DES LAIDS TÉTONS.

Il est possible que ce chapitre ne plaise pas à toutes les femmes; mais

sera-ce leur faute? sera-ce la nôtre? N'y en aura-t-il pas beaucoup qui

voudront en appeler de notre jugement? Nous touchons la corde sensible,

et nous sommes de plus en plus effrayés des précautions à prendre pour

ménager l'amour-propre. Comment un sein doit-il être, pour être laid?

Voyons ce qu'en ont dit les différents auteurs qui ont traité cette

belle matière. C'est à présent que je sens tout ce qu'a de pénible

l'emploi d'historiographe des tétons; que ne puis-je sauter à

pied-joints sur ce maudit chapitre! Pourquoi ne marche-t-on pas toujours

sur des fleurs dans cette vie? Pourquoi? pourquoi?... Eh, mon Dieu!

tous ces pourquoi-là allongeraient mon chapitre; hâtons-nous de glisser

sur les difficultés, courons dans une mauvaise route, pour nous reposer

et nous rafraîchir, quand nous serons arrivés à son terme.

Je compte d'abord pour laids tétons, ceux d'une taille énorme, par

exemple, ceux de Mme de Bouillon, du _Roman comique, qui en avait la

valeur de vingt livres distribuées à poids égaux sous chaque aisselle_.

Ceux de Paquette, à qui Le Pays dit: _«Pour votre gorge et vos tétons,

ils ne sont pas blancs; mais, certes, il y a de la chair et si les

tétons s'achetoient à la livre, vous pourriez vous vanter d'être plus

riche que votre maîtresse.»_

Le _Poëte sans fard_ drape compétemment une femme, qui avait des tétons

aussi gros que des pis de vache. Il lui dit:

Philis, tu demandes pourquoi

Je ne sens point d'amour pour toi?

La raison est, que tes mamelles

Te vont jusques sous les aisselles;

Que ton nez est des plus punais,

Et que ta bouche sent mauvais!

Je crois d'ailleurs, ô vieille vache!

Puisqu'enfin tu le veux savoir,

Que tout ce que l'habit me cache

Est encor plus vilain que ce qu'il laisse voir.

Je mets encore au nombre des tétons dégoûtants, ceux qui ressemblent à

la suie, comme ceux de Tisiphone: Despréaux, dans son _Dialogue des

morts_, fait ainsi faire à Sapho, l'un des personnages du _Grand

Cyrus_[9], le portrait de cette blonde du royaume de Pluton:

«Vous croyez que je ne connois pas Tisiphone; c'est une de mes

meilleures amies. Vous ne serez peut-être pas fâché que je vous en fasse

le portrait. L'illustre fille dont j'ai à vous parler, a quelque chose

de _si furieusement_ beau, elle est si terriblement agréable, que je

suis _épouvantablement_ empêchée, quand il vous en faut faire la

description. Elle a les yeux vifs et perçans, petits, bordés d'un

certain incarnat qui en relève _étrangement_ l'éclat. Comme elle est

naturellement propre, est-elle aussi naturellement négligée; et cette

négligence fait qu'on peut voir souvent sa gorge, qui est toute

semblable à celle d'une Amazone, à la réserve que les Amazones n'avaient

qu'une mamelle brûlée, et que l'aimable Tisiphone les a toutes deux. Ses

cheveux sont longs et annelez, et semblent autant de serpenteaux qui se

jouent autour de sa tête, et qui se viennent jouer sur son visage.»

[Note 9: Boileau en a fait une maligne application à Mlle de Scudéri

même, l'auteur de ce roman, à laquelle tous les auteurs d'alors

donnaient le nom de Sapho. Le poëte Le Brun nous retrace les écarts de

Boileau, dans ses vers contre la citoyenne Th... P..., auteur de _Sapho_

et de _Camille_, et autres femmes auteurs.]

De plus, je trouve laids des tétons, quoique beaux, quand la personne

qui en est pourvue est trop coquette, ou plutôt impudique. Ce caractère

efface toutes les beautés qu'elle pourrait avoir. Telle était la

Macette, à laquelle le satyrique Regnier, plutôt par ironie que

sérieusement, donne des éloges plaisants, quand il lui dit, pour la

louer, que ses cheveux sont aussi dorés qu'une orange, plus frisés qu'un

chardon; que le soleil n'est auprès du brillant de ses yeux, qu'un

cierge de la Chandeleur, et que sa mine de poupée prend les esprits à la

pipée et les appétits à la glu. Ensuite, lui parlant de ses tétons qui

ne marquent que de la lascivité, il s'exprime ainsi:

Les Grâces, d'amour échauffées,

Nud-pieds, sans juppes, décoiffées,

Se tiennent toutes par la main,

Et d'une façon sadinette

Se branlant à l'escarpolette,

Sur les ondes de votre sein.

