettre d'aplomb, par la seule chaleur de sa tendresse.
Une pièce qui était la meilleure, qui était la seule à avoir
envoyé quelques obus là-bas! Puis, une résolution folle l'envahit,
celle de remplacer la roue immédiatement, sous le feu. Lorsque,
aidé d'un servant, il fut allé lui-même chercher dans la prolonge
une roue de rechange, la manoeuvre de force commença, la plus
dangereuse qui pût être faite sur le champ de bataille.
Heureusement, les hommes et les chevaux haut-le-pied avaient fini
par arriver, deux nouveaux servants donnèrent un coup de main.
Cependant, une fois encore, la batterie était démontée. On ne
pouvait pousser plus loin la folie héroïque. L'ordre allait être
crié de se replier définitivement.
-- Dépêchons, camarades! répétait Honoré. Nous l'emmènerons au
moins, et ils ne l'auront pas!
C'était son idée, sauver sa pièce, ainsi qu'on sauve le drapeau.
Et il parlait encore, lorsqu'il fut foudroyé, le bras droit
arraché, le flanc gauche ouvert. Il était tombé sur la pièce, il y
resta comme étendu sur un lit d'honneur, la tête droite, la face
intacte et belle de colère, tournée là-bas, vers l'ennemi. Par son
uniforme déchiré, venait de glisser une lettre, que ses doigts
crispés avaient prise et que le sang tachait, goutte à goutte.
Le seul lieutenant qui ne fût pas mort, jeta le commandement:
-- Amenez les avant-trains!
Un caisson avait sauté, avec un bruit de pièces d'artifice qui
fusent et éclatent. On dut se décider à prendre les chevaux d'un
autre caisson, pour sauver une pièce dont l'attelage était par
terre. Et, cette dernière fois, quand les conducteurs eurent fait
demi-tour et qu'on eut raccroché les quatre canons qui restaient,
on galopa, on ne s'arrêta qu'à un millier de mètres, derrière les
premiers arbres du bois de la Garenne.
Maurice avait tout vu. Il répétait, avec un petit grelottement
d'horreur, d'une voix machinale:
-- Oh! Le pauvre garçon! Le pauvre garçon!
Cette peine semblait augmenter encore la douleur grandissante qui
lui tordait l'estomac. La bête, en lui, se révoltait: il était à
bout de force, il se mourait de faim. Sa vue se troublait, il
n'avait même plus conscience du danger où se trouvait le régiment,
depuis que la batterie avait dû se replier. D'une minute à
l'autre, des masses considérables pouvaient attaquer le plateau.
-- Écoute, dit-il à Jean, il faut que je mange... J'aime mieux
manger et qu'on me tue tout de suite!
Il avait ouvert son sac, il prit le pain de ses deux mains
tremblantes, il se mit à mordre dedans, avec voracité. Les balles
sifflaient, deux obus éclatèrent à quelques mètres. Mais plus rien
n'existait, il n'y avait que sa faim à satisfaire.
-- Jean, en veux-tu?
Celui-ci le regardait, hébété, les yeux gros, l'estomac déchiré du
même besoin.
-- Oui, tout de même, je veux bien, je souffre trop.
Ils partagèrent, ils achevèrent goulûment le pain, sans
s'inquiéter d'autre chose, tant qu'il en resta une bouchée. Et ce
fut seulement ensuite qu'ils revirent leur colonel, sur son grand
cheval, avec sa botte sanglante. De toutes parts, le 106e était
débordé. Déjà, des compagnies avaient dû fuir. Alors, obligé de
céder au torrent, levant son épée, les yeux pleins de larmes:
-- Mes enfants, cria M De Vineuil, à la garde de Dieu qui n'a pas
voulu de nous!
Des bandes de fuyards l'entouraient, il disparut dans un pli de
terrain.
Puis, sans savoir comment, Jean et Maurice se trouvèrent derrière
la haie, avec les débris de leur compagnie. Une quarantaine
d'hommes au plus restaient, commandés par le lieutenant Rochas; et
le drapeau était avec eux, le sous-lieutenant qui le portait
venait d'en rabattre la soie autour de la hampe, pour tâcher de le
sauver. On fila jusqu'au bout de la haie, on se jeta parmi de
petits arbres, sur une pente, où Rochas fit recommencer le feu.
