Phryné plaidoit devant l'Aréopage;
Si l'on en croit plus d'un docte écrivain[12].
Grave parut le cas en arbitrage:
Il s'agissait du service divin.
«Quoi! de Vesta (criait un peuple nain)
Oser railler l'immortel pucelage!
Et des époux rire au nez de Vulcain!
Au feu, l'impie! au feu! de par Jupin.»
La gent dévote au sénat faisait rage:
La belle Grecque y perdit son latin.
Vous connaissez ces deux formes jumelles
Qu'en demi-globe, à l'ombre de ses ailes,
L'Amour assied sur un trône pareil:
Pommes de neige où couvent étincelles:
La gaze y voit, loin de l'oeil du soleil,
Poindre à quinze ans la fraise au teint vermeil.
Froide raison, à genoux devant elles!
Que de procès, en maint sage conseil,
N'ont point gagné ces avocats femelles?
Si plaideuse onc en connut le talent,
C'était la nôtre. Or ça (dit la rusée,
Quand elle vit sa rhétorique usée):
«Mettons en jeu mon dernier argument.»
Et la voilà qui garde un long silence....
Puis on la voit et sourire et rougir;
Couleur de rose! équivoque nuance!
Peins-tu la honte, ou peins-tu le plaisir?
Sa main distraite a dérangé la gaze
Où se cachaient les lys d'un cou charmant.
Grâce au hasard d'un second mouvement,
L'aiguille d'or a glissé de sa base:
Adieu le voile au tissu transparent,
Fardeau léger dont se charge le vent!
Que d'attraits nuds! un feu subit embrase
Et spectateurs et sénat en extase.
Que ne dit pas à l'oeil qui s'y connaît,
D'un joli sein le langage muet?
Bavards diserts, gens à brillante emphase,
Vous n'avez point le charme de sa phrase!
Pour une pomme on vit Pergame en feu;
Au Paradis, Eve pour une pomme
Sonna l'alarme entre le diable et Dieu.
Grâce à Phryné, nos Rhadamante, en somme,
Pour une seule en apercevaient deux.
Bien qu'on soit juge, on n'en est pas moins homme;
Et c'est pour voir, enfin, qu'on a des yeux.
Bref: en dépit et de Vesta la vierge,
Et du bon prêtre, et du pauvre Vulcain,
Phryné dicta le véto du scrutin.
Brûlé ne fut, pour cette fois qu'un cierge:
Cierge en l'honneur du bienheureux _trio_
Mis hors de cour au milieu des _bravo_.
Gens timorés diront: «L'Aréopage
En ce jour-là fit nargue à l'équité.»
Mais qui de nous aurait été plus sage?
Il oublia les dieux pour leur image:
Est-on de marbre auprès de la beauté?
Or maintenant, gentes Parisiennes,
A l'oeil coquet, au teint frais et fleuri:
Galant essaim, amour d'une autre Athènes,
Mais qui jamais de Vesta n'avez ri:
Venez à moi! venez, vierges pudiques,
Douces mamans, et vous femmes uniques,
Honneur d'un père, ou trésor d'un mari!
Je veux juger vos fredaines honnêtes....
Quels bras mignons! Quel sein!... Pour m'émouvoir,
Chastes Vénus, restez comme vous êtes:
Pas n'est besoin de jeter le mouchoir.
[Note 12: Quintilien, Aristote, etc.]
La gorge de Phryné a sans donte servi de modèle au charmant poëte latin,
Jérôme Amalthée, dans les vers suivants. L'on ne peut rien ajouter à la
délicatesse de cette petite pièce:
_Fert nitido duo poma sinu formosa Lycoris
Illa eadem nitido fert duo fraga sinu.
Sunt mammæ duo poma; duo sunt fraga papillæ:
Poma nives vincunt, fraga colore rosas.
Hæc amor exugens: valant, ait, ubera matris!
Dulcius his manat nectar ab uberibus._
La réponse suivante, remplie d'innocence et de naïveté, prouve que les
femmes connaissent dès leur plus bas âge, tout le pouvoir de leurs
attraits naissants, et que la nature sage et prévoyante a mis en elles
un instinct infaillible pour juger de leurs effets. Or, ces effets n'ont
lieu que quand leur gorge est à moitié ou tout à fait découverte: nous
n'apprendrons jamais aux femmes à tirer parti de leurs charmes.
Agnès, d'un oeil content, voyait déjà paroître
Ses jeunes et tendres appas;
Quinze printemps l'avaient vu croître,
Et son coeur soupirait pour le jeune Lycas.
Un jour, à sa maman austère,
Agnès parut, le sein à demi-nu,
Pourquoi n'avoir point de fichu?
Lui dit-elle d'un ton sévère.
Agnès répond, en soupirant tout bas,
De beaux habits pour moi, vous êtes trop avare,
Et si je cache mes appas,
Avec quoi voulez-vous, maman, que je me pare?
Anacréon dit que pour être beau, le sein ne doit pas être plus gros que
deux oeufs de tourterelle; le citoyen Mercier (de Compiègne) t. III des
_Soirées d'Automne_, p. 100, nous donne un tableau gracieux d'une gorge
de cette espèce, dans le conte suivant, intitule: _la Fraise et l'Oeuf_:
De fraises fraîchement cueillies,
Hélène portait un panier;
La rosée y faisait briller
Mille perles des plus jolies.
Hélène, encore à ses quinze ans,
Autant que ses fruits pouvait plaire
Aux connaisseurs les plus friands;
Par-ci, par-là, notre laitière
Avait rangé de très-gros oeufs,
Frais pondus, blancs comme batiste,
Et dont l'éclat, sur le fruit amétiste,
Formait un tout harmonieux.
Pour plaire à l'engageante Hélène,
Qui les offrait d'un air si gracieux,
En la lorgnant, de sa corbeille pleine,
Au hasard je tire un d'entre eux
Que cinq doigts entouraient à peine,
Que vois-je! Effet délicieux!
Sur le gros bout une fraise écrasée,
Et là, par le hasard placée,
Sur l'aréole carminée
Forma ce bouton radieux
D'où distille l'humeur lactée,
Imprégné de l'onde sucrée.
L'ensemble enfin rendait au mieux
Un sein naissant, digne des dieux.
Je contemplais, avec avidité,
Cette image simple et fidèle
Des sources de la volupté;
Et voulant mettre en parallèle
L'image et la réalité,
Près des tétons dévoilés de la belle,
Qui se prêtait, en riant, à ce jeu,
L'oeuf fut placé; mais si la pastourelle
Y gagna, ce fut de bien peu.