Outre cela, je déclare que des tétons me paraissent laids, quelque bien

tournés qu'ils puissent être, quand le sexe les fait servir de prétexte

pour être infidèle. Une Cloris dit à une Philis, dans Regnier que je

viens de citer:

La foi n'est plus aux coeurs qu'une chimère vaine,

Tu dois, sans t'arrêter à la fidélité,

Te servir des amans comme des fleurs d'été,

Qui ne plaisent aux yeux qu'étant toutes nouvelles:

Nous avons de nature au sein doubles mamelles,

Deux oreilles, deux yeux et divers sentimens,

Comment ne pourrions-nous avoir divers amans?

Je connois mainte femme à qui tout est de mise,

Qui changent plus souvent d'amant que de chemise.

Pour voir la laideur d'un téton dans toute son étendue, on n'a qu'à lire

l'épigramme que voici, faite par Marot, sur le laid tétin:

Tetin qui n'a rien que la peau,

Tetin fine, tetin de drapeau,

Grand'tetine, longue tetasse,

Tetin, doy-je dire bezace;

Tetin au grand vilain bout noir,

Comme celui d'un entonnoir.

Tetin qui brimballe à tous coups

Sans estre esbranlé, ne secous,

Bien se peut vanter qui te taste,

D'avoir mis la main à la paste.

Tetin grillé, tetin pendant,

Tetin flestry, tetin rendant

Vilaine bourbe en lieu de laict,

Le diable te fit bien si laid.

Tetin pour tripe reputé,

Tetin, ce cuide-je, emprunté

Ou desrobbé en quelque sorte,

De quelque vieille chevre morte,

Tetin propre pour en enfer

Nourrir l'enfant de Lucifer.

Tetin boyau long d'une gaule,

Tetasse à jetter sur l'espaule,

Pour faire (tout bien compassé)

Un chaperon du temps passé,

Quand on te void, il vient à maints

Une envie dedans les mains,

De te prendre avec les gants doubles,

Pour en donner cinq ou six couples

De souflets sur le nez de celle

Qui te cache sous son aisselle.

Va, grand vilain tetin puant,

Tu fournirois bien en suant

De civettes et de parfums

Pour faire cent mille defuncts.

Tetin de laideur despiteuse,

Tetin, dont nature est honteuse,

Tetin des vilains le plus brave,

Tetin, dont le bout toujours bave,

Tetin fait de poix et de glus:

Bran, ma plume, n'en parlez plus,

Laissez-le là, ventre Saint-George,

Vous me feriez rendre ma gorge.

Bon Dieu! le vilain objet!... hélas! le suivant, peint par Benserade,

n'est pas plus gracieux; pourquoi des poëtes se plaisent-ils ainsi à

tremper leurs plumes dans l'ordure? c'est qu'il faut des ombres aux

tableaux.

Pendantes et longues mamelles,

Où les perles et l'oripeau,

N'imposent à pas un chapeau;

Molles et tremblantes jumelles.

Tetasses de grosses femelles,

A couvrir d'un épais drapeau,

Peau bouffie et rude, moins peau

Que cuir à faire des semelles,

De vieille vache aride pis:

Que ne puis-je dire encor pis

D'un sein qui tombe en pourriture!

Sein d'où s'exhale par les airs,

Un air qui corrompt la nature;

Sein propre à nourrir des cancers.

Clément Marot et Benserade ne sont pas les seuls qui se soient occupés

de décrire les vilains tétons; Rabelais, dans son épître à une vieille,

Motin, Regnier, Sygognes, Maynard, se sont plu à nous détailler ces

horreurs.

Maynard passant en revue tout le corps d'une vieille ridée, arrivé à ses

tétons, s'écrie:

Vos tetins, dont la peau craquette

Comme laurier qu'au feu l'on jette,

A toucher ne sont point plus doux

Que le dessus d'un vieux registre,

Et comme un bissoc de belistre,

Ils vous tombent sur les genoux.

Un peu plus loin, Sygogne, dans sa satyre contre une vieille sorcière,

dit:

Vostre estomach faict en estrille

Pourroit encor servir de grille,

Vos flancs de herse on de rateau,

Et de vos pendantes mamelles

Un bissac ou des escarcelles

Pour mettre l'argent du bordeau.

En voilà assez sur ce sujet peu ragoûtant; nous renvoyons les lecteurs

amoureux de ces sortes d'écrits, au _Cabinet satyrique_; ils trouveront

là-dedans de quoi se satisfaire.

Les tétons sont la dernière beauté qui vient au sexe, et la première qui

est confisquée: il est peu de ces femmes privilégiées qui les conservent

comme Ninon et Gabrielle B.... C'est pour cela qu'elles en ont un soin

tout particulier, et qu'elles confient leurs enfants au sein mercenaire

des nourrices.

