--Tu vas m'aider à me mettre au lit dit Alice. Je suis brisée!
Quant elle eut couché sa maîtresse, avec tous ces petits soins dont
seules les femmes ont le secret, Lisette allait s'éloigner quand Alice
la rappela:
--Donne-moi mon _piéchon_, dit-elle, j'ai les pieds froids comme glace.
Le _piéchon_ était une invention d'Alice et qui révélait d'une manière
charmante le côté juvénile du double caractère de la jeune fille.
C'était un tout petit manchon qui, du temps qu'il était neuf, avait
protégé, à la promenade, les mains délicates d'Alice contre les morsures
du froid. Maintenant qu'il était un peu passé, elle s'en servait la nuit
pour réchauffer ses pieds froidis. Et voilà comment le manchon était
devenu _piéchon_. L'expédient était neuf et le mot pittoresque.
Quand le manchon fut introduit sous les draps, Alice fourra dans
l'ouverture étroite et chaudement entourée d'une ouate épaisse, ses
petits pieds blancs délicatement veinés de bleu, aux ongles polis et
nacrés, pieds mignons qui se blottirent dans ce réduit duveteux en
palpitant comme deux tourterelles, lorsque, surprises par un vent glacé,
elles accourent se tapir dans le mol édredon de leur nid.
Restée seule, Alice sentit sa pensée monter et planer dans le vague de
ces rêveries profondes qui, bien que des plus noires, ne sont cependant
pas sans charmes. "La mélancolie n'est-elle pas le plaisir de ceux qui
n'en ont plus?" a dit un auteur aussi délicat analyste du coeur de
l'homme que charmant écrivain. [24] Nous ne saurions la suivre dans le
vol infatigable de son inquiète pensé. Qui jamais pourra suivre l'essor
des rêveries d'une jeune fille, et apprécier l'immensité du trésor de
dévouement contenu dans un être aussi frêle?...
Quelques jours plus tard eut lieu le combat de la rue Sault-au-Matelot.
M. Cognard dont nous avons raconté les mésaventures, fut rapporté chez
lui sur une civière.
En le voyant tout couvert de sang Alice fut frappée d'une anxiété
poignante. Car après tout elle aimait son père.
Quant à madame Cognard, elle cria, feignit de s'arracher les quelques
cheveux qui lui restaient, et eut une de ces crises de nerfs que les
femmes de son acabit ont rendus classiques.
Mais M. Lajust [25] chirurgien du temps, vint bientôt rassurer Alice.
Après avoir pansé les deux blessures de Cognard, il assura qu'elles
n'avaient absolument rien de dangereux et que son patient serait sur
pied en moins d'un mois, mais qu'il s'écoulerait encore plusieurs
semaines avant qu'il pût s'asseoir sur la dure.
[Note 24: Charles Nodier dans les _Proscrits_.]
[Note 25: Voyez les mémoires de P. de Sales Laterrière.]
Tandis qu'Alice, un peu consolée, regagnait sa chambre, madame Gertrude
s'installait, en arrêtant bruyamment le dernier flot de ses larmes.
Alice était à peine rentrée chez elle que Lisette vint la trouver.
--Mademoiselle! dit-elle en accourant tout essoufflée, on dit qu;'une
partie de l'armée des Bostonnais a été faite prisonnière. Si vous me le
permettez je vais aller aux renseignements afin d'avoir des nouvelles de
M. Evrard.
--Et de Célestin? repartit Alice qui sourit au milieu de ses larmes.
Et puis avec angoisse:
--Pourvu, mon Dieu! qu'il ne lui soit pas arrivé malheur! Va, Lisette,
et reviens bien vite!
La soubrette partit comme un trait.
Elle n'apprit que bien peu de choses en ville, sinon que tous les
prisonniers américains étaient gardés au Séminaire. La brave fille, qui
du reste craignait peu de se compromettre de la sorte, y alla tout
droit. Plusieurs citoyens de la ville gardaient les prisonniers. Malgré
ses supplications Lisette ne put communiquer avec aucun des captifs.
