Il y a eu deux Phryné, outre celle qui est célèbre par la statue d'or
massif qu'elle donna au temple de Jupiter, avec cette inscription: _De
l'intempérance des Grecs_; et les murailles de Thèbes qu'elle avait
rebâties. Il ne faut pas confondre cette illustre courtisane grecque
avec une autre Phryné que l'on avait surnommée ainsi d'un mot grec, qui
signifie _crible_, parce qu'elle criblait et ruinait ses amants, sans en
être plus riche; comme font presque toutes celles que nous voyons
aujourd'hui briller sur les mille et un théâtres de notre luxurieuse
capitale.
Une troisième (celle dont je veux parler), fut accusée d'impiété par les
Athéniens, et traduite devant l'aréopage, pour subir la peine capitale
que méritait ce crime. Les juges, impassibles comme la loi, admiraient
sans en être émus, les grâces les plus attrayantes, la toilette la plus
voluptueusement raffinée, des yeux qui avaient fait tomber aux pieds de
la nymphe les personnages les plus distingués, les philosophes, les
sages et les chefs de la République. L'auditoire était nombreux. La
pitié, le tendre intérêt se peignait sur tous les visages, et rien ne
pouvait soustraire la courtisane au supplice; la déposition des nombreux
témoins ne laissait plus d'espoir, le crime était avéré, les juges
allaient, en gémissant tout bas, prononcer la redoutable sentence;
l'avocat de l'accusée avait épuisé toutes les ressources de l'art
oratoire, mais toute son éloquence était perdue. Tout à coup une idée
lumineuse et hardie, produite par la tentative la plus désespérée,
exalte sa tête, et lui fournit un moyen de gagner sa cause. Il découvre
brusquement le sein de sa belle cliente, et ce spectacle inattendu a
produit dans toute l'assemblée une espèce de délire; on croit voir Vénus
elle-même, qui sous les traits d'une mortelle, a quitté Chypre et
Amathonte, pour recueillir l'hommage des Grecs, et demander la grâce de
l'accusée. La gravité des juges cède au charme vainqueur de
l'étonnement, du plaisir et de l'admiration. La bouche ne trouve pas
d'expression pour rendre le sentiment, mais le silence et l'avidité des
regards, un cri général d'intérêt et de compassion, tout complète le
triomphe de Phryné. Elle était suppliante, éplorée, courbée sous le
poids de l'improbation: un sein paraît, la chance tourne, elle commande
en souveraine, elle asservit tout ce qui porte les yeux sur elle: «Eh
bien, ajoute le défenseur, profitant du succès de son stratagème, si
elle est coupable, qui de vous, Athéniens, osera condamner à la mort ce
que la nature a formé de plus beau? Osez regarder celle dont vous voulez
verser le sang, et si vous le pouvez, oubliez que vous êtes hommes.» Il
dit, et l'Aréopage, quittant son auguste caractère, a repris unanimement
les sentiments d'humanité. Phryné est déclarée innocente, et portée chez
elle en triomphe.
Cette manière de justifier n'est pas encore abolie, dit à ce sujet le
galant Saint-Evremont; il y a bien de belles femmes, coupables quand on
ne les voit pas, qui deviennent innocentes aussitôt, quand on les voit.
Souvent même, les juges punissent les femmes pour un certain crime
qu'ils voudraient bien avoir commis avec elles.
Ceux de mes lecteurs qui aiment la poésie, liront avec plaisir cette
même anecdote, racontée avec plus de grâce par le citoyen Deguerle, déjà
cité.