Malgré cela, vingt ans de mariage gâtent les tétons les mieux faits. Ils

ne sont pas non plus à l'épreuve de la vieillesse. Comme elle ternit le

teint le plus vif, qu'elle éteint les yeux les plus brillants, elle

amollit les tétons les plus rebondis. C'est ce que nous apprennent ces

stances contre une dame qui avait vieilli à la cour, et qui se voulait

marier:

Quoi! vous vous mariez! douce et tendre mignonne,

Et ne l'avez encore été!

Je ne vois rien du tout dessus votre personne,

Qui ne prêche la chasteté.

Pour de l'âge, on sait bien que vous n'en manquez guère,

Votre visage étant garant

Que ce qu'on fait pour vous, se pouvoit fort bien faire

Du règne de Henri-le-Grand.

Vous éloignant d'ici, les beautés de la reine

Ont purgé ce noble séjour:

De même qu'un torrent, votre sortie entraîne

Toute l'ordure de la Cour.

Celui qui vous épouse, en témoignant sa flamme,

N'établit pas mal son renom:

Qui s'est bien pu résoudre à vous prendre pour femme,

Ira bien aux coups de canon.

Comme vous n'êtes plus qu'une vieille relique.

Objet de la compassion.

Dès qu'on dit que sur vous un sacrement s'applique,

On pense à l'Extrême-Onction.

Qui se lie avec vous espère un prompt veuvage,

Ou, peut-être, ce pauvre amant

Entend que le contrat de votre mariage

Passe pour votre testament.

Vous seriez bien sa mère, et la foi conjugale

Est mal placée entre vous deux:

L'inceste est en effet une chose si sale,

Que le portrait en est hideux.

Les plus intemperez de votre bonne grâce,

Ne donneroient pas un teston,

Et l'on doit s'avouer qu'on est à la besace,

Quand on vous touche le téton.

Souffrez ce petit mot, sans traiter de satire,

Un stile si franc et si doux:

Vous êtes en un point où l'on ne peut médire,

Quelque mal qu'on dise de vous.

Urbain Chevreau[10], dans ses stances _sur une vieille amoureuse_, p.

150 de ses poésies, édition de 1656, in-12, décrit ainsi sa gorge:

Cependant, vous vous ajustez,

Et votre gorge aux libertés

Semble encor faire des menaces:

Mais chaque jour nous regrettons

Qu'il n'en reste plus que les traces:

Et que vous ayez des besaces

Où vous avez eu des tétons.

[Note 10: Le recueil de ses poésies est rare. Il s'y trouve quelques

morceaux faibles, mais on le lit avec plaisir. Voyez ses épigrammes et

son _Remède d'amour_, dans le recueil intitulé: _le Furet littéraire_ ou

les _Fleurs du Parnasse_, 1 vol. in-12.]

Antoine Legrand nous démontre le pouvoir des ans d'une manière

très-pathétique:

«L'arrière-saison, dit-il, a ses plaisirs: son utilité égale bien les

incommodités qu'elle nous apporte. Elle est l'attente des laboureurs, et

la récompense des vignerons; si elle dépeuple les campagnes et leurs

collines, elle remplit leurs caves de vin, leurs greniers de grains et

leurs granges de moissons. Mais, dès qu'une femme approche de la

vieillesse, que ses cheveux prennent la couleur des cendres, que les

rides sillonnent son front, que ses yeux commencent à jetter de la cire,

que ses joues lui tombent sur le menton et que ces deux montagnes de

lait deviennent une double besace pleine de sang; elle cesse d'être le

souhait des hommes, ses amants en ont horreur: ceux qui la recherchaient

auparavant la haïssent.»

Tout le monde connaît la réponse ingénieuse et maligne de Voltaire à une

dame qui présumait trop de sa gorge. Deguerle, auteur de l'_Eloge des

perruques_, l'a mise en vers. La voici:

Dans certain cercle assez galant,

Certaine dame fort coquette,

Allait chantant

Papillonnant

En débitant

Mainte sornette.

L'espiègle, comme une autre, avait été jeunette

Un demi-siècle auparavant.

Vieille, laide et coquette! autant

Vaudroit, ma foi, singe en cornette.

Un gros chanoine, aux yeux dévots,

Du vénérable sein de la Vénus antique,

Lorgnoit en tapinois les vieux débris jumeaux,

Qu'agitait avec art maint soupir méthodique,

Sous la gaze trop véridique.

--Fripon, dit l'éternelle, où vont donc vos regards?

Ces petits coquins-ci feront damner votre âme

Voltaire l'entendit:--Petits coquins, madame

Dites plutôt de grands pendards.

La voici autrement:

Éloge du sein des femmes Ouvrage curieux · 第 60 / 86 题