Au reste, ce pays, tel qu'il apparaît, du moins, en cette saison, voilé
de brumes, pailleté de givre, ce pays, dont rêvera, quelques années plus
tard, nostalgique, le lycéen de Bar exilé à Paris et interné à
Louis-le-Grand, semble prédisposer aux pensées graves. Il apparaît
lui-même songeur, sévère un peu, malgré la courbe molle de ses collines
et l'argent frissonnant de ses rivières enchâssées dans l'émail vert des
prairies gorgées d'eau. De Bar-le-Duc à Sampigny, petit bourg très fier,
désormais, de posséder le castel neuf, aux toits élancés, qui s'érige au
bord d'un domaine modeste où, chaque été, le Président vient jouir de
quelques semaines de repos, de Sampigny à Nubécourt où, dans un petit
enclos ombreux, à l'écart des tombes du village déferlant au pied des
murs d'un vieux sanctuaire roman, ondulent les sépultures des familles
Gillon, Ficatier, Poincaré, les lames sous lesquelles reposent et Landry
et Paulin Gillon, et le tertre où l'on étendit, voilà un an à peine, la
dépouille d'Antoni Poincaré, près d'une autre place préparée dont
l'écusson vide attendra longtemps encore, nous l'espérons, le nom de
Nanine-Marie Ficatier, son épouse; dans toute cette contrée si proche
des frontières, attentive comme une sentinelle, sur les routes sinueuses
et accidentées où, à chaque détour, presque, on croise ou l'on dépasse
quelque troupe en manoeuvres, quelque patrouille, où à chaque pas vous
salue d'un sourire plein de confiance et d'entrain quelque petit soldat
courbé sur une ingrate et nécessaire besogne de terrassier, du haut des
collines rondes, à travers les bois poudrés à frimas, ce qu'on éprouve
c'est une impression de recueillement, non point mélancolique et dolent,
comme en Bretagne par exemple, mais volontaire, mais concentré, profond.
Et la devise de Bar-le-Duc traduit à merveille l'état d'âme des hommes
issus de ce fort terroir qui vous conquiert sans s'y appliquer par des
sourires: «Plus penser que dire».
Le jeune Raymond Poincaré quitta le pays de son enfance à seize ans,
pour venir faire à Paris sa rhétorique supérieure et sa philosophie. Son
départ du lycée de Bar laissait à ses émules affectueux, à ses amis de
coeur, qui s'appelaient Pol Brouchot, aujourd'hui conseiller à la cour
de Paris, Léon Oudinot, mort censeur des études au lycée Buffon, et
Henry Bohn, qui fut sous-inspecteur de l'enregistrement et qui a disparu
aussi, des gerbes de lauriers à se partager. Il est amusant de
feuilleter les palmarès des dernières distributions de prix où il fut
nommé; son nom y figure à chaque paragraphe: excellence, narration
latine, narration française, version latine, version grecque, thème
grec, histoire, géographie, allemand, mathématiques, histoire naturelle,
dessin d'imitation,... les lettres, les sciences, les arts même, son
intelligence vive s'assimile avec une aisance égale toutes les matières
du programme. Un de ses professeurs à Louis-le-Grand, M. Lafon,
l'orientera vers les lettres et décidera de sa vocation.