ALICE

Pendant que j'écrivais le récit des évènements tumultueux qui précédent,

plus d'une fois il m'a semblé voir le doigt effilé de quelqu'une de mes

lectrices tourner rapidement ces feuilles toutes remplies d'un bruit

assourdissant de combats, et comme empreintes d'une sombre couleur de

sang; à plusieurs reprises j'ai vu se lever vers moi de grands yeux

bleus ou noirs, tandis qu'une bouche mutine s'entrouvrait pour me dire:

--Eh mais! quand donc finirez-vous de nous raconter ces affreuses

batailles qui ne sont rien moins qu'amusantes, pour nous parler un peu

de votre héroïne, à laquelle--il nous faut bien vous l'avouer--nous

commencions à nous intéresser quelque peu!

--Vraiment, madame, cet aveu ainsi que votre impatience éveillent en moi

quelque orgueil. Cependant vous avez dû prévoir, au début de ce livre,

que ce n'était pas la simple histoire d'un amour heureux et paisible

dont j'allais avoir l'honneur de vous entretenir, mais bien plutôt

d'évènements heurtés, où l'éternel poème de deux coeurs fortement épris

l'un de l'autre serait traversé par la plus violente des passions, la

jalousie, et par ce terrible fléau, ce châtiment de l'humanité, la lutte

à main armée de l'homme contre son semblable. Si donc vous daignez me

suivre jusqu'à la fin, il faut vous résigner à passer par toutes les

phases de ce récit orageux. Et certes! trop heureux serais-je encore si

de ces trois cents pages, une seule vous émouvait au point qu'une de vos

larmes vint à y perler, dût votre main impatiente feuilleter le reste du

livre, de ce mouvement rapide et dédaigneux que l'on vous connaît

lorsqu'un ouvrage a le tort impardonnable de ne vous pas intéresser.

Comme on l'a dit souvent, la seule grande et importante question qui

remplisse toute la vie de la femme, c'est l'amour. Chez la jeune fille

qui s'ignore elle-même et n'a pas encore ressenti les froissements de la

vie réelle, cet irrésistible besoin d'aimer atteint les limites extrêmes

de la passion. L'heureux élu de son coeur est tout pour elle, et pour

celui qu'elle aime elle abandonnera tout, si l'on veut entraver son

amour.

Il me faudrait une plume tombée de l'aile d'Abdiel, cet ange des

regrets, pour trouver les mots dignes de rendre tout l'expression de la

souffrance d'Alice après qu'elle eût été si violemment séparée de son

fiancé. Il y avait en elle deux âmes distinctes: une âme de génie et une

âme de jeune fille. Elle avait de ces tristesses profondes comme en

éprouverait un ange exilé sur cette terre et qui se souviendrait des

cieux. Elle avait aussi des naïvetés d'enfant.

Depuis que Marc Evrard avait été banni de la ville, Alice était

complètement restée étrangère à toute préoccupation extérieure. Sa

douleur avait élevé autour d'elle comme un rempart qui la séparait du

monde. Rien n'existait plus pour elle ici-bas que l'image de son

malheureux amants toujours présente à son esprit. Le regard d'angoisse

qu'il lui avait jeté en partant était le dernier dont elle se souvint;

la pression de sa main la dernière qu'elle eût ressentie, et le son de

sa voix le dernier qui eût vibré à son oreille.

James Evil--on se doute bien qu'il s'était hâté de profiter de

l'éloignement de son rival--avait beau venir, presque chaque jour, lui

parler de ses _sentiments_ pendant de longues heures, non seulement elle

ne lui répondait pas, mais elle ne l'entendait point. Elle le voyait si

peu même qu'elle était encore à s'apercevoir qu'il manquait une oreille

à Evil, perte qui cependant lui faisait une assez odieuse figure à ce

digne capitaine et qui, en tout autre temps, aurait valu à l'officier

les moqueries de la jeune fille en vain M. Cognard tâchait-il, dix fois

le jour, de faire valoir aux yeux de sa fille tous les avantages qu'elle

tirerait de son union avec l'officier anglais; en vain le revêche

belle-mère, dame Gertrude, lui glissait-elle à demi-voix toutes les

allusions perfides que sa langue venimeuse lui suggérait contre Marc,

Alice n'entendait rien que la voix éplorée de l'amour d'Evrard, qui

chantait tristement dans son coeur.

Souvent, au commencement du siège, elle allait, suivie de sa fille de

chambre, errer sur le rempart qui regarde les plaines d'Abraham. Là,

tandis que la soubrette effrayée se blottissait à l'abri d'un mur,

Alice, debout, le coude appuyé sur le parapet, qu'elle dominait de toute

sa tête, la joue appuyée sur ses doigts repliés, passait de longues

heures à regarder les deux camps des Bostonnais. Les boulets passaient

en hurlant non loin d'elle, et les bombes s'en venaient éclater dans les

environs, qu'elle ne daignait même pas le remarquer. Eh! que lui

importait la vie si jamais plus elle ne devait le revoir!

Elle s'exposait souvent à tel point que plus d'une fois les artilleurs

que faisaient, en cet endroit, le service des pièces, voulurent la

persuader de s'éloigner; mais elle les regardait alors d'un air si

décidé qu'ils finirent par la laisser tranquille. Souvent les officiers

vinrent la contempler à distance en admirant sa taille svelte et

finement cambrée; ils ne l'appelaient plus que "la belle amazone".

Evil ne fut pas longtemps à ignorer ces escapades romanesques et

accourut un jour auprès de la jeune fille pour la supplier de quitter un

endroit si périlleux et surtout de n'y plus revenir. Le regard qu'Alice

daigna cette fois laisser tomber sur lui contenait tant de dédain qu

l'officier battit en retraite sans oser insister davantage. Reculant de

quelques pas il dévora dans un silence farouche la colère qui grondait

en lui à la vue de l'amour profond voué à son rival. Car lui aussi

aimait Alice: Il l'aimait avec rage!

Le soir du même jour, autant pour se venger de la dédaigneuse Alice que

pour l'empêcher de s'exposer encore, Evil condescendit à se plaindre à

Madame Cognard--qu'il méprisait de tout son coeur--des imprudentes

sorties de sa belle-fille.

Ce soir-là dame Gertrude ne dit rien; mais dans l'après-midi du

lendemain quand Alice voulut sortir, madame Cognard se trouva près de la

porte.

Jamais bouche de belle-mère n'improvisa pareille semonce. Nous ne la

répéterons pas; il nous faudrait tremper notre plume dans du vitriol

pour en reproduire toute la virulence.

Alice n'essaya même pas de l'interrompre et garda son grand air de reine

qui avait le don d'exaspérer au plus haut point la mégère. Quand à bout

d'invectives et le coeur vide de venin, dame Gertrude s'arrêta épuisée,

haletante de fureur, Alice lui répondit d'une voix douce et ferme:

--Je ne fais rien de blâmable où je vais, madame, puisque je m'y rends à

la vue de tout le monde. D'ailleurs comme le devoir d'une bonne mère est

d'accompagner partout sa fille, libre à vous de venir avec moi!

Et, profitant du paroxysme de rage qui paralysait les mouvements de

madame Cognard, Alice ouvrit la porte, sortit et se dirigea vers le

bastion Sainte-Ursule où elle prit sa place et sa position accoutumées.

On était à la fin de décembre. Une couche épaisse de neige couvrait la

plaine à perte de vue, en descendant vers la rivière Saint-Charles et en

remontant la vallée jusqu'au pied des Laurentides. Une large bande de

nuages d'un rouge violacé zébrait le ciel et se reflétait en

demi-teintes sur la neige onduleuse. Au fond de la vallée près du

couvent de l'Hôpital-Général, et là-bas, sur les hauteurs de Sainte-Foye

et près du bois de Gomin, l'on entrevoyait des taches noires qui

s'agitaient en tous sens. De temps à autre un éclair flamboyait au

milieu de ces masses confuses, et les bombes des assiégeants, après

avoir tracé dans l'air un orbe rapide, venaient s'abattre sur la ville

avec un sourd bourdonnement.

Alice, le sein gonflé de muets sanglots, suivait tous les mouvements de

ces points noirs qui s'agitaient au loin.

--Où était-il, atome perdu dans l'immensité de cet horizon? Que

faisait-il? Le reverrait-elle un jour?

Tel était le cercle fatal et restreint où, durant de longues heures,

tournait sa pensée désolée...

Le même soir le père Cognard fit une scène à sa fille.

--J'en apprends de belles sur votre compte, mademoiselle! lui dit-il

durement, comme ils allaient se mettre à table.

