LA VIE DE M. RAYMOND POINCARÉ

Le nouveau chef d'État est Lorrain de bonne souche, et, dans les

circonstances actuelles, il n'est pas jusqu'à cette origine qui ne donne

au choix de l'Assemblée nationale un caractère patriotique, sentimental,

peut-on dire, dont le peuple entier a été profondément touché.

[Illustration: M. Antoni Poincaré, dans les dernières années de sa vie,

photographié par Mme Raymond Poincaré.]

M. Poincaré (Raymond-Nicolas-Landry, sur les registres de l'état civil)

est né, en effet, à Bar-le-Duc le 20 août 1860. Son père, Antoni

Poincaré--. Un Nancéen--mort l'an dernier inspecteur général des ponts

et chaussées, était alors, dans cette ville, ingénieur ordinaire au

corps. Il habitait, dans la rue des Tanneurs, qui a depuis changé son

nom expressif pour celui de rue Nève, une maison de décorative

apparence, qui garde encore le caractère sobre et élégant des

architectures du dix-huitième siècle, mais qui, en réalité, est beaucoup

plus ancienne. En arrière, est un jardinet très simple que coupe un

canal aux sombres eaux vives, une dérivation de l'Ornain au bord de

laquelle, probablement, en des temps lointains, s'échelonnaient les

ateliers qui avaient donné à la rue des Tanneurs sa vieille

dénomination.

[Illustration: Le petit Raymond Poincaré, à six mois, sur les genoux de

sa mère; à trois ans, près de son chien favori; le jour de sa première

communion. TROIS INSTANTANÉS DE L'ENFANT QUI DEVAIT ÊTRE UN JOUR

PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE]

L'immeuble appartint longtemps à M. Ficatier-Gillon, grand-père maternel

de M. Raymond Poincaré. Ce nom de Gillon est vénéré dans le Barrois,

ayant été illustré tour à tour par Jean Landry Gillon qui, sous le règne

de Louis-Philippe, avocat général à la Cour de cassation, fut élu neuf

fois député de la Meuse, preuve éclatante de son ascendant sur ses

compatriotes, et par Paulin Gillon, avocat, maire de Bar de 1840 à 1848,

puis également député, puis enfin sénateur inamovible et sur qui un

dicton charmant courait, là-bas, au pays: «Paulin Gillon, à l'occasion,

sait dépouiller sa table pour faire une bonne action.» Le premier était

l'arrière-grand-père, le second le grand-oncle du nouveau Président.

[Illustration: Le lycée de Bar-le-Duc, où le jeune Raymond Poincaré fit

ses études.--_Phot. Oterlaender._]

La maison familiale de la rue des Tanneurs passa plus tard au docteur

Enard dont le fils, lui-même médecin distingué, continue de l'habiter et

en fait, avec infiniment de bonne grâce, les honneurs aux visiteurs

curieux. Et Mme Enard mère évoque la figure de l'enfant aujourd'hui élevé

si haut, du «petit monsieur Raymond», sérieux de toujours, appliqué,

précis; montre, au pied d'un vieil arbre, le banc de fonte où, studieux

écolier, il préparait ses leçons, et la fenêtre de laquelle il fixa, en

un dessin hésitant que conserve pieusement quelque intime, le panorama

pittoresque du vieux Bar juché sur sa colline.

La précoce maturité du caractère, c'est la première qualité que

s'accordent à discerner, chez M. Raymond Poincaré, ceux qui le connurent

jeune, ses condisciples d'il y a trente à quarante ans, ceux qui

l'accompagnaient, le matin, au lycée par cette rue de la Banque toute

bordée de souvenirs émouvants: la maison qu'occupa Bismarck aux jours

tragiques, celle où logeait Moltke, et la Banque elle-même, le vaste

hôtel où s'installa le roi Guillaume et où se décida, en conseil de

guerre, le fameux «mouvement tournant» qui aboutit à la prise de Sedan.

[Illustration: «Le Clos», vu du jardin.]

[Illustration: «Le Clos» et la campagne environnante.]

L'Illustration, No. 3648, 25 Janvier 1913 · 第 10 / 51 题