Les hommes, dispersés en tirailleurs, abrités, pouvaient tenir;
d'autant plus qu'un grand mouvement de cavalerie avait lieu sur
leur droite, et qu'on ramenait des régiments en ligne, afin de
l'appuyer.
Maurice, alors, comprit l'étreinte lente, invincible, qui achevait
de s'accomplir. Le matin, il avait vu les Prussiens déboucher par
le défilé de Saint-Albert, gagner Saint-Menges, puis Fleigneux;
et, maintenant, derrière le bois de la Garenne, il entendait
tonner les canons de la garde, il commençait à apercevoir d'autres
uniformes allemands, qui arrivaient par les coteaux de Givonne.
Encore quelques minutes, et le cercle se fermerait, et la garde
donnerait la main au Ve corps, enveloppant l'armée Française d'un
mur vivant, d'une ceinture foudroyante d'artillerie. Ce devait
être dans la pensée désespérée de faire un dernier effort, de
chercher à rompre cette muraille en marche, qu'une division de la
cavalerie de réserve, celle du général Margueritte, se massait
derrière un pli de terrain, prête à charger. On allait charger à
la mort, sans résultat possible, pour l'honneur de la France. Et
Maurice, qui pensait à Prosper, assista au terrible spectacle.
Depuis le petit jour, Prosper ne faisait que pousser son cheval,
dans des marches et des contremarches continuelles, d'un bout à
l'autre du plateau d'Illy. On les avait réveillés à l'aube, homme
par homme, sans sonneries; et, pour le café, ils s'étaient
ingéniés à envelopper chaque feu d'un manteau, afin de ne pas
donner l'éveil aux Prussiens. Puis, ils n'avaient plus rien su,
ils entendaient le canon, ils voyaient des fumées, de lointains
mouvements d'infanterie, ignorant tout de la bataille, son
importance, ses résultats, dans l'inaction absolue où les généraux
les laissaient. Prosper, lui, tombait de sommeil. C'était la
grande souffrance, les nuits mauvaises, la fatigue amassée, une
somnolence invincible au bercement du cheval. Il avait des
hallucinations, se voyait par terre, ronflant sur un matelas de
cailloux, rêvait qu'il était dans un bon lit, avec des draps
blancs. Pendant des minutes, il s'endormait réellement sur la
selle, n'était plus qu'une chose en marche, emportée au hasard du
trot. Des camarades, parfois, avaient ainsi culbuté de leur bête.
On était si las, que les sonneries ne les réveillaient plus; et il
fallait les mettre debout, les tirer de ce néant à coups de pied.
-- Mais qu'est-ce qu'on fiche, qu'est-ce qu'on fiche de nous?
répétait Prosper, pour secouer cette torpeur irrésistible.
Le canon tonnait depuis six heures. En montant sur un coteau, il
avait eu deux camarades tués par un obus, à côté de lui; et, plus
loin, trois autres encore étaient restés par terre, la peau trouée
de balles, sans qu'on pût savoir d'où elles venaient. C'était
exaspérant, cette promenade militaire, inutile et dangereuse, au
travers du champ de bataille. Enfin, vers une heure, il comprit
qu'on se décidait à les faire tuer au moins proprement. Toute la
division Margueritte, trois régiments de chasseurs d'Afrique, un
de chasseurs de France et un de hussards, venait d'être réunie
dans un pli de terrain, un peu au-dessous du calvaire, à gauche de
la route. Les trompettes avaient sonné «pied à terre!» et le
commandement des officiers retentit:
-- Sanglez les chevaux, assurez les paquetages!
Descendu de cheval, Prosper s'étira, flatta Zéphir de la main. Ce
pauvre Zéphir, il était aussi abruti que son maître, éreinté du
bête de métier qu'on lui faisait faire. Avec ça, il portait un
monde: le linge dans les fontes et le manteau roulé par-dessus, la
blouse, le pantalon, le bissac avec les objets de pansage,
derrière la selle, et en travers encore le sac des vivres, sans
compter la peau de bouc, le bidon, la gamelle. Une pitié tendre
noyait le coeur du cavalier, tandis qu'il serrait les sangles et
qu'il s'assurait que tout cela tenait bien.
