N'est-ce pas la jolie gorge de Dorimène qui fait ainsi délirer
Sganarelle, lorsqu'il dit:
«Où allez-vous, belle mignonne, chère épouse future de votre époux
futur? Eh bien! ma belle, c'est maintenant que nous allons être heureux
l'un et l'autre! vous ne serez plus en droit de me rien refuser; je
pourrai faire avec vous tout ce qui me plaira, sans que personne s'en
scandalise. Vous allez être à moi, depuis la tête jusqu'aux pieds, et je
serai le maître de tout! de vos petits yeux éveillés, de votre petit
nez fripon, de vos lèvres appétissantes, de votre petit menton, de vos
petits tétons rondelets, de votre, etc. Enfin toute votre personne sera
à ma discrétion, et je serai à même pour vous caresser comme je voudrai.
N'êtes-vous pas bien aise de ce mariage, mon aimable pouponne?»
On croira peut-être que ce discours de Sganarelle est une gradation, et
que ce qu'il laisse en blanc, est le plus fort objet de sa passion; je
le veux bien, mais en ce cas, il a le goût un peu trop terrestre et
grossier. Tel est celui de l'auteur des vers suivants, à sa maîtresse,
sur un mal de gorge:
Il est bien peu galant de vous prendre à la gorge,
Ce mal qui dedans vous regorge;
C'est être à vous saisir un des plus maladroits;
Si j'avois, comme lui, sur vous droit de m'étendre,
Et, comme lui, le choix de ce qu'on peut vous prendre,
Je vous saisirois bien par des meilleurs endroits.
Que dira-t-on de la pensée d'un autre auteur qui dit: l'amour ressemble
à un jeu de paume; quand une fille se laisse baiser la main, cela vaut
quinze; si elle souffre que l'on prenne un baiser sur ses lèvres, cela
vaut trente; si elle permet que ce soit sur la gorge, cela vaut
quarante-cinq: il ne faut plus qu'un coup, et le jeu est gagné.
Je raconterai l'histoire suivante, parce qu'elle est vraie:
«On a souvent parlé de la force du sang, mais on n'a pas aussi souvent
parlé de la gorge; quoi-qu'avec beaucoup de raison, on appelle
aujourd'hui les tétons, le _boute-en-train_. Le fait suivant prouve
admirablement leur vertu, qu'on peut nommer de résurrection, et de
résurrection de la chair. Dans la plupart des églises papistes où la
superstition était dominante, il se faisait des cérémonies tout à fait
extravagantes. La ville de... était un des plus fameux théâtres de ces
représentations de mystères ridiculement fanatiques. C'était une coutume
établie de temps immémorial, de représenter chaque année, dans la
semaine sainte, les mystères de la passion. Pour aller au solide, sans
s'amuser à la bagatelle, on ne manquait pas, le jour du vendredi saint,
d'offrir aux dévots spectateurs une scène burlesque du crucifiement du
Sauveur du monde. On choisissait pour cela un jeune homme de la ville,
auquel on faisait porter une croix fort pesante, à laquelle on
l'attachait avec des cordes au lieu de clous, et dans une nudité presque
complète. Je dis presque, parce que l'impudeur n'était pas encore
parvenue au point de dévoiler certaines parties qui doivent être
cachées. On les voila donc chez notre jeune homme avec une ceinture de
papier. Il faut remarquer que le jouvenceau était le corps du monde le
mieux formé, le plus vigoureux en apparence, et de la plus belle carrure
d'épaules. Et que la même coutume faisait choisir entre les plus belles
filles de la ville, trois tendrons qu'on aurait pris pour des Vénus,
pour représenter les trois Maries pleurantes au pied de la croix. On
n'avait pas seulement égard aux traits réguliers du visage, ni à la
finesse de la taille, on voulait qu'elles fussent encore richement
pourvues du grand mobile de la tendresse, je veux dire fournies de
tétons à l'Anglaise, que l'on laissait en pleine liberté d'émouvoir la
copie du Christ. Or, l'année où se passa le fait que je raconte, le
choix fut si bon (les prêtres se connaissent en attraits) que l'on mit
sous la croix, dans le beau désordre de la douleur, les trois filles les
plus ravissantes. On eût pris chacune d'elle pour Vénus, ou toutes trois
pour les Grâces. Elles ne furent pas plutôt sous les yeux du crucifié,
qu'elles firent miracle, je veux dire que, malgré la situation où il
était, et la majesté de son personnage, les trois Maries produisirent
l'effet le plus étonnant que puisse peindre la chronique scandaleuse.
Notre Hercule galant, posté à l'avantage, avait en perspective une
demi-douzaine de tétons capables, par leur systole et leur diastole, de
subjuguer la vertu du plus froid anachorète, ce qui occasionna un
incident très-comique et très-profane, car le crucifié, au lieu de
prononcer du haut de sa croix des paroles dignes de celui qu'il
représentait, prononça des turpitudes dignes de l'abolition éternelle
d'une cérémonie aussi indécente, et telles en un mot qu'on peut les
deviner. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il ne put s'empêcher de crier:
«Otez donc de devant mes yeux les trois Maries, ou le papier va
crever.» Le scandale que fit naître une telle action, et des paroles qui
compromettaient à ce point la religion, firent rentrer l'archevêque en
lui-même, et lui firent comprendre qu'elles l'exposaient à la risée
publique. Il supprima donc un usage, ou plutôt un abus qui tendait
directement au mépris du culte, de manière qu'il n'en fut plus parlé
depuis[1].
