XI.

Le Chien de l'artillerie de marine.

Bien avant que la renommée ne publiât les prodiges d'intelligence de

_Munito_, et que l'histoire ne burinât les hauts faits des quadrupèdes

de son espèce, il existait à Brest un caniche, recueilli par les

artilleurs de marine, nourri de la ration du soldat, et élevé dans les

principes et les usages de la caserne. Il n'avait pas de propriétaire en

titre, le chien _la Bombarde_; chaque canonnier était son maître, et le

régiment était devenu son père collectif et adoptif. Que de taloches lui

avait coûté son éducation! mais aussi, que de caresses et de soins lui

valaient sa gentillesse et son utilité! car _la Bombarde_ n'était pas un

chien oisif, absorbant sans fruit les aliments qu'on lui offrait dans

l'une et l'autre chambrée. Il payait au centuple, en bons offices

militaires, les maîtres qui le nettoyaient, qui lui faisaient le poil et

qui se chargeaient à l'envi des détails de sa toilette et de sa

nourriture.

Pendant l'exercice, planté sur son joli derrière devant le front du

bataillon, il suivait les mouvements des canonniers, en maniant dans ses

pattes de devant la canne que l'adjudant-major lui avait confiée.

Défilait-on par le flanc, il se plaçait en tête de la première compagnie

de bombardiers. Nul autre chien n'aurait partagé avec lui l'honneur de

stationner auprès du chef de bataillon ou du colonel; car s'il était

doux avec ses militaires, et pour ainsi dire ses compagnons d'armes, il

mordait très-dur ses égaux, le chien _la Bombarde_! En un mot, personne

n'était plus exclusif que lui sous le rapport des priviléges qu'il avait

conquis, et qu'il n'était pas d'humeur à partager avec les animaux de sa

race.

Lorsque, sur le beau quartier de la marine, à midi sonnant, la garde

montante défilait au son du tambour pour aller occuper les postes de

l'immense port de Brest, _la Bombarde_ prenait le pas en partant de la

patte gauche, pour se rendre d'abord à l'Hospice de la Marine, où les

infirmiers ne manquaient jamais de lui offrir un bouillon et quelques os

de la viande mangée par les malades.

Une fois le bouillon pris, notre chien de garde parcourait tous les

postes du port, joyeux de recueillir une caresse là, de recevoir une

culotte plus loin, et de faire un tour de promenade à quinze pas de la

guérite, avec la sentinelle placée à l'extrémité du quai de la Digue, la

dernière des nombreuses stations du port.

Le soir, c'était bien autre chose! A peine le souper de la caserne

était-il mangé que notre infatigable inspecteur se disposait à faire sa

ronde de nuit. Il fallait voir avec quel bienveillant empressement le

gardien de la grille de la rue de la Filerie entr'ouvrait un coin de sa

haute porte pour laisser passer _la Bombarde_ dans ce port si bien

gardé, et où jamais aucun être humain n'aurait pu s'introduire sans

donner le mot d'ordre à la garde ou le mot de ralliement à l'impassible

sentinelle. Mais lui n'avait pas de mot d'ordre à donner; son museau lui

servait de passeport, et ses bonnes intentions étaient trop

universellement reconnues pour qu'il inspirât la plus petite défiance

aux hommes chargés de la surveillance des arsenaux et des magasins.

Les sentinelles posées la nuit, dans les parties les plus solitaires du

port, ont d'autant plus besoin d'être surveillées, que la moindre

négligence de leur part peut souvent leur coûter la vie, ou compromettre

la sûreté générale.

Lorsque, par exemple, les forçats parviennent, pendant une nuit obscure,

à briser leurs fers épais, ces malheureux cherchent, en tuant les

sentinelles qui pourraient s'opposer à leur passage, à se frayer une

voie sûre pour gagner le fond du port et se jeter dans la campagne.

Malheur, dans ces moments, au factionnaire qui cherche dans sa guérite

un abri contre la pluie ou le vent! Le forçat qui s'évade, armé d'une

_gournable_ en fer, cloue au pavois de la guérite l'imprudente

sentinelle qui s'est laissée aller au sommeil. Que de fois les officiers

de ronde n'ont-ils pas rencontré, baignés dans leur sang, les malheureux

soldats dont les forçats avaient coupé le bout des pieds avec un cercle

en fer, qu'ils avaient réussi à convertir en une faux tranchante! Une

sentinelle ne sait pas ce qu'elle risque dans les postes éloignés, en

s'enveloppant de sa capote, et en frappant du pied le rebord de cette

guérite autour de laquelle rôde si souvent le désespoir du galérien qui

soupire après la liberté!

Les vieux soldats seuls, quand une pluie douce, descendant autour d'eux,

invite les galériens à s'évader, savent prévenir l'événement en

tournant, le fusil armé, aux environs de leur guérite. C'est la chasse

qu'ils font alors, bien plus qu'une faction; et lorsque le galérien

déserteur croit se débarrasser d'un incommode surveillant, en se jetant

sur l'asile de la sentinelle, celle-ci lui lance son coup de fusil ou

sa baïonnette dans le corps, et crie: _A la garde_!

