Sur les tétons, Marot, je pense comme vous:
C'est l'ornement, le trésor d'une belle.
A des tétons qui peut être rebelle?
L'oeil ne peut voir rien de plus doux.
Bienheureuse la main qui les tient à son aise!
Et plus heureuse encor la bouche qui les baise!
Hélas! pourquoi gêner leur liberté?
Nul ajustement ne les pare
Comme l'entière nudité.
Ce qu'il faut d'embonpoint, leur élasticité,
L'intervalle qui les sépare,
Ce poli du satin, cette aimable rondeur,
Du bouton incarnat de la rose naissante,
Ce bouton surpassant la forme et la couleur,
Ce transparent tissu de neige éblouissante,
Et l'azur qui dessous se divise et serpente.
Tout est vu, pressé, dévoré,
Le BEAU TETIN, par vous gentiment célébré
Valoit-il les tétons pour lesquels je soupire?
Mon cher Marot, eh quoi! ces tétons pleins d'appas
Ne vous font point revoler ici-bas!
J'en remettrois la gloire à votre lyre.
O de tous les tétons, tétons victorieux,
Chef-d'oeuvre de l'amour, tétons.... tétons des Dieux!
Foible mortel, renonce à chanter leur empire;
Tout l'Olympe assemblé n'y pourroit pas suffire;
Et, ce qui fait leur prix, ce qui fait mon bonheur,
Auprès de ces tétons je sens.... je sens un coeur.
Benserade a rivalisé avec Marot dans l'apothéose des beaux tétons; car
quel poëte ne les a pas chantés! et voici la belle définition qu'il en
donne dans un sonnet:
Beau sein déjà presque rempli,
Bien qu'il ne commence qu'à poindre,
Tétons qui ne font pas un pli,
Et qui n'ont garde de se joindre.
De jeunesse ouvrage accompli,
Que de fard il ne faut pas oindre;
Si l'un est rond, dur et poli,
L'autre l'égale et n'est pas moindre.
Sein par qui les dieux sont tentés,
Digne échantillon de beautés,
Que le jour n'a point regardées;
Il garantit ce qu'il promet,
Et remplit toutes les idées
Du paradis du Mahomet
La blancheur, la rondeur et la fermeté sont donc trois qualités
essentiellement requises pour mériter aux tétons le nom de beaux. Marot,
qui était connaisseur dans cette sorte de friandise, les aimait ronds,
comme on le voit dans ces vers, qui renferment des conseils sur le choix
d'une maîtresse.
Quand vous voudrez faire une amie,
Prenez-la de belle grandeur:
En son esprit non endormie,
Et son tetin bonne rondeur.
Douceur
En coeur,
Langage
Bien sage,
Dansant, chantant par bons accords,
Et ferme de coeur et de corps.
Si vous la prenez trop jeunette,
Vous en aurez peu d'entretien;
Pour durer, prenez-la brunette,
En bon poinct d'asseuré maintien:
Tel bien
Vaut bien
Qu'on fasse
La chasse
Du plaisant gibier amoureux:
Qui prend telle proye est heureux.
Marot le prouve encore par ce rondeau:
Toutes les nuicts, je ne pense qu'en celle
Qui a le corps plus gent qu'une pucelle
De quatorze ans, sur le point d'enrager,
Et au dedans un coeur, pour abbréger,
Autant joyeux qu'eut onques demoiselle.
Elle a beau teint, un parler de bon zèle,
Et le tetin rond comme une groiselle,
N'ay-je donq pas bien cause de songer
Toutes les nuicts?
Touchant son coeur, je l'ay dans ma cordelle,
Et son mary n'a, sinon le corps d'elle;
Mais toutefois, quand il voudra changer,
Prenne le coeur, et pour le soulager,
J'auray pour moi le gent corps de la belle
Toutes les nuicts.
Bois-Robert, né à Caen, en 1592, a aussi chanté le sein dans les stances
suivantes:
Beau sein, belles bouches d'yvoire,
Vivants objects de ma memoire,
Cheres delices de mes jours,
Qui dedans vos rondes espaces
Cachez la demeure des Graces
Et la retraicte des Amours.
Gorge de lys, pommes d'albatre
De qui mon oeil est idolatre,
Source des amoureux desirs.
Parfait assemblage de charmes,
Digne sujet de tant de larmes,
De tant de vers et de soupirs:
Objects d'eternelle allegresse,
Petits messagers de jeunesse,
Petits gemeaux ambitieux,
Qui desja pour vous trop cognestre
Ne faisant encor que de naistre,
Vous enflez d'orgueil à nos yeux.
