On sait que le colonel Arnold, officier au service du Congrès, avait été
chargé de marcher sur Québec, en pénétrant dans le pays par les rivières
Kennebec et Chaudière. Arnold connaissait bien Québec pour y être venu
plusieurs fois lorsqu'il n'était encore que commerçant de chevaux.
Il quitta Cambridge, près de Boston, le 13 septembre à la tête de onze
cents hommes. Mais dès le 23 octobre le colonel Roger Enos rebroussa
chemin en entraînant trois compagnies dans sa défection[5].
[Note 5: "Le Lieutenant-Colonel Green, du Rhode-Island succéda comme
second officier en grade à Enos. Les majors étaient Return, J. Meigs.
Ogden et Timothy Bigelow. Les carabiniers de la Virginie étaient
conduits par les capitaines Morgan, Humphrey et Heath. Hendricks était à
la tête d'une compagnie de la Pennsylvanie. Thayer en commandait une du
Rhode-Island. Le chapelain était le Révd. Samuel Sprint et le docteur
Senter chirurgien en chef." Ces renseignements qu'il a pris de Bancroft,
sont cités par M. James LeMoine dans son intéressant Album du Touriste.]
Affaibli par la désertion de ces trois compagnies et par trente-deux
jours d'une marche des plus pénibles à travers les bois, le corps
expéditionnaire d'Arnold atteignit enfin, le quatre novembre, Satignan,
qui était alors la paroisse de la Beauce la plus rapprochée des
frontières et sise à vingt-cinq lieues de Québec. A peine restait-il six
cent cinquante hommes des onze cents soldats que avaient quitté
Cambridge un mois auparavant.
Après s'être ravitaillé à Satignan, Arnold continua d'avancer vers la
capitale. Le dix-sept de novembre il couchait à Saint-Henri et le dix il
atteignit la Pointe Lévy. Le commandant Cramahé ayant fait venir du côté
de la ville toutes les embarcations de Lévy, Arnold ne put effectuer la
traversée du fleuve que dans la nuit du treize, et sur des canots
d'écorce conduits par des sauvages qu'il avait engagés à Satignan.
Quoique deux vaisseaux de guerre, le _Lizard_ et le _Hunter_ fussent
ancrés dans la rade, les Bostonnais passèrent inaperçus.
Le lendemain Arnold escalada les hauteurs sans rencontrer la moindre
résistance, traversa les plaines et vint occuper la résidence du colonel
Anglais Caldwell, (_Sans-Bruit_.)
Mais ses soldats n'ayant chacun pour toutes munitions qu'un coup de
fusil à tirer [6] Arnold jugea qu'il ne pouvait songer à s'emparer de la
ville en un coup de main et retraita sur Pointe-aux-Trembles pour y
attendre le Général Montgomery qui descendait de Montréal.
Les deux corps se joignirent le trente-et-un novembre et, forts d'à peu
près onze cent hommes, s'en vinrent investir Québec.
Le général Montgomery établit son quartier général à la Maison
Holland[7] sur le chemin Saint-Louis, tandis que le colonel Arnold s'en
allait camper sur les bords de la rivière Saint-Charles, et s'installait
dans une maison qui a pendant longtemps appartenu à une famille Langlois
et qui était située près de la rive ou est jeté le pont de Scott.
[Note 6: Mémoires de Sanguinet.]
[Note 7: Avant d'appartenir au Major Holland, cette propriété avait été
occupée par mon ancêtre maternel, M. Jean Taché.]
