III.

Chaloupe Canonnière coulée par un brick anglais.

_La Canonnière_ 93 devait escorter, de Perros à l'Ile-de-Bas, sept à

huit navires chargés de grain, et destinés à approvisionner les magasins

des vivres de la marine au port de Brest.

Notre canonnière était une de ces embarcations longues et plates que

Napoléon avait fait construire par milliers, pour opérer cette

gigantesque descente que tant de circonstances firent manquer. Plus

tard on avait cherché à utiliser les grandes chaloupes de la flottille,

en leur plantant une haute mâture de brick de guerre, et en remplaçant

leurs trois fortes pièces de trente-six, par une douzaine de petits

canons de quatre; elles qui, étroites et longues, ne calaient que quatre

à cinq pieds d'eau! Plusieurs de ces pauvres chaloupes canonnières, si

fastueusement gréées, chavirèrent sous le poids de leur haute mâture et

payèrent bien cruellement ainsi l'honneur d'avoir voulu s'égaler aux

grands bricks de l'État.

Aussi fallait-il voir la vigilance que mettaient les officiers embarqués

sur ces bateaux, si peu stables, à prévenir les moindres grains! A peine

un nuage s'élevait-il un peu rapidement sur l'horizon; à peine la brise

venait-elle à verdir la mer, ou à frémir dans le gréement, qu'on amenait

tout à bord, de peur de faire chavirer la barque sous l'effort de la

risée. On savait qu'il y allait de la vie, et c'était avec prudence que

l'on jouait sur les flots cette partie dans laquelle l'existence de tout

un équipage est mise si souvent en jeu.

Les vents étaient au sud-est lorsque nous appareillâmes de Perros avec

notre petit convoi. Le matin on s'était assuré, en montant au sémaphore,

guindé sur la partie la plus élevée de la côte, qu'il n'y avait aucun

ennemi en vue. La plus parfaite tranquillité régnait au large sur les

flots: la brise était ronde, la journée paraissait devoir rester belle.

En un clin d'oeil nous fûmes sous voiles, laissant les Sept-Iles par

notre côté de tribord, et longeant, avec nos bâtiments bien ralliés, la

côte de Lannion par babord. Les rochers arides que blanchissaient de

belles vagues étincelantes au soleil de mai, défilaient déjà à nos yeux,

et à chaque minute les formes bizarres du rivage changeaient d'aspect et

de perspective. Rien n'est plus piquant, sous un ciel serein, que de

voir ainsi la terre se métamorphoser sans cesse et revêtir les couleurs

et les configurations les plus diverses. C'est un vaste panorama que la

mer encadre avec son mirage, ses riants fantômes, et dont le navire est

le centre. Aucune illusion d'optique ne peut rendre ce spectacle, si

indifférent quelquefois pour les gens qui se sont fait une habitude de

naviguer au milieu des miracles de perspective et des prodiges de

l'Océan.

Vers midi, le vent, qui depuis notre départ avait paru vouloir tomber,

passa définitivement au Sud, en faisant défiler, sous le ciel devenu

grisâtre, de gros nuages, chargés de pluie. Une brume épaisse s'étendit,

comme un rideau, sur le groupe des Sept-Iles que nous laissions déjà

derrière nous, et sur la côte, qui ne se montrait plus à l'horizon que

comme un banc de fumée. La brise, qui nous poussait au large, nous

contraignit de louvoyer, non plus pour nous rendre à l'Ile-de-Bas, mais

bien pour tâcher de gagner un mouillage à terre.

Notre capitaine, brave officier, élevé dans les dangers de sa profession

et accoutumé à supporter toutes les contrariétés du métier, se montra

soucieux dès cet instant. Il nous ordonnait avec inquiétude de bien

regarder autour du navire. Il semblait prévoir l'événement que le sort

nous réservait.

Quant à nos pauvres bâtiments du convoi, ils louvoyaient aussi en ayant

soin de ne pas nous perdre de vue. Ils paraissaient craindre l'approche

de quelque croiseur, et rechercher par instinct notre protection contre

tout événement possible; car alors les croiseurs anglais ne manquaient

pas de rôder, en vrais loups, autour des faibles troupeaux de petits

bâtiments que nous nous hasardions quelquefois à faire sortir de nos

ports.

A dix heures on vint nous annoncer que le déjeûner était servi dans la

chambre. Le capitaine ne voulut pas descendre: l'officier de quart resta

sur le pont pour lui tenir compagnie et pour faire virer de bord la

canonnière, chaque fois que le pilote-côtier venait conseiller d'envoyer

vent-devant.

Nous étions assis depuis quelques minutes autour de la table du

déjeuner, lorsque nous entendîmes sur le pont un mouvement

extraordinaire. Nous montâmes tous. Ceux des navires du convoi qui se

trouvaient à terre de nous, venaient de laisser arriver à plat sur la

canonnière. Malgré l'épaisseur de la brume, ils avaient aperçu au vent à

eux, un grand navire qui ne faisait pas partie du convoi. Nous jetons

les yeux sur le point qu'ils nous indiquent. La parole nous manquait

pour nous dire l'un à l'autre ce que nous venions de découvrir....

Une haute voilure de brick nous apparaît dans la brume, sous une forme

aérienne. Cette voilure, avec ses contours imposants, filait avec

vitesse comme un gros nuage noir que le vent aurait poussé

silencieusement au-dessus des flots. Bientôt le brick, que nous ne

voyions encore que par son travers, laisse porter sur le groupe des

navires que nous escortions. C'est probablement le corsaire _le

Jean-Bart_, disons-nous, qui, mouillé depuis long-temps à l'Ile-de-Bas,

sera parti ce matin, pour retourner à Saint-Malo. Nous nous flattions

trop; mais comment penser qu'un bâtiment ennemi osât, avec un temps

pareil, approcher aussi près d'une côte aussi dangereuse! comment

supposer que sur ces mers, où quelques heures auparavant nous n'avions

pas vu un seul navire, un brick anglais fût parvenu aussitôt à se placer

sous terre? On ordonne le branle-bas de combat à notre bord. Le

capitaine passe sur l'avant, un porte-voix en main. Il crie aux

bâtiments du convoi: _Continuez de louvoyer, et si l'un de vous amène

pour le brick en vue, je le coule à fond_.

Le moyen de choisir, si c'est un bâtiment ennemi? Coulés par le brick

s'ils n'amènent pas, ou coulés par notre canonnière s'ils amènent, nos

navires se décident toutefois à louvoyer pour essayer de gagner la côte.

Notre anxiété ne peut se peindre, nous si faibles et surpris au large

par un navire qui paraît être si fort! Qu'allons-nous devenir!

Il n'était que trop fort, en effet, ce brick qui déjà nous laisse voir

une batterie très-haute, au-dessus des lames qui clapottent à peine au

ras de ses sabords, ouverts comme une gueule béante qui s'apprête à

vomir du sang et de la flamme.

Notre malheureux capitaine sentit qu'il fallait se sacrifier pour sauver

le convoi qui lui avait été confié. Il ordonna de commencer le feu et de

pointer juste.

Deux ou trois grosses lames passent sous la canonnière; on attend

_l'embellie_, le navire sera plus stable. Ce moment arrive, et nous

envoyons par tribord cinq coups de canon de quatre, au brick anglais,

qui paraît à peine en être effleuré. Cette agression semble le mettre à

l'aise; il revient un peu au vent, en nous laissant voir à sa corne la

queue d'un large pavillon rouge; puis après nous entendons éclater, au

milieu d'un nuage de fumée blanche que vomit sa batterie, un lourd coup

de foudre. Des cris partent de notre bord; la mitraille a sifflé à nos

oreilles; elle a frappé plusieurs de nos hommes. Un mât de hune tombe:

le capitaine hurle au porte-voix: _Enlevez les blessés! feu tribord_!

