Cependant le second tour a commencé, et la salle des séances, où tout à
l'heure se pressaient, impatients d'entendre proclamer le premier
scrutin, les membres de l'Assemblée nationale, s'est vidée en un
instant. C'est maintenant dans la galerie des Bustes, emplie de rumeurs,
qu'est le spectacle.
[Illustration: M. Aynard et M. Méline.]
[Illustration: M. Combes et M. Ribot.]
[Illustration: M. Deschanel. Dans la galerie des Bustes, pendant le
scrutin. _Croquis de H. Le Riche._]
[Illustration: Les discussions de la dernière heure dans la galerie des
Bustes, pendant qu'on vote dans l'hémicycle. Debout, au premier plan, M.
Combes et l'abbé Lemire; au milieu d'un groupe, M. Aristide Briand
adjurant quelques adversaires de grossir la majorité de M. Poincaré dont
l'élection est déjà certaine; à gauche, deux dessinateurs de
_L'Illustration. Dessin de Léon Fauret._]
Tandis que chacun va successivement voter, des groupes se forment près
des portes, autour de la table où sont posés les bulletins. Sénateurs et
députés s'abordent, s'interrogent, échangent un mot, un sourire,
rapprochés et séparés au hasard des rencontres. Certains se félicitent,
escomptant le succès de leur candidat; d'autres discutent encore, non
sans véhémence. Des colloques s'établissent, dont plus d'un paraît
imprévu: M. Ribot se penche vers M. Combes, qui, l'instant d'avant
s'entretenait avec l'abbé Lemire. Très entouré, M. Briand exhorte, avec
sa persuasive éloquence, plusieurs parlementaires à «faire l'union
républicaine sur le nom de M. Poincaré». Cependant, comme le jour tombe,
une longue théorie d'huissiers traverse la galerie, porteurs de lampes
destinées aux salons voisins, où des remuons se tiennent... La bataille
va s'achever.
[Illustration: UNE MINUTE HISTORIQUE AU CONGRÈS DE VERSAILLES.--Le
président de l'Assemblée nationale, M. Antonin Dubost, lit les résultats
définitifs du second scrutin qui donne la majorité absolue à M. Raymond
Poincaré.--_Phot. René Millaud_.]
Il est exactement six heures quarante-cinq. Après la suspension de
séance d'une heure qui a suivi le second scrutin, le président de
l'Assemblée nationale a fait son entrée dans la salle du Congrès, peu à
peu désertée pendant les opérations de dépouillement et où viennent
d'affluer en un clin d'oeil, dans toutes les travées, de l'extrême
droite à l'extrême gauche, les 872 votants. L'instant est solennel. Une
heure et une date se fixent dans l'histoire parlementaire de la France;
toute l'attention, tous les regards des congressistes vont au président
de l'Assemblée qui se lève, et il y a une minute d'immobilité et de
silence,--tandis qu'au-dessus de ce millier de têtes où viennent de
bouillonner les passions politiques, tout là-haut, allongé sur la
toiture vitrée de la salle, un audacieux opérateur prend un cliché
unique dans les annales de la photographie. Il remplit, lui aussi, son
rôle historique avec vaillance et précision et saisit, dans toute son
ampleur, avec tous ses premiers rôles et tous ses figurants, la
physionomie de ce Congrès du 17 janvier, que les circonstances, les
luttes ardentes de la veille et les indications précises de l'opinion
nationale auront rendu exceptionnel.
[Illustration: LA POPULARITÉ DU NOUVEAU PRÉSIDENT.--M. Poincaré, le soir
de son élection, paraît (entouré de sa famille et de quelques amis) à
une fenêtre de son hôtel, rue du Commandant-Marchand, pour répondre à
ceux qui sont venus l'acclamer.]
M. Poincaré a connu, le 17 janvier, les premières émotions de la grande
popularité. Les Parisiens attendaient impatiemment, mais sans vouloir
douter de sa victoire, la décision du Congrès: ils l'ont accueillie avec
une joie unanime. Et ce furent, sur les boulevards, devant les
transparents des journaux annonçant, en lettres lumineuses, les
résultats officiels, dans les cinématographes où déjà se déroulaient,
sur l'écran, les péripéties de la journée, des manifestations spontanées
en l'honneur du nouveau président de la République.
Salué par des ovations chaleureuses à son retour de Versailles, devant
la gare des Invalides, et aux abords de l'Elysée, où il était allé,
selon le protocole, rendre visite à M. Fallières, l'élu du Congrès avait
regagné son hôtel de la rue du Commandant-Marchand. Plusieurs milliers
de personnes vinrent l'y acclamer vers 11 heures, demandant à grands
cris qu'il se montrât. Et M. Poincaré dut paraître à son balcon, entouré
de Mme Poincaré--que réclamait aussi la foule, et qui eut sa part des
applaudissements--et de quelques amis, tandis que les photographes se
hâtaient de prendre des clichés de cette scène, à la vive lumière du
magnésium.
[Illustration: Pour M. Pams: M. Georges Clemenceau.]
[Illustration: Pour M. Poincaré: M. Briand.]