Cependant le général Carleton n'avait point perdu de temps pour mettre
la ville en état de défense. Son premier soin avait été de jeter
l'embargo sur plusieurs navires chargés de blé qui allaient faire voile
pour l'Europe. Outre cette précieuse réserve de vivres, il s'assura
aussi, par ce moyen le service de six cent-cinquante matelots dont
cinquante "connaissaient la manoeuvre du canon". Le nombre des
miliciens--deux cent-quatre-vingts recrues faites quelques mois avant le
siège--ajouté à soixante hommes de troupes, avec tous les citoyens de la
ville, forma une garnison de dix-neuf cent quatre-vingt-dix hommes, en
comprenant la compagnie des _Invalides_. Cette dernière s'appelait ainsi
parce qu'elle n'était composée que de vieillards et de personnes d'un
faible tempérament.[8] Le commandant de la place y fit entrer en outre
les vivres qui se trouvaient dans les navires. La ville fut aussi
pourvue d'une grande quantité de morue, d'anguille et d'autres poissons.
Quant aux moyens officiels, ils consistaient en deux cents grosses
pièces de canon, cinquante pièces de campagne, huit mortiers, quinze
obusiers, et assez de bombes, de boulets et de poudre pour tirer sans
ménagement pendant huit mois.[9]
[Note 8: Mémoires de Sanguinet. Voici selon Hawkins, comment se
composait la garnison de Québec au siège de 1775.
70 hommes des _Royal Fusiliers_ ou 7e régiment.
230 des _Royal Emigrants_ ou 84e régiment.
22 du _Royal Artillery_.
230 Miliciens anglais commandés par le Lieutenant colonel Caldwell.
543 Canadiens-Français commandé par le Colonel Le Comte Dupré.
400 Matelots sous le commandement des capitaines Hamilton et
MacKenzie.
50 Maîtres et Contre-Maîtres.
35 Marins
120 artificiers.
]
[Note 9: Mémoires de Sanguinet.]
Québec était fortifié du côté de la campagne par des murs de trente
pieds de haut et de douze pieds d'épaisseur. Au-dessus du Palais et de
la basse-ville la cime du roc était défendue moitié par des murailles et
moitié par des palissades. La rue Sault-au-Matelot et Près-de-Ville, qui
offraient deux étroits défilés par où l'ennemi pouvait seulement
pénétrer dans la basse-ville, furent entrecoupés de plusieurs barrières
et de barricades, dont un bon nombre de pièces de canon défendaient
l'approche.
Le cinq décembre les Bostonnais s'étant emparé des faubourgs Saint-Jean
et Saint-Roch, Carleton fit canonner ces deux endroits, après avoir
sommé ceux qui les habitaient de rentrer dans la ville. Quelques
personnes seulement cherchèrent un refuge dans la place, les autres
gagnèrent la campagne pour éviter les misères d'un siège qui ne pouvait
manquer de durer au moins tout l'hiver.
Dans la nuit du 10 décembre une grande agitation se manifesta dans la
division du colonel Arnold, qui était campée sur les bords de la rivière
Saint-Charles et qui, jusqu'alors, ne s'était occupée que de ses travaux
d'installation.
Le général Montgomery venait d'envoyer l'ordre à son lieutenant Arnold
de faire marcher immédiatement contre la ville la moitié de sa division,
environ trois cents hommes. Le major Ogden devait diriger l'attaque.
Il pouvait être trois heures du matin lorsque les assaillants, après
avoir gravi le coteau Sainte-Geneviève, pénétrèrent dans les rues du
faubourg Saint-Jean. La nuit était noire. Pourtant, entre les angles
indécis des toits, à travers l'obscurité tempérée par le reflet que la
neige renvoyait de la terre, les assaillants entrevoyaient là-bas,
devant eux, la ligne plus sombre des remparts. Affaiblis par la distance
et assourdis par la neige, les appels réguliers et monotones des
sentinelles dont on apercevait les silhouettes confuses au faîte des
murailles, parvenaient aux Bostonnais comme les voix lugubres d'un autre
monde. Plus d'un, soit par suite des âpres morsures de la bise, soit par
l'effet pénible que causait cette sombre mise en scène, sentit la main
glacée du frisson se glisser entre la capote et le dos, pendant le
moment de la halte que fit faire Arnold à l'entrée du faubourg.