[Note 1: Évariste Parny, auteur, en l'an VII, du poëme de la _Guerre
des Dieux_, dans lequel on ne reconnaît plus le chantre délicatement
voluptueux d'_Éléonore_, du _Lendemain_, et de la _Journée champêtre_, a
fait usage de cette anecdote dans le deuxième chant de ce poëme,
première édition. Il l'a supprimée dans la seconde édition, et c'est
peut-être un second tort. C'est dans cet Éloge qu'il a trouvé ce mystère
qu'il fait jouer à la famille de Dieu: il n'a donc pas eu le mérite
d'une grande invention dans ce poëme.
Pensant que le lecteur en sera satisfait, nous reproduisons ce morceau,
qui du reste tient ici naturellement sa place:
Du Paradis la troupe infatigable,
Pour terminer, joua la Passion,
Et joua bien. Les conviés, dit-on,
Goûtèrent peu ce drame lamentable.
Mais un malheur qu'on n'avait pas prévu
Du dénouement égaya la tristesse:
Bien flagellé, le héros de la pièce
Était déjà sur la croix étendu.
On choisissait pour ce rôle pénible
Un jeune acteur intelligent, sensible,
Beau, vigoureux, et sachant bien mourir,
Il était nu des pieds jusqu'à la tête:
Un blanc papier qu'une ficelle arrête
Couvrait pourtant ce que l'on doit couvrir.
Charmante encore après sa pénitence,
La Magdelène au pied de la potence
Versait des pleurs: ses longs cheveux épars,
Son joli sein qui jamais ne repose,
Du crucifié attirait les regards.
Il voyait tout, jusqu'au bouton de rose;
Quelquefois même il voyait au-delà.
Prêt à mourir, cet aspect le troubla.
Il tenait bon; mais quelle fut sa peine,
Quand le feuillet vint à se soulever!
«Otez, dit-il, ôtez la Magdelène!
Otez-la donc, le papier va crever.»
Soudain il crève; et la Vierge elle-même
Pour ne pas rire a fait un vain effort.
«Le tour est bon, dit le Père suprême,
On le voit bien, le drôle n'est pas mort.»]
Un peintre peut venir à bout de représenter aux yeux toutes les grâces
d'un beau visage. Il échoue ordinairement, quand il essaye de peindre
une belle gorge. La Motte en pourrait être une preuve dans le portrait
suivant:
Toi, par qui ta toile s'anime.
Peintre savant, prends ton pinceau:
Et qu'à mes yeux ton art exprime
Tout ce qu'ils ont vu de plus beau.
Ne m'entends-tu pas? peins Silvie:
Mais choisis l'instant fortuné
Où, pour le reste de ma vie,
Mon coeur lui fut abandonné.
Au bal, en habit d'Espagnole,
Elle ôtoit un masque jaloux,
Plus promptement qu'un trait ne vole,
Je fus percé de mille coups.
Peins ses yeux doux et pleins de flamme,
D'où l'Amour me lança ses traits;
D'où ce Dieu s'asservit mon âme,
En un instant et pour jamais.
Peins son front plus blanc que l'ivoire.
Siége de l'aimable candeur;
Ce front, dont Vénus feroit gloire.
S'il y brilloit moins de pudeur.
Poursuis, peins l'une et l'autre joue,
La honte des roses, des lis;
Et sa bouche où l'Amour se joue,
Avec un éternel souris.
Peins sa gorge.... Mais non: arrête....
Ici, ton art est surmonté;
Ah! quelques couleurs qu'il apprête,
Tu n'en peux rendre la beauté.
Laisse cet inutile ouvrage;
Ah! de l'objet de mon ardeur
Il n'est qu'une fidelle image:
Que l'Amour grava dans mon coeur.
La pièce suivante prouve que la gorge des mortelles est digne de plus
d'amour et d'admiration que celle des déesses même, et que ces dernières
en conviennent, ce qui est plus extraordinaire encore:
Au temps de l'aimable saison,
Iris rêvant dans la prairie,
S'endormit sur un mol gazon
Tapissé d'une herbe fleurie.
Zéphire, charmé de son teint,
Qui d'un vif incarnat se peint,
Vint d'abord faire le folâtre,
Autour de sa gorge d'albâtre.
Jalouse d'un transport si doux,
Flore gronda son infidelle,
Et lui dit, pleine de courroux:
Me préférer une mortelle!
Zéphire qui se sentoit fort,
Reparti: Voyez cette belle!
Flore jeta les yeux sur elle,
Et convint qu'il n'avait pas tort.
Il n'est donc plus étonnant qu'en traduisant l'inimitable Anacréon, un
de nos poëtes français ait dit:
Que ne suis-je la fleur nouvelle
Qu'au matin Climène choisit,
Qui sur le sein de cette belle
Passe le seul jour qu'elle vit!
Le _Poëte sans fard_ a trouvé fort bon ce souhait, et l'a développé de
cette manière:
Hélas! trop cruelle Silvie,
Permettez au moins que j'envie
Le beau sort de certaines fleurs
Dont vous vous parez avec grâce,
Et dont votre beau teint efface
Toutes les plus vives couleurs.
Oui: je voudrois être la rose
Que vous placez sur votre sein.
D'une telle métamorphose
Quel est, direz-vous, le dessein?
Le voici: par vos mains cueillie,
Mon destin seroit des plus doux;
Je n'aurois qu'un seul jour de vie,
Mais je ne vivrois que pour vous.
Un poëte anacréontique du dix-neuvième siècle, non moins grand
admirateur de cette belle portion des charmes du sexe qui fait tourner
la tête au nôtre, exprime ainsi le même souhait, d'être changé en
rose[2]: