Celui-ci épaula son fusil et tira.
Le factionnaire anglais tourna sur lui-même, étendit les bras, lâcha son
arme et tomba.
--Merci, mon Dieu! fit Tranquille en rechargeant son mousquet, merci de
m'avoir permis d'en descendre encore un avant de mourir!
Des camarades ont vu tomber la sentinelle. On accourt du corps-de-garde
voisin on se précipite vers la muraille pour voir d'où vient le coup.
Trente détonations parties du palais vont renseigner les curieux qui
ripostent à leur tour.
La fusillade s'engage des deux côtés. Un demi cercle de flamme environne
la moitié de la ville au-dessus de laquelle s'élève bientôt et plane un
épais nuage de fumée.
Au milieu de cette mousquetade que ne faisait guère de mal à personne,
chacun tirant à couvert et avec précipitation, Tranquille ne lâcha que
deux coups de fusil; mais à chaque fois il eut la satisfaction de voir
tomber son homme.
Il guettait une troisième victime lorsque son attention fut attirée vers
une embrasure du petit bastion qui s'élevait presque en face du palais.
A travers de la fumée il vit que l'on pointait une pièce de leur côté.
Il tira. Une ombre qui se mouvait près de la pièce disparut aussitôt et
Tranquille entrevit un instant le ciel à travers l'embrasure.
--Je crois que celui-là en tient aussi, dit-il en rechargeant son arme.
Soudain il jeta un cri, saisit Marc à bras-le-corps et se laissa tomber
avec lui par la trappe ouverte qui conduisait des combles à la coupole.
Comme ils tombaient tous deux sur le plancher, un terrible craquement
retentit au-dessus de leur tête, tandis qu'un grand coup de canon
ébranlait tout le quartier.
La coupole fracassée par un boulet, vola en éclats et s'abattit avec
fracas sur le toit. L'un des deux Bostonnais se précipita tout meurtri à
côté d'Evrard et de Tranquille. Le quatrième broyé par le projectile,
glissa sur la toiture et s'en alla tomber pantelant dans la cour où il
expira sur l'heure.
--Tu m'as sauvé la vie, dit Marc à Tranquille. Je t'en remercie, bien
que je ne sache trop si tu m'as vraiment rendu service!
Ils descendaient rejoindre les autres au premier étage, lorsqu'un second
boulet éventra l'une des fenêtres, tuant deux ou trois Bostonnais.
--Feu! mes amis, feu sans relâche! cria le capitaine.
A cet instant on entendit dehors un formidable grondement, puis un
vacarme d'enfer sur les toits.
Avant qu'on eut le temps d'en reconnaître la cause, une énorme bombe de
deux cents livres, tombée sur le palais, passait à travers deux
planchers et s'en allait éclater avec un bruit épouvantable au
rez-de-chaussée, au milieu de ceux qui s'y étaient retranchés.
Un tumulte indescriptible s'en suivit. Quand le nuage de poussière que
le passage de la bombe avait soulevé fut tombé, Marc Evrard et
Tranquille s'aperçurent qu'ils étaient seuls au premier étage. Ils
descendirent au rez-de chaussée: personne.
--Les lâches! dit Marc qui se pencha au dehors par une fenêtre que les
éclats de la bombe avaient défoncée, et aperçut ses gens qui s'étaient
réfugiés dans la cour.
Cinq ou six Bostonnais gisaient sanglants dans le grand salon qui avait
autrefois été témoin de fêtes somptueuses de l'Intendant Bigot. L'un
d'eux se plaignait affreusement. Il avait eu les deux bras emportés. Les
autres étaient morts.
Tranquille chargea le blessé sur ses épaules et descendit dans la cour,
où Marc Evrard tâchait en vain de persuader à ses hommes de reprendre
possession du palais et de s'y maintenir.
Cependant l'on continuait à faire feu de la place sur l'Intendance, et
il y avait à peine un quart-d'heure que les Bostonnais avaient quitté le
palais, lorsqu'une pièce d'artifice y vint mettre le feu. En quelques
minutes l'on vit briller de sinistres lueurs à travers les fenêtres, et
bientôt l'édifice entier s'embrasa.
La nuit tombait lorsque Marc Evrard reçut un message dans la cour de
l'Intendance, où il avait du moins forcé ses hommes à rester, menaçant
de casser la tête au premier qui ferait mine de bouger. Arnold lui
enjoignait de se replier dur le quartier-général.
Le capitaine Evrard reprit, encore plus triste que le matin, et avec une
dizaine d'hommes de moins dans sa compagnie, le chemin qui conduisait à
son cantonnement.
Les trois batteries de Bostonnais s'étaient tues, mais l'artillerie des
assiégés tonnait encore sur les hauteurs de la ville.[14]
[Note 14: Selon Sanguinet l'on tira ce jour-là de la ville cent cinquante
coups de canon et sept grosses bombes de deux cent cinquante livres,
tandis que les Bostonnais lancèrent à peine une quarantaine de boulets
sur la place, dont vingt-huit petites bombes de dix-huit livres
seulement.]
A mesure que s'épaississaient les ténèbres de la nuit, les lueurs de
l'incendie grandissaient dans l'espace. Trois grandes colonnes de flamme
s'élevaient au-dessus des faubourgs et du _Palais_ et se réunissaient
là-haut dans un immense nuage rouge, dont les lueurs sanglantes allaient
empourprer les hauteurs neigeuses de Lorette et de Charlesbourg, et
colorer au loin les dernières cimes des Laurentides.
Pendant cette nuit désastreuse, les deux faubourgs qui comprenaient près
de deux cents maisons, ainsi que l'ancien palais des intendants
français, furent complètement réduits en cendres.