Ce fut un rude moment. Prosper, qui n'était pas plus poltron qu'un
autre, alluma une cigarette, tant il avait la bouche sèche. Quand
on va charger, chacun peut se dire: «cette fois, j'y reste!» Cela
dura bien cinq ou six minutes, on racontait que le général
Margueritte était allé en avant, pour reconnaître le terrain. On
attendait. Les cinq régiments s'étaient formés en trois colonnes,
chaque colonne avait sept escadrons de profondeur, de quoi donner
à manger aux canons.
Tout d'un coup, les trompettes sonnèrent: à cheval! Et, presque
aussitôt, une autre sonnerie éclata: sabre à la main!
Le colonel de chaque régiment avait déjà galopé, prenant sa place
de bataille, à vingt-cinq mètres en avant du front. Les capitaines
étaient à leur poste, en tête de leurs hommes. Et l'attente
recommença, dans un silence de mort. Plus un bruit, plus un
souffle sous l'ardent soleil. Les coeurs seuls battaient. Un ordre
encore, le dernier, et cette masse immobile allait s'ébranler, se
ruer d'un train de tempête.
Mais, à ce moment, sur la crête du coteau, un officier parut, à
cheval, blessé, et que deux hommes soutenaient. On ne le reconnut
pas d'abord. Puis, un grondement s'éleva, roula en une clameur
furieuse. C'était le général Margueritte, dont une balle venait de
traverser les joues, et qui devait en mourir. Il ne pouvait
parler, il agita le bras, là-bas, vers l'ennemi. La clameur
grandissait toujours.
-- Notre général... Vengeons-le, vengeons-le!
Alors, le colonel du premier régiment, levant en l'air son sabre,
cria d'une voix de tonnerre:
-- Chargez!
Les trompettes sonnaient, la masse s'ébranla, d'abord au trot.
Prosper se trouvait au premier rang, mais presque à l'extrémité de
l'aile droite. Le grand danger est au centre, où le tir de
l'ennemi s'acharne d'instinct. Lorsqu'on fut sur la crête du
calvaire et que l'on commença à descendre de l'autre côté, vers la
vaste plaine, il aperçut très nettement, à un millier de mètres,
les carrés Prussiens sur lesquels on les jetait. D'ailleurs, il
trottait comme dans un rêve, il avait une légèreté, un flottement
d'être endormi, un vide extraordinaire de cervelle, qui le
laissait sans une idée. C'était la machine qui allait, sous une
impulsion irrésistible. On répétait: «sentez la botte! sentez la
botte!» pour serrer les rangs le plus possible et leur donner une
résistance de granit. Puis, à mesure que le trot s'accélérait, se
changeait en galop enragé, les chasseurs d'Afrique poussaient, à
la mode arabe, des cris sauvages, qui affolaient leurs montures.
Bientôt, ce fut une course diabolique, un train d'enfer, ce
furieux galop, ces hurlements féroces, que le crépitement des
balles accompagnait d'un bruit de grêle, en tapant sur tout le
métal, les gamelles, les bidons, le cuivre des uniformes et des
harnais. Dans cette grêle, passait l'ouragan de vent et de foudre
dont le sol tremblait, laissant au soleil une odeur de laine
brûlée et de fauves en sueur.
À cinq cents mètres, Prosper culbuta, sous un remous effroyable,
qui emportait tout. Il saisit Zéphir à la crinière, put se
remettre en selle. Le centre criblé, enfoncé par la fusillade,
venait de fléchir, tandis que les deux ailes tourbillonnaient, se
repliaient pour reprendre leur élan. C'était l'anéantissement
fatal et prévu du premier escadron. Les chevaux tués barraient le
terrain, les uns foudroyés du coup, les autres se débattant dans
une agonie violente; et l'on voyait les cavaliers démontés courir
de toute la force de leurs petites jambes, cherchant un cheval.
Déjà, les morts semaient la plaine, beaucoup de chevaux libres
continuaient de galoper, revenaient d'eux-mêmes à leur place de
combat, pour retourner au feu d'un train fou, comme attirés par la
poudre. La charge fut reprise, le deuxième escadron s'avançait
dans une furie grandissante, les hommes couchés sur l'encolure,
tenant le sabre au genou, prêts à sabrer. Deux cents mètres encore
furent franchis, au milieu de l'assourdissante clameur de tempête.
Mais, de nouveau, sous les balles, le centre se creusait, les
hommes et les bêtes tombaient, arrêtaient la course, de
l'inextricable embarras de leurs cadavres. Et le deuxième escadron
fut ainsi fauché à son tour, anéanti, laissant la place à ceux qui
le suivaient.