_La Bombarde_ avait soin de faire sa ronde dans les postes ordinairement

les plus menacés, et lorsque surtout des soldats nouvellement arrivés au

régiment, se trouvaient placés à ces postes, il sentait un conscrit à

une lieue de lui. Dès qu'il rencontrait une sentinelle endormie, il la

tirait par le pantalon ou la guêtre, avec humeur, avec autorité même,

comme pour lui reprocher son imprudente négligence, et il paraissait lui

dire: _Tu ne sais donc pas, malheureux! qu'il y va pour toi de la

vie_?... Quand la sentinelle n'était que réfugiée dans sa guérite, le

caniche de ronde l'obligeait à en sortir, et ne lui laissait de repos

que lorsqu'elle avait repris le cours de sa promenade accoutumée.

Si, dans ses excursions nocturnes, le chien avait eu vent d'un forçat

déserteur, oh! alors, l'affaire du fugitif était claire: le chien

courait donner l'éveil à tous les postes; ses aboiements appelaient la

garde, et la garde, sur les pas de _la Bombarde_, était certaine de

faire une bonne capture. Une ronde d'officier supérieur produisait

moins d'impression dans le port de Brest, qu'un des aboiements de _la

Bombarde_. Homme, avec son intelligence et son nez, le caniche aurait

occupé un grade élevé. Chien, il marchait à quatre pattes, et ne

subsistait que grâce à la commisération et à l'amitié des militaires ses

camarades. La nature est-elle juste, en faisant des chiens plus

intelligents que certains hommes, ou certains hommes moins intelligents

que certains chiens?

Les anciens, dès qu'un conscrit arrivait au régiment, ne manquaient

jamais de dire au dernier venu: «Tu vois bien ce caniche-là, n'est-ce

pas? eh bien, c'est le chien de l'artillerie! Cette nuit, il te

réveillera, si tu dors; et ne t'avise pas de lui faire du mal, car tu

aurais à faire à tout le régiment.»

Un jour, jour de malheur et de fatalité! un gros Lorrain tombe avec un

groupe de beaux frais conscrits, à la caserne. Le tour de garde du

nouvel agrégé arrive; on oublie de lui donner le mot d'ordre au sujet du

chien de ronde; la nuit vient; le gros Lorrain se trouve placé auprès de

la Tonnellerie. _La Bombarde_ commence, comme d'habitude, son service à

minuit. Le silence qui règne autour de la guérite de la Tonnellerie

l'inquiète: il veut surprendre le factionnaire, pour avoir le droit de

le réveiller en grognant. Le factionnaire, en effet, sommeille

profondément, l'épaule appuyée sur le côté de sa guérite, et le fusil

posé entre ses jambes affaissées. A cet aspect, _la Bombarde_ recule; il

revient bientôt à la charge, et de sa dent animée il tire avec humeur le

bas de la guêtre du conscrit, qui, surpris désagréablement au milieu de

son somme, commence à avoir peur d'abord, et finit, une fois rassuré,

par donner un grand coup de pied au chien importun qui est venu le

déranger si mal à propos. _La Bombarde_ s'irrite; le conscrit se met en

colère: l'un n'a que ses dents et son bon droit; l'autre, sa baïonnette

et son fusil. La lutte s'engage, et le malheureux chien tombe, percé de

coups, sous la main de celui qu'il a peut-être arraché à la mort.

Le caporal de la porte du Moulin-à-Poudre vient à une heure du matin

relever gaîment la sentinelle. A quelques pas de la guérite, son pied

rencontre quelque chose qui l'embarrasse: c'est le corps d'un chien

mort! La lune commençait à éclairer cette partie du port. Un funeste

pressentiment engage le caporal à porter attentivement les yeux sur

l'animal qui gît là sans vie auprès de la sentinelle, qui voit avec

délices le moment où elle va retourner à son corps-de-garde bien clos et

bien chaud.... «C'est la Bombarde! s'écrie avec effroi et douleur le

caporal.... On l'a tué!... Qui l'a tué?...--C'est moi, répond niaisement

le conscrit.--Vous, gredin?--Ah! mais, caporal, c'est qu'il m'a mordu

aussi!--Tu es de service, reprend le caporal, rends-en grâce au ciel!

Mais demain il fera jour, et tu descendras la garde.--Sans doute que je

la descendrai!--Oui, Jean-fesse, tu la descendras, mais pour que tout le

régiment te passe sur le corps.»

Le poste, instruit du triste événement, accourt. Les restes de _la

Bombarde_, enveloppés dans une capote, passent la nuit au

corps-de-garde, et les plaintes et les malédictions du poste tombent sur

l'infortuné meurtrier du caniche. Le conscrit ne dit mot; la garde,

relevée à midi, regagne le quartier; le conscrit quitte sa giberne et

son fusil; mais le caporal lui a dit à l'oreille de garder son sabre. Ce

mot est significatif.... On se rend dans les douves de la ville, auprès

de la porte de Landernau. Là, le vengeur de _la Bombarde_ force son

meurtrier à croiser le fer, et en moins d'une seconde l'âme du conscrit

va rejoindre celle _du chien de l'artillerie_, si toutefois un chien qui

eut plus d'intelligence que la plupart des humains, peut avoir une âme.

Tout un régiment, pendant une semaine, porta le deuil du caniche, sur sa

figure. Le souvenir du chien de l'artillerie vit encore dans la caserne

qui a vu, depuis le trépas de _la Bombarde_, la guerre et la mort

renouveler cinq à six fois le régiment des canonniers, dont il surveilla

le service pendant toute sa vie.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 37 / 77 题