POUR LA BLANCHE.

Pourtant si le blanc s'efface,

Il n'est pas à despriser:

Comme luy le noir se passe,

Il a beau temporiser.

Je ne veux point mespriser,

Ne mesdire en ma revanche:

Mais l'ayme mieux estre blanche

Vingt ou trente ans ensuivant

En beauté nayve et franche,

Que noire tout mon vivant.

Mais à quoi bon raisonner simplement sur les couleurs, lorsqu'il y a

tant d'autres beautés plus solides chez les femmes! ce serait mal

employer son temps, et abuser de la bonté de mes lectrices. Ce n'est

donc, ni de vos pieds mignons, ni de vos belles mains potelées, ni de

vos yeux brillants, ni de votre joli petit nez, ni des autres parties de

votre charmant ensemble, que je veux vous entretenir aujourd'hui.

N'appréhendez pas que je puisse vous faire rougir. Je suis de l'avis de

Marot, lorsqu'il dit:

Arrière! mots qui sonnent salement,

Parlons aussi des membres seulement

Que l'on peut voir, sans honte, descouverts;

Et des honteux ne souillons point nos vers.

Car, quel besoin est de mettre en lumière

Ce qu'est nature à cacher coustumière?...

Ainsi, pour ne pas vous tenir plus longtemps dans l'incertitude, c'est

l'éloge des tétons que je vais faire. Le sujet est beau, il est grand,

il a exercé les génies les plus élevés. Le cavalier Marin appelle les

tétons des belles, deux tours vivantes d'albâtre, d'où l'amour blesse

les amants: il les compare à deux écueils, contre lesquels notre liberté

vient faire agréablement naufrage: il les appelle deux mondes de

beautés, éclairés par deux beaux soleils, c'est-à-dire les yeux. Un

poète français, qui n'est guères moins ingénieux que le cavalier Marin,

moins magnifique dans ses peintures, mais plus juste et plus gai, les

appelle dans une de ses chansons, deux pommes, et il ajoute:

Heureux qui peut monter sans bruit

Sur l'arbre qui porte ce fruit!

Cyrano de Bergerac trouve mauvais que les écrivains modernes, qui

veulent peindre une beauté parfaite, emploient l'or, l'ivoire, l'azur,

le corail, les roses et les lis: il n'a pas plus raison de les tourner

en ridicule, parce qu'ils clouent les étoiles dans les yeux des belles,

et qu'ils dressent des montagnes de neige à la place de leur sein: en

effet, ces expressions pompeuses sont dignes de ces grands objets, et le

sein des femmes a des charmes encore au-dessus de ceux de leurs yeux.

C'est ce que Cotin nous démontre par des vers sur une belle gorge:

Dans l'entretien délicieux

De la charmante Iris dont je suis idolâtre,

Va, pose, Amour, sur ses beaux yeux,

Le voile qu'elle a mis sur sa gorge d'albâtre.

Quand le printems a banni la froidure,

On ne voit point de si beaux lis

Aux jardins les plus embellis

Par les soins curieux qu'apporte la nature.

Depuis que de mon coeur je fis l'heureuse perte,

J'ai visité bien des climats,

En dépit des chaleurs, en dépit des frimats:

Et si je n'ai point fait de telle découverte.

Pour voir un objet sans pareil,

Il ne faut point courir sur tant de mers profondes,

Ni voir l'un et l'autre soleil,

Il faut voir ces deux petits mondes.

Pour rendre de mon sort tout l'univers jaloux,

Il suffit qu'à mes yeux leur blancheur on étale;

L'Aurore n'offrit rien à l'amoureux Céphale,

De si charmant et de si doux.

Ah! si, sans leur déplaire, on osait les toucher,

Et si deux belles mains n'y mettaient point d'obstacle,

Serait-ce point, par un miracle,

Amollir un coeur de rocher?

Dans l'entretien délicieux

De la divine Iris, dont je suis idolâtre:

Amour, en ma faveur, viens mettre sur ses yeux

Le voile qu'elle a mis sur sa gorge d'albâtre.