Alors, dans l'entêtement héroïque, lorsque la troisième charge se
produisit, Prosper se trouva mêlé à des hussards et à des
chasseurs de France. Les régiments se confondaient, ce n'était
plus qu'une vague énorme qui se brisait et se reformait sans
cesse, pour remporter tout ce qu'elle rencontrait. Il n'avait plus
notion de rien, il s'abandonnait à son cheval, ce brave Zéphir
qu'il aimait tant et qu'une blessure à l'oreille semblait affoler.
Maintenant, il était au centre, d'autres chevaux se cabraient, se
renversaient autour de lui, des hommes étaient jetés à terre,
comme par un coup de vent, tandis que d'autres, tués raides,
restaient en selle, chargeaient toujours, les paupières vides. Et,
cette fois, derrière les deux cents mètres que l'on gagna de
nouveau, les chaumes reparurent couverts de morts et de mourants.
Il y en avait dont la tête s'était enfoncée en terre. D'autres,
tombés sur le dos, regardaient le soleil avec des yeux de terreur,
sortis des orbites. Puis, c'était un grand cheval noir, un cheval
d'officier, le ventre ouvert et qui tâchait vainement de se
remettre debout, les deux pieds de devant pris dans ses
entrailles. Sous le feu qui redoublait, les ailes tourbillonnèrent
une fois encore, se replièrent pour revenir acharnées. Enfin, ce
ne fut que le quatrième escadron, à la quatrième reprise, qui
tomba dans les lignes Prussiennes. Prosper, le sabre haut, tapa
sur des casques, sur des uniformes sombres, qu'il voyait dans un
brouillard. Du sang coulait, il remarqua que Zéphir avait la
bouche sanglante, et il s'imagina que c'était d'avoir mordu dans
les rangs ennemis. La clameur autour de lui devenait telle, qu'il
ne s'entendait plus crier, la gorge arrachée pourtant par le
hurlement qui devait en sortir. Mais, derrière la première ligne
Prussienne, il y en avait une autre, et puis une autre, et puis
une autre. L'héroïsme demeurait inutile, ces masses profondes
d'hommes étaient comme des herbes hautes où chevaux et cavaliers
disparaissaient. On avait beau en raser, il y en avait toujours.
Le feu continuait avec une telle intensité, à bout portant, que
des uniformes s'enflammèrent. Tout sombra, un engloutissement
parmi les baïonnettes, au milieu des poitrines défoncées et des
crânes fendus. Les régiments allaient y laisser les deux tiers de
leur effectif, il ne restait de cette charge fameuse que la
glorieuse folie de l'avoir tentée. Et, brusquement, Zéphir,
atteint d'une balle en plein poitrail, s'abattit, écrasant sous
lui la hanche droite de Prosper, dont la douleur fut si vive,
qu'il perdit connaissance.
Maurice et Jean, qui avaient suivi l'héroïque galop des escadrons,
eurent un cri de colère:
-- Tonnerre de Dieu, ça ne sert à rien d'être brave!
Et ils continuèrent à décharger leur chassepot, accroupis derrière
les broussailles du petit mamelon, où ils se trouvaient en
tirailleurs. Rochas lui-même, qui avait ramassé un fusil, faisait
le coup de feu. Mais le plateau d'Illy était bien perdu cette
fois, les troupes Prussiennes l'envahissaient de toutes parts. Il
pouvait être environ deux heures, la jonction s'achevait enfin, le
Ve corps et la garde venaient de se rejoindre, fermant la boucle.
Jean, tout d'un coup, fut renversé.
-- J'ai mon affaire, bégaya-t-il.
Il avait reçu, sur le sommet de la tête, comme un fort coup de
marteau, et son képi, déchiré, emporté, gisait derrière lui.
D'abord, il crut que son crâne était ouvert, qu'il avait la
cervelle à nu. Pendant quelques secondes, il n'osa y porter la
main, certain de trouver là un trou. Puis, s'étant hasardé, il
ramena ses doigts rouges d'un épais flot de sang. Et la sensation
fut si forte, qu'il s'évanouit.
À ce moment, Rochas donnait l'ordre de se replier. Une compagnie
Prussienne n'était plus qu'à deux ou trois cents mètres. On allait
être pris.
-- Ne vous pressez pas, retournez-vous et lâchez votre coup...