Quand on eut repris haleine le major donna l'ordre d'avancer mais le
plus silencieusement possible. Les assaillants allaient donc, étouffant
le bruit de leurs pas, rasant les maisons silencieuses et désertes et
prêtant l'oreille au moindre bruit. Ils arrivaient aux premières
habitations de la rue Saint-Jean qui avoisinaient les murs et
commençaient déjà à déboucher sur la place aux pieds des fortifications,
lorsqu'un éclair troua la nuit au-dessus de la porte de la ville.
Une détonation retentit, tandis que les ombres errantes sur le parapet
des remparts disparaissaient comme par enchantement et que maints cris
confus éclataient dans la place.
--_Forward!_ crie Ogden qui tire son épée et bondit au premier rang.
--En avant! _forward!_ répète après lui un jeune officier.
Mais ils n'ont pas fait cinq pas que la crête des murailles s'illumine
de nouveau et que les balles commencent à miauler dans les rangs des
Bostonnais.
Ceux-ci hésitent.
--_Fire! boys, fire!_ leur crie le major Ogden.
--Feu! soldats, feu! répète en français la même voix derrière lui.
Cent coups de fusils partent des rangs des Bostonnais. Mais on a tiré
trop précipitamment et les balles crépitent sur la muraille comme la
grêle sur les toits.
L'indécision, le désordre se manifestent parmi les assiégeants.
L'une des embrasures du rempart vomit un nuage de feu, et, dominant la
voix grêle et stridente de la mousqueterie, une formidable détonation se
fait entendre. Le boulet passe en hurlant dans la masse des Bostonnais
où il fait une trouée sanglante. Les malédictions, les cris de douleur
et de rage retentissent lugubrement dans la nuit.
Un second coup de canon suit aussitôt le premier.
--_Steady! steady!_ crie Ogden de toute la force de ses poumons.
Mais sa voix se perd au milieu des clameurs de ses soldats terrifiés.
Deux autre volées de canon mettent le comble à l'effarement des
Bostonnais qui, n'écoutant plus la voix de leurs officiers, se
débandent, s'enfuient de toutes parts.
--_Stop! by God, you cowards!_ s'écrie Ogden.
--Arrêtez donc! messieurs, arrêtez donc!
Et une troisième voix, forte et rude:
--Arrêtez! lâches que vous êtes! Et puis avec un immense éclat de
rire:--Ventre de chien! les beaux soldats!
Les trois hommes qui venaient de prononcer ces paroles restaient seuls
en face des canons et des mousquets braqués sur eux de la ville.
Les assiégés qui se montraient maintenant sur le rempart les virent leur
lancer des gestes de défi. Même l'un des trois, celui-ci était un soldat
de haute stature, déchargea son fusil vers la ville.
Vingt mousquetades lui répondent.
Les trois braves retraitèrent gravement au pas, tout comme des flâneurs
qui prennent plaisir à essuyer une rafraîchissante averse d'été, malgré
la pluie de balles qui les effleurait avec de sinistres sifflements.
Un instant ils se retournèrent tous trois dans un commun ensemble et
jetèrent aux assiégés un dernier cri de défi, avant de rentrer dans les
ténèbres.
C'est à l'occasion de cette panique des Bostonnais que quelque Canadien
facétieux composa cette chanson:
Les premiers coups que je _tiris_
Sur ces pauvres rebelles,
Cinq cents de leurs amis
Ont perdu la cervelle.
_Yankee doodle_, tiens-toi bien,
J'entends la musique;
Ce sont les Américains
qui prennent le Fort-Pique![10]
[Note 10: Ce nom désignait la partie du faubourg Saint-Jean compris entre
la rue Saint-Jean et le chemin Saint-Louis.]
Sur les neuf heures du matin, Marc Evrard était assis pensif, abattu,
dans une petite maison du faubourg Saint-Roch avoisinant celle
qu'occupait Arnold. Evrard qu'on a dû reconnaître dans ce jeune
capitaine qui s'était efforcé, avec le major Ogden et le soldat
tranquille, d'empêcher la déroute des Bostonnais, avait été, grâce aux
recommandations puissantes de François Cazeau, fiat capitaine d'une
compagnie laissée sans commandant par suite de la défection d'Enos et de
ses partisans.
Après avoir vaillamment retraité avec le major américain et Tranquille,
Marc était rentré dans le domicile temporaire où il se trouvait
cantonné, et s'était affaissé en proie au plus amer découragement. Aussi
facilement il s'était, sous le coup de la fatalité, si l'on veut,
enthousiasmé pour la cause des armes américaines, aussi vite ce feu
venait-il de s'éteindre après la tentative des Bostonnais. Les autres
nerveuses comme celle de Marc Evrard, passent subitement de l'espérance
la plus échevelée au plus morne désespoir. Aussi sont-ils marqués du
sceau de la souffrance ceux auxquels la nature a départi une semblable
organisation.
Il était là, écrasé dans sa douleur, laissant errer sa pensée désolée
autour des ruines de ses espérances. Quoiqu'il sentit son coeur noyé
dans les larmes, ses yeux étaient secs. Les hommes de cette trempe ne
pleurent pas. Ils passeront des jours entiers courbés sur leur
souffrance, comme pour enfoncer plus avant ce trait cruel qui les
déchire; ils analyseront chaque détail de la torture qui les ronge, ils
compteront chacune des pulsation douloureuses qui fait palpiter un coeur
meurtri; ils prêteront l'oreille aux vois de la désolation qui se
lamentent dans leur âme, et pas une larme ne viendra mouiller leurs
yeux.
Aimer la douleur est le propre des grandes âmes, et ceux-là qui sont
ainsi doués naissent artistes ou poëtes. Les circonstances, l'éducation,
le milieu ou ils vivent, déterminent l'éclosion de cette vocation innée.
Alors leurs pleurs se font jour et se transforment en perles
immortelles, larmes cristallisées qui tombent des yeux de l'homme de
génie. Plus ils ont été grands et plus ils ont souffert: Homère, Dante,
le Tasse et Byron ne sont des colosses de gloire que parce qu'ils ont
été les géants de la souffrance. Aussi l'un d'eux, leur cadet en génie
et en infortune, s'écria-t-il un jour:
"...Que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur."
"Le poëte a une malédiction sur sa vie", disait en même temps que Musset
le comte Alfred de Vigny, dans _Stello_, livre écrit avec une plume d'or
trempée dans les larmes de trois poëtes dont les malheurs ont ému toute
la terre: Gilbert, Chatterton et André Chénier.
Les hasards de la vie mettent-ils ces hommes altérés de souffrance hors
de la voie des lettres ou des arts, s'ils ont beaucoup de foi, il se
jettent dans la religion, s'ils en ont peur, ils se ruent en désespérés
sur les jouissances matérielles et meurent jeunes; s'ils n'en ont pas du
tout, ils se tuent; ou bien encore ils végètent dans une carrière pour
laquelle ils n'étaient pas du tout faits et traînent une vie inquiète et
misérable. Dans tous les cas, ceux-là, nous le répétons, sont marqués du
sceau de la fatalité.
Marc Evrard, véritable organisation de poëte, était trop croyant pour se
tuer; cependant il se disait, au moment où nous le retrouvons, que le
métier de soldat a ceci de bon qu'il peut vous débarrasser promptement
de l'existence, sans que vous y prêtiez une main criminelle.
Les quelques jours qu'il venait de passer au milieu de l'armée
américaine, et la malheureuse expédition de la nuit précédente, venait
presque d'anéantir le dernier espoir que Marc Evrard avait placé dans le
succès des armes du Congrès. Il ne lui avait fallu qu'un peu d'attention
pour s'assurer qu'il n'y avait ni bonne entente entre les chefs de
l'armée assiégeante, ni bravoure véritable et soutenue parmi les
soldats. En outre les Bostonnais étaient très-mal pourvu de tout ce
qu'il faut pour un siège, et manquaient presque complètement
d'artillerie et de munitions.
Les officiers, presque tous des parvenus et gens de peu d'éducation, se
querellaient à tout propos au sujet de leurs attributions respectives,
et il ne fallait rien moins que l'expérience de Montgomery, et partant
le respect qu'il inspirait à des gens qui n'avaient jamais été soldats,
pour empêcher les plus violents désordres.
Enfin n'était-il pas ridicule de voir que l'armée assiégeante que aurait
dû doubler au moins en nombre les troupes de la garnison, comptait à
peine les deux tiers du chiffre des combattants qui défendaient la
ville!
Il y avait plus de deux heures que Marc Evrard se laissait ainsi
emporter dans le tourbillon de ses pensées noires, lorsque la porte de
sa chambre s'ouvrit.
Tranquille, dont il avait fait son ordonnance, apparut.
--Mon capitaine? dit-il.
Marc n'entendait pas et restait le front perdu dans ses deux mains.
--Monsieur Marc? reprit Célestin que, tout en s'efforçant d'adoucir sa
grosse voix, fit trois pas dans la chambre.
Evrard tressaillit, releva une tête effarée comme s'il revenait de
l'autre monde, et s'écria:
--Eh bien! qu'y a-t-il? que me veut-on?
--Il y a, mon capitaine, répondit Tranquille en se redressant, que le
major de cette nuit est là, qui veut vous parler.
--Fais-le entrer.
--C'est bien, mon capitaine, repartit Célestin qui tourna militairement
sur ses talons.
Tranquille n'avait pas servi pour rien sous le général Montcalm et M. de
Lévis!
Le major Ogden entra. Il s'aperçut à l'air consterné de Marc Evrard
combien l'échec de la nuit précédente avait humilié le jeune homme.
--Allons! allons! capitaine, fit le major en lui serrant affectueusement
la main, reprenons un peu de courage. Par le diable! ce n'est pas
l'escapade de cette nuit qui doive vous démoraliser ainsi! C'est pour la
première fois que nos soldats voient le feu, savez-vous?
--On s'en aperçoit! gronda une voix dans la chambre d'à côté.
C'était Célestin Tranquille qui donnait son appréciation de l'armée
américaine. Evrard toussa bruyamment pour le rappeler à l'ordre.
Ogden poursuivit:
--Vous aurez, ce matin même, l'occasion de voir ce que nos hommes
peuvent faire. Moins encore pour mettre à profit votre connaissance des
lieux que pour vous récompenser de votre belle conduite de la nuit
dernière, le colonel vous charge d'aller vous emparer, avec votre
compagnie, de la partie du faubourg Saint-Roch qui avoisine
immédiatement les fortifications. Il vous est surtout recommandé de
prendre possession de ce grand bâtiment que s'étend au pied des
palissades et que vos gens appellent "le Palais". De la coupole que
surmonte cet édifice, vous dominerez probablement les murailles et
pourrez diriger un feu plongeant dans la place.
--Tiens! pensa Marc Evrard, cela me sourit assez; il y aura peut-être
quelque balle à recevoir de ce côté!
Et puis à voix haute:
--Quand ce mouvement doit-il s'effectuer?
--Sur le champ.
--C'est bien, reprit Marc en bouclant le ceinturon de son épée, veuillez
dire au colonel, monsieur le major, que je pars à l'instant même et que
je ferai mon devoir.
--Oh! quant à ça, personne n'en doute! répartit Ogden.
Comme Evrard sortait pour faire sonner l'appel, un coup de canon qui
partait des hauteurs du faubourg Saint-Jean, lui fit lever la tête. Les
assiégeant ouvraient le feu sur la ville.
Le général Montgomery avait profité des dernières ombres de la nuit pour
faire élever une batterie de six canons en face de la porte Saint-Jean.
Une seconde batterie de deux canons seulement s'élevait sur l'autre côté
de la rivière Saint-Charles, tandis qu'une troisième composée de quatre
pièces d'artillerie devait faire feu de la Pointe-Lévy.[11] Les
assiégeants avaient en outre quelques obusiers d'un très-petit calibre.
[Note 11: Ces détails sont mentionnés dans le _Journal_ de M. James
Thompson qui, en 1775, était surveillant des Travaux Publics dans
Département des Ingénieurs Royaux à Québec. C'est ce même M. Thompson
qui présida aux travaux de défense de la capitale, lors du siège de
1775.]
C'était là tout le matériel de siège dont les Bostonnais pouvaient
disposer pour bombarder Québec!
Cependant la compagnie de Marc Evrard s'était ralliée à l'appel et
marchait dans la direction du Palais. Afin de ne pas exposer inutilement
ses soldats, le capitaine Evrard, après avoir longé la rivière,
s'engagea dans la rue Saint-Joseph. Arrivé en face du parc où l'on voit
encore aujourd'hui les ruines du palais des Intendants français, il
remonta la rue Saint-Roch afin d'installer la moitié de sa compagnie
dans un groupe de maisons qui avoisinaient l'Intendance et qui
s'élevaient alors à l'endroit aujourd'hui resserré entre les rues des
Prairies et des Fossés, quand une fusillade, partie de cette direction,
lui démontra que la place était occupée déjà par une autre partie de
l'armée assiégeante.
--Bon! murmura Marc Evrard, on m'ordonne de venir m'emparer de cette
position et voilà que d'autres y sont rendus avant moi! Quel admirable
discipline préside à cette armée! Le Congrès a droit d'en être fier!
Au même instant il fut rejoint par un jeune officier qui avait coupé
court en prenant par la rue des Fossés.
--Capitaine, lui dit celui-ci, le colonel m'envoie vous prier de ne pas
vous occuper de cette position à droite, et d'installer toute votre
compagnie dans le palais. Vous n'aurez pas trop d'hommes pour vous y
maintenir, D'ailleurs se trouvant plus rapproché des murs et de la porte
de ville qui ouvre de ce côté, est plus exposé. Comme le colonel me l'a
dit, avec un sourire fort obligeant pour vous, ce dernier poste vous
revient de droit.
--C'est bien, répondit Marc Evrard en faisant opérer volte-face à sa
compagnie: dites au colonel Arnold que ses ordres vont être exécutés.
Marc, suivi de ses hommes, revint sur ses pas et pénétra par le parc en
arrière du palais.
Le palais des Intendants qui avait été, avant 1760, le plus somptueux
édifice de Québec, sans oublier même le Château Saint-Louis, était
demeuré à peu près inoccupé depuis la conquête. C'était un grand
pavillon à deux étages, dont la façade regardait du côté de la haute
ville.[12]
[Note 12: Ceux qui seraient désireux d'en voir la description et de
connaître quelques'uns des mystères de la vie de son dernier occupant,
n'ont qu'à parcourir _L'intendant Bigot_.]
Les portes du palais désert étaient verrouillées au dedans et fermées à
triple tour.
--Célestin, commanda Marc Evrard, enfonce-moi cette porte!
--Oui, mon capitaine.
Le Canadien sortit des rangs, avisa une lourde pièce de bois que deux
homme ordinaires auraient eu peine à porter, et qui gisait dans la cour.
Il la souleva sans effort apparent et la lança de toutes ses forces dans
la première porte qui se trouvait devant lui; mais la porte était en
chêne épais et bardée de fer. Elle tint bon. Seulement on entendit un
sourd grondement rouler sous les profondeurs du palais.