Cependant elle insista si longtemps auprès de l'un des gardiens, qui
était un ouvrier de sa connaissance, que celui-ci consentit à aller aux
informations. Au bout d'une demi-heure d'absence, il revint avec ces
quelques renseignements qu'il avait arrachés par bribes d'un officier
américain que entendait un peu le français:
Un jeune Canadien, de Québec, petit de taille et pâle, avait, au
commencement du mois, pris du service dans la division d'Arnold qui,
après avoir reconnu en lui un jeune homme instruit et décidé, l'avait
fait officier... Ce jeune homme avait été blessé à la jambe au
commencement du combat, en même temps que le colonel Arnold. Tous deux
avaient été emportés à l'Hôpital-Général... Arnold avait promis que son
jeune ami serait traité avec la plus grande attention... Quant au
serviteur du jeune officier--un Canadien aussi,--sa grande taille et sa
force extraordinaire l'avaient fait remarquer de tous les Bostonnais. Il
avait reçu un coup de crosse à la tête... Ramassé sans connaissance sur
la barricade, il avait donné signe de vie comme on le jetait parmi les
morts... Il avait alors été amené au Séminaire avec les autres
prisonniers... Le chirurgien qui avait visité sa blessure ne désespérait
pas de le sauver...
Bien vite Lisette avait reconnu qu'il s'agissait de Marc Evrard et de
Tranquille. Le coeur serré, mais non sans espoir elle reprit le chemin
du logis de sa maîtresse.
Comme elle traversait la grande place du marché, elle s'arrêta court,
et, introduisant sa main dans la poche de sa robe, elle y chercha
quelque objet dont elle reconnut aussitôt la présence avec une évidente
satisfaction.
Elle changea de direction, et, d'une allure plus rapide, s'en alla
frapper à la porte du docteur Lajust.
On la fit entrer. Le médecin était de retour de chez M. Cognard et se
trouvait seul.
--Qu'y a-t-il à votre service, mon enfant? lui demanda-t-il en la
reconnaissant pour l'avoir souvent vue chez Cognard dont il était le
médecin ordinaire.
Lisette tira de sa poche le louis d'or que Marc lui avait fait donner
par Tranquille, et le présenta au docteur.
--Veuillez donc me dire, Monsieur, fit-elle en rougissant jusqu'au
front, si l'on meurt d'un coup de crosse de fusil sur la tête?
--Cela dépend du plus ou moins de violence du coup et de la vigueur de
la constitution de celui qui le reçoit, répondit en souriant le médecin.
Cependant je puis vous dire qu'une blessure à la tête, dont on ne meurt
pas sur le champ, est rarement mortelle. On en guérit même assez vite.
--Oh! merci! dit Lisette qui essaya de glisser le louis d'or dans la
main du docteur.
Mais celui-ci le repoussa doucement.
--N'est-ce que cela? demanda-t-il.
--Pardon, Monsieur le docteur, reprit Lisette enhardie, mais si ce n'est
pas abuser de votre bonté, veuillez donc me dire encore si une balle
reçue dans la jambe fait une blessure dangereuse?
--Diable! s'écria M. Lajust, il paraît que le malheureux garçon auquel
vous vous intéressez est joliment endommagé! Eh bien généralement ces
sortes de blessures guérissent assez facilement, pourvu toutefois
qu'elles soient bien soignées.
--Merci, oh! merci pour ces bonnes paroles! s'écria Lisette dans une
sympathique explosion de joie.
Et elle offrit de nouveau sa pièce d'or au docteur.
Celui-ci la lui rendit et lui dit:
--Non vraiment! je l'aurais trop aisément gagnée! Mais dites-moi donc
pourquoi ou pour qui me demandez-vous cela.
--Oh! répondit Lisette, ceci est mon secret!
--Oh! dans cas, gardez-le, mon enfant. C'est du reste le devoir d'un
médecin de respecter les secrets.
En voyant que Lisette se retirait:
--Bonjour, la belle enfant, dit en la reconduisant le galant docteur.
--Merci mille fois, monsieur fit Lisette avec une révérence.
Elle vola plutôt qu'elle ne courut chez sa maîtresse qui l'attendait
depuis deux heures avec un impatience extrême.
Nous n'assisterons pas à l'entretien de la soubrette et d'Alice, car
vraiment cela mènerait trop loin.
Ajoutons seulement que lorsqu'une heure plus tard, Lisette appelée pour
le service de la maison quitta sa maîtresse fort affligée des nouvelles
qu'elle venait d'apprendre, la soubrette murmura, à part soi, en
descendant rapidement:
--Je veux bien coiffer sainte Catherine si je n'ai pas vu Célestin avant
quinze jours!