Nous faisons feu; mais le fracas de l'artillerie du brick couvrait le

bruit de nos petites pièces. Le combat est engagé: le brick nous

approche à demi-portée de pistolet; il masque son grand hunier pour ne

pas nous dépasser, et dans cette position les sifflets perçants des

maîtres se font entendre: c'est le moment fatal. Une grêle de boulets et

de mitraille tombe sur notre pont, balaie nos gaillards et nos

passavants. Cette position n'était plus tenable; et, loin d'amener,

notre capitaine nous fait entendre au contraire ce cri terrible: _A

l'abordage! à l'abordage!_

Dans un moment de calme et d'affaissement, une petite voix vient glapir

au panneau. C'est un mousse qui crie: _Nous coulons! nous_ _coulons! la

calle est pleine d'eau_! Les boulets de 32 du brick, pointés à la

flottaison, nous avaient percés de part en part: chaque projectile avait

fait deux trous par lesquels l'eau entrait dans notre calle, comme dans

une citerne.

La barre de la canonnière est poussée à babord; le capitaine lui-même

aide les timonniers à faire ce mouvement; avec l'aire que conserve

encore le navire à moitié coulé, nous revenons au vent et nous abordons

le brick qui nous présente le travers. Mais qui montera à l'abordage! Il

ne reste tout au surplus que quinze à seize combattants sur notre pont,

de tout un équipage de cinquante hommes: les Anglais prennent le parti

de descendre à notre bord; ils tombent par groupes sur nous: notre

capitaine, furieux, se précipite devant eux. Un coup de sabre lui fait

voler le sommet de la tête: deux coups de feu l'étendent mort. Les

briquets voltigent sur nos têtes, les coups de feu pleuvent de tous

côtés. Il n'y a plus que des morts, des blessés et des Anglais sur notre

canonnière, qui menace de couler avec les vainqueurs et les vaincus. Le

brick s'éloigne d'elle, laissant à notre bord les deux tiers de

l'équipage, qu'il nous a mitraillés, hachés et coulés.

Bientôt heureusement les embarcations du brick sont mises à la mer:

elles recueillent nos blessés. On nous transporte à bord du bâtiment

ennemi. Le capitaine anglais nous reçoit avec flegme, avec un peu de

dédain même: ses hommes étaient occupés à fourbir les batteries des

caronades qui venaient de nous foudroyer, et à enlever sur le pont les

taches du sang que notre feu avait fait couler. Le navire qui venait de

nous traiter ainsi se nommait _le Scylla_, capitaine Arthur Atchisson.

Il avait vingt caronades de 32 en batterie, et cent vingt-cinq hommes

d'équipage; il n'en fallait pas tant pour nous.

Le capitaine Atchisson fit appeler notre second, qui n'était que

légèrement blessé: il ordonne à un grand homme sec, qui parlait

français, d'adresser à cet officier les questions suivantes:

--Pourquoi avez-vous résisté avec si peu de monde et un navire si

faible, au brick que vous voyez?

--Parce qu'il a plu à notre capitaine de le faire. Dites à votre

commandant que je suis son prisonnier; mais que je n'ai aucun compte à

lui rendre.

--Le capitaine Atchisson m'ordonne de vous demander quelle était votre

intention en cherchant à l'attirer sur les roches de Kéralïès?

--Notre intention était de vous faire vous jeter sur les rochers et de

nous donner le plaisir de vous voir vous noyer, en nous sauvant.

--Le capitaine me dit de vous répondre qu'il connaissait la côte tout

aussi bien que vous, parce qu'il a à bord un pilote français.

--Et quel est ce pilote?

--C'est moi.

--En ce cas, dites à votre capitaine que vous êtes une lâche canaille,

et que je vous méprise trop pour répondre désormais aux questions qui me

seraient faites par la bouche d'un traître de votre espèce.

Le commandant anglais, devinant le sentiment que venait d'exprimer notre

second, le retient par le bras et l'attire avec lui sur l'arrière, en

ordonnant qu'on aille chercher le master.

Le master paraît: il s'exprimait assez bien en français. Après avoir un

instant causé avec son commandant, il dit à notre second:

«Le commandant me charge, monsieur le lieutenant, de vous