* * * * *
Plus heureux qui pour vous soupire;
Le mal qu'il se plaist d'endurer:
Mais, ô merveille que j'adore,
Je tiens bien plus heureux encore
Celuy qui vous fait souspirer.
Charles Cotin nous fait voir dans le sonnet suivant _sur les tétons_,
qu'ils doivent être fermes, ronds, et bien écartés l'un de l'autre.
Tandis que deux voisins sans se joindre véquirent,
Tous deux également de tous furent aimez;
Tous deux enflez d'orgueil et de grace animez.
Partagèrent entr'eux l'honneur qu'ils acquirent;
Tous deux avoient quinze ans à l'âge qu'ils naquirent;
Tous deux sur même moule ils paraissoient formez;
L'un l'autre ils se fuyoient de dépit enflammez,
L'un à l'autre enviant les conquêtes qu'ils firent.
Bien qu'un prince passât, ils ne s'ébranloient point;
Mais enfin leur orgueil s'enfla jusqu'à ce point,
Que leur triste union commença de paroître.
Ils se baisèrent tant, qu'ils en firent pitié;
L'amour de tous naquit de leur inimitié,
Et de leur union le mépris vint à naître.
M. Le Pays paraît être du même goût, quand il dit à son Iris, dans le
portrait qu'il fait d'elle:
«Votre gorge semble avoir été faite au tour; et l'on peut dire que c'est
une beauté achevée. Votre sein est digne de votre gorge; il est blanc,
gras et potelé. Les deux petits globes qui le composent ne sont éloignez
que de deux doigts, et cependant je suis assuré que de leur vie ils ne
se sont baisez, quoi qu'ils soient frères, et qu'ils deussent bien
s'aimer, si la ressemblance fait l'amitié.»
L'auteur de la chanson picarde, qui commence par ces mots: _Ton himeur
est, Catherene_, les aimait aussi avec cette qualité; il fait dire à
l'amant:
Pour ta bouche elle est plus rouge
Que n'est la creste d'un cocq;
Et ta gorge qui ne bouge,
Paroit plus ferme qu'un roc.
Une belle gorge étant la meilleure recommandation que puisse avoir une
femme, elle ne saurait trop la voiler pour la garantir du hâle; car il
en est peu de privilégiées aujourd'hui à qui l'on puisse adresser ce
madrigal:
On a beau dire, Iris, pour louer votre teint,
Que sa blancheur est sans seconde:
Pour moi qui ne dis rien de flatteur ni de feint,
Je soutiens qu'il en est une plus grande au monde.
N'en déplaise à la vanité
De votre superbe visage;
Vos tétons, belle Iris, en bonne vérité,
Voudroient-ils en blancheur lui céder l'avantage?
_La Puce de Mme des Roches_, Paris, 1583, in-4o; 1610, in-8o.
Réimprimé, 1868, Paris, Jouaust, petit in-8o.
On sait quelle fut l'origine de ce recueil. La haute société de Poitiers
s'honorait alors de deux dames appartenant à la race des _Précieuses_,
de Molière, c'étaient Mme des Roches et sa fille Catherine. Poëtes
elles-mêmes, mais dans une mesure très-restreinte, elles réunissaient
autour d'elles une société de beaux esprits. Les Grands-Jours, tenus à
Poitiers en 1579, amenèrent autour de ces dames tous les magistrats que
cette solennité avait appelés dans cette ville. Un jour, Étienne
Pasquier aperçut une puce qui s'était «parquée au beau milieu du sein»
de Mlle des Roches; il fit remarquer la témérité de l'animal; il
s'ensuivit quelques propos badins; l'incident provoqua d'abord l'échange
de deux pièces de vers entre Pasquier et Mlle des Roches; les savants
magistrats, prenant fait et cause, se mirent à célébrer la puce en
français, en latin, en espagnol, en grec même. Pasquier recueillit ces
divers morceaux; de là vint le volume qui devait avoir pour titre: _la
Puce de Mlle des Roches_, car ce ne fut pas madame sa mère qui fut
l'héroïne de l'aventure. L'uniformité du sujet donne à ces compositions
une teinte de monotonie, mais la forme en est toujours agréable, et on y
trouve de gracieux détails. L'éditeur de 1868 a suivi le texte de
l'édition de 1610, en notant les principales variantes (les préfaces des
deux éditions sont tout à fait différentes); il s'est borné à reproduire
les pièces françaises.
Nous nous contenterons de citer la pièce ci-dessous, d'Étienne Pasquier.
Elle résume à elle seule tout ce que les autres poëtes en ont pu dire.