Madame Cognard s'était empressée de dénoncer à son mari les sorties

_scandaleuses_ de sa fille et s'était plainte à lui, en larmoyant, la

digne femme, du peu de respect que lui témoignait Alice. Les femmes du

caractère de dame Gertrude ont toujours des larmes à leur service. D'où

les tirent-elles? Où se trouve chez elles ce réservoir intarissable? On

n'a jamais pu le savoir.

Aux premières paroles que lui adressa son père, Alice pressentit un

orage et releva la tête.

--Je crois, par ma foi, que vous devenez folle! poursuivit Cognard en

haussant la voix. Aller vous exposer ainsi sur les remparts et afficher

devant tout le monde votre amour insensé pour un misérable rebelle que

le gouverneur a fait chasser de la ville! Eh! mais voulez-vous donc vous

perdre à tout damais dans l'esprit des honnêtes gens et de plus

compromettre votre malheureux père!... Daignerez-vous au moins me

répondre, Mademoiselle! S'écria-t-il, la figure empourprée et s'animant

de plus en plus.

Alice, le coeur affreusement serré, ne trouvait rien à dire.

En face de ce mutisme, la colère du père Cognard monta, monta jusqu'à la

fureur, et, frappant sur la table un grand coup de poing qui fit sauter

les assiettes:

--Vous ne voulez point parler! Soit! Mais je vous signifie, moi, que si

vous avez le malheur de retourner sur les remparts, je saurai vous

montrer que est le maître ici! Entendez-vous!

Un second coup de poing, plus violent que le premier s'abattit sur la

table où toute la vaisselle tressauta bruyamment. Il n'y a pas de pires

tyrans avec les femmes que ces hommes lâches qui tremblent devant la

menace d'un autre homme.

--Et puis, vociféra Cognard en terminant, vous voudrez bien traiter

madame votre mère, ici présente, avec tout le respect qui lui est dû, ou

sinon!...

Un troisième coup de poing appuya ces paroles.

Alice que cette colère bruyante--elle y était habituée depuis

longtemps--bien loin de l'effrayer, avait ramenée à tout son sang froid,

se leva, et calme, digne:

--Puisque vous l'ordonnez, mon père, dit-elle, je ne sortirai plus. Mais

sachez bien ceci: c'est que d'arracher de mon coeur l'amour que j'ai

voué à un infortuné, victime d'une atroce calomnie--amour que vous avez

d'abord encouragé, mon père--vous n'en avez maintenant ni le droit ni la

puissance! Cet amour me vient de Dieu qui en fera ce qu'il voudra. Quant

à madame, si elle veut être respectée, qu'elle se respecte d'abord

elle-même en me traitant avec les égards qui sont dus à votre fille.

Et Alice se retira.

Le père Cognard cassa deux assiettes, et de rage dame Gertrude éclata en

sanglots spasmodiques.

Alice regagna sa chambre qui était située à l'étage supérieur et se jeta

sur son lit où, toute sa fermeté l'abandonnant soudain, elle fondit en

larmes.

Se fille de chambre qui avait eu connaissance de l'altercation la

rejoignit aussitôt, et s'agenouilla près du lit d'Alice en tâchant de la

consoler.

Une souffrance identique rapproche les infortunés, Lisette aussi était

frappée d'un amour malheureux. Elle aimait Tranquille qui s'était

volontairement exilé avec Marc Evrard. Elle s'empara de la main de sa

maîtresse. Longtemps elles pleurèrent ensemble sans se dire un mot. Les

douleurs muettes ne sont pas celles que se comprennent le moins.

Il y avait plus d'une heure qu'elles mêlaient ainsi l'amertume de leurs

larmes, lorsqu'on entendit craquer les marches de l'escalier. Un moment

après la voix grincheuse de dame Gertrude se fit entendre de l'autre

côté de la porte qu'on se garda bien d'ouvrir:

--Que faites-vous donc, Lisette? Vous n'êtes bonne qu'à flâner partout.

Votre maîtresse doit avoir fini de vos services?

--Je l'aide à se déshabiller, répondit Lisette avec cette intonation

sèche que savent prendre les serviteurs quand ils se savent supportés en

arrière.

--Dépêchez-vous alors, impertinente, on a besoin de vous.

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 · 第 21 / 50 题