Nous nous rallierons là-bas, derrière ce petit mur.
Mais Maurice se désespérait.
-- Mon lieutenant, nous n'allons pas laisser là notre caporal?
-- S'il a son compte, que voulez-vous y faire?
-- Non, non! il respire... Emportons-le!
D'un haussement d'épaules, Rochas sembla dire qu'on ne pouvait
s'embarrasser de tous ceux qui tombaient. Sur le champ de
bataille, les blessés ne comptent plus. Alors, suppliant, Maurice
s'adressa à Pache et à Lapoulle.
-- Voyons, donnez-moi un coup de main. Je suis trop faible, à moi
tout seul.
Ils ne l'écoutaient pas, ne l'entendaient pas, ne songeaient qu'à
eux, dans l'instinct surexcité de la conservation. Déjà, ils se
glissaient sur les genoux, disparaissaient, au galop, vers le
petit mur. Les Prussiens n'étaient plus qu'à cent mètres.
Et, pleurant de rage, Maurice, resté seul avec Jean évanoui,
l'empoigna dans ses bras, voulut l'emporter. Mais, en effet, il
était trop faible, chétif, épuisé de fatigue et d'angoisse. Tout
de suite, il chancela, tomba avec son fardeau. Si encore il avait
aperçu quelque brancardier! Il cherchait de ses regards fous,
croyait en reconnaître parmi les fuyards, faisait de grands
gestes. Personne ne revenait. Il réunit ses dernières forces,
reprit Jean, réussit à s'éloigner d'une trentaine de pas; et, un
obus ayant éclaté près d'eux, il crut que c'était fini, qu'il
allait mourir, lui aussi, sur le corps de son compagnon.
Lentement, Maurice s'était relevé. Il se tâtait, n'avait rien, pas
une égratignure. Pourquoi donc ne fuyait-il pas? Il était temps
encore, il pouvait atteindre le petit mur en quelques sauts, et ce
serait le salut. La peur renaissait, l'affolait. D'un bond, il
prenait sa course, lorsque des liens plus forts que la mort le
retinrent. Non! Ce n'était pas possible, il ne pouvait abandonner
Jean. Toute sa chair en aurait saigné, la fraternité qui avait
grandi entre ce paysan et lui, allait au fond de son être, à la
racine même de la vie. Cela remontait peut-être aux premiers jours
du monde, et c'était aussi comme s'il n'y avait plus eu que deux
hommes, dont l'un n'aurait pu renoncer à l'autre, sans renoncer à
lui-même.
Si Maurice, une heure auparavant, n'avait pas mangé son croûton de
pain sous les obus, jamais il n'aurait trouvé la force de faire ce
qu'il fit alors. D'ailleurs, il lui fut impossible plus tard de se
souvenir. Il devait avoir chargé Jean sur ses épaules, puis s'être
traîné, en s'y reprenant à vingt fois, au milieu des chaumes et
des broussailles, buttant à chaque pierre, se remettant quand même
debout. Une volonté invincible le soutenait, une résistance qui
lui aurait fait porter une montagne. Derrière le petit mur, il
retrouva Rochas et les quelques hommes de l'escouade, tirant
toujours, défendant le drapeau, que le sous-lieutenant tenait sous
son bras.
En cas d'insuccès, aucune ligne de retraite n'avait été indiquée
aux corps d'armée. Dans cette imprévoyance et cette confusion,
chaque général était libre d'agir à sa guise, et tous, à cette
heure, se trouvaient rejetés dans Sedan, sous la formidable
étreinte des armées allemandes victorieuses. La deuxième division
du 7e corps se repliait en assez bon ordre, tandis que les débris
de ses autres divisions, mêlés à ceux du 1er corps, roulaient déjà
vers la ville en une affreuse cohue, un torrent de colère et
d'épouvante, charriant les hommes et les bêtes.
Mais, à ce moment, Maurice s'aperçut avec joie que Jean rouvrait
les yeux; et, comme il courait à un ruisseau voisin, voulant lui
laver la figure, il fut très surpris de revoir, à sa droite, au
fond du vallon écarté, protégé par des pentes rudes, le paysan
qu'il avait vu le matin et qui continuait à labourer sans hâte,
poussant sa charrue attelée d'un grand cheval blanc. Pourquoi
perdre un jour? Ce n'était pas parce qu'on se battait, que le blé
cesserait de croître et le monde de vivre.