Une belle gorge avait tant d'empire sur le coeur de Boursault, que pour

en voir une, à travers la mousseline, il devenait amoureux jusques à la

folie. C'est ce que prouvera ce beau fragment d'une lettre qu'il

écrivait à son ami Charpentier:

«Je vous ai fait promettre qu'après dîner nous irions ensemble chez la

belle brune, avec qui nous jouâmes hier au logis de Mme Deshoulières: je

vous dispense de me tenir parole, à moins que vous ne me donniez caution

bourgeoise pour la sûreté de ma personne. Ce n'est pas que je doive rien

appréhender pour ma liberté. Délivré de la tyrannie d'une blonde qui m'a

fait soupirer quinze ou seize mois pour rien, j'ai fait serment de ne

tomber de ma vie en de pareilles fautes; mais dans les tems de ma

première servitude, il m'est échappé tant de sermens, j'en ai tenu si

peu, que je n'ose plus me mettre au hasard de jurer de rien. Je trouvai

hier votre brune si bien faite, ses yeux me parurent si brillans, sa

bouche si petite, sa gorge, que je ne vis que par les yeux de la foi,

est, je crois, si belle, que si vous n'eussiez arraché ma vue de dessus

ses charmes, quand vous me fîtes souvenir qu'il était tems de nous en

aller, je sentais déjà ce que je sentis la première fois que je

commençai d'aimer. Mon coeur, que j'ai fait le gardien de ma franchise,

m'a joué tant de tours, que, si tantôt je vous accompagne à la visite

que vous avez dessein de rendre, je gage que j'en reviens aussi chargé

d'amour, que si on le donnait _pro Deo_.»

Le même auteur, faisant à sa maîtresse le portrait d'une belle, marque

bien expressivement la victoire assurée que remporte une belle gorge sur

une âme masculine.

«En vérité, Babet, dit-il, si tu ne reviens bientôt de Bagnolet, tu

cours risque de ne pas me trouver constant à ton retour. On me mena hier

au bal, où je trouvai une jeune personne qui n'a pas moins de belles

qualités que toi. Elle a les cheveux d'un blond cendré, tout-à-fait

beau, mais qui n'approche pourtant pas de la couleur des tiens. Elle a

le front grand et élevé, mais le tien l'est encore davantage. Ses

sourcils qui ne paraissent presque point, parce qu'ils sont blonds, se

montrent toutefois assez, pour faire remarquer que leur symétrie est la

plus régulière du monde. Ses yeux, qui sont aussi noirs que les tiens

sont bleus, sont si bien fendus, qu'ils ne jettent jamais un regard,

sans faire une conquête. Ils ont autant de vivacité que les tiens ont de

douceur, et ils semblent faits pour prendre de l'amour, comme les tiens

pour en donner. On voit sur ses joues une nuance de blanc et d'incarnat

si éclatante, qu'il semble qu'elle tienne des mains de l'art un présent

qui ne vient que de celles de la nature, qui a pris tant de peine après

elle, que, sans toi, qui es son chef-d'oeuvre, elle serait le plus beau

de tous ses ouvrages. Son nez, qui n'est ni trop grand ni trop petit,

est justement comme il le faut, pour avoir beaucoup de ressemblance avec

le tien: sa bouche, qui n'est pas si petite que la tienne, est plus

petite qu'aucune autre que j'aie jamais vue. Elle a les lèvres si

fraîches et si vermeilles, que, depuis ton absence, je n'ai rien

envisagé de plus charmant. Ses dents sont si blanches et si bien

rangées, que je lui faisais cent contes risibles, pour avoir le plaisir

de les voir souvent. Le trou qu'elle a au menton me fait souvenir

qu'elle en a encore aux joues, ce qui donne une merveilleuse grâce au

reste de son visage. Pour sa gorge, on peut dire:

Que c'est là que l'Amour, pour lancer tous ses traits,

Entre deux monts d'albâtre est campé tout exprès.

«Je te jure, Babet, que je n'ai jamais rien vu de si aimable; si mon

_galérien de coeur_, qui n'échappe jamais d'une chaîne que pour tomber

dans une autre, ne se contentait de la gloire de tes fers:

Éloge du sein des femmes Ouvrage curieux · 第 20 / 86 题