--Oh! oh! fit Tranquille reprenant son bélier improvisé, nous allons
voir!
Cette fois le choc fut si fort que la porte arrachée de ses gonds et de
ses verrous s'abattit avec fracas, tandis que la poutre gardant encore
de l'élan, allait s'abattre à l'intérieur du palais.
Il y eut un murmure d'admiration parmi les Bostonnais. Tranquille alla
reprendre son poste, sans paraître remarquer les regards respectueux
qu'on lui jetait de tous côtés. Il lui sembla pourtant que ses deux
voisins de droite et de gauche lui faisaient la place plus large
qu'auparavant. C'est qu'il doit être désagréable de recevoir dans les
côtés, même par mégarde, le coup de coude d'un homme bâti comme Célestin
Tranquille.
Les appartements vides du palais retentirent bientôt d'un grand bruit de
pas et de voix. Le capitaine Evrard disposa ses hommes aux fenêtres des
deux étages qui regardaient la haute ville, en recommandant toutefois à
ses soldats de ne se point montrer et d'attendre, avent de tirer, le
signal, d'un coup de fusil qui partirait de la coupole. Evrard y grimpa,
suivi de Tranquille et de deux soldats.
De cet endroit élevé l'on dominait le mur d'en face qui, jusqu'à la
porte de la ville, qu'on a toujours appelée porte du _Palais_, à cause
du voisinage de l'intendance, était en pierre. A partir de la porte en
remontant à gauche vers les jardins du couvent de l'Hôtel-Dieu, la cime
du roc, à peu près inaccessible, n'était défendue que par des
palissades. Au-dessus de la côte de la Canoterie s'élevait un autre
bastion en pierre. A la vue d'une sentinelle anglaise placée en faction
à la porte du _Palais_ et qui, inconsciente du danger, marchait
lentement de long en large, à une petite portée de fusil, Tranquille ne
put retenir un cri et arma son mousquet.
--Veux-tu bien te tenir tranquille, animal! lui dit Evrard. Attends un
peu que je fasse quelques observations. Quant à celui-là il sera à toi
dans un instant.
Marc promena ses regards le long des fortifications qui regardaient la
campagne. A droite, dans le bastion qui renferme les casernes de
l'artilleries, et qui portait dès lors le nom de _Barrack Bastion_,
quelques soldats anglais échangeaient des coups de fusil avec les
Bostonnais, retranchés dans les maisons de la rue Saint-Vallier. En
remontant vers l'esplanade, son oeil s'arrêta successivement sur les
bastions Saint-Jean, des Ursulines et Saint-Louis. Là s'élevaient les
batteries chargées de défendre la ville du côté des Plaines. On venait
d'y ouvrir le feu sur la campagne et les faubourgs. Pour un boulet qui
arrivait dans la place il en tombait vingt chez les Bostonnais, sans
compter les bombes et les pots à feu, qui déjà portaient l'incendie dans
les premières maisons du faubourg Saint-Jean.
--En vérité! pensa Marc Evrard, notre artillerie va faire merveille
contre toutes les bouches à feu anglaises...!
Il poussa un soupir de découragement, et sa pensée changeant aussitôt de
cours, il jeta un regard anxieux dans la direction de la rue
Sainte-Anne, où s'élevait la demeure de sa chère Alice. Mais les maisons
de la rue Saint-Jean s'interposant, il ne pouvait rien voir.
--Si l'un de nos boulets allait tomber sur sa demeure! se dit-il avec un
soupir d'angoisse.
Il remarqua pourtant que les assiégés paraissaient si peu craindre les
projectiles des Bostonnais que l'on circulait comme d'habitude dans les
rues de la ville. [13]
[Note 13: Historique. Voir les mémoires de Sanguinet.]
Il ramena ses regards dans la direction de la porte du palais qui se
trouvait un peu sur la gauche. La sentinelle se promenait toujours,
raide dans son habit rouge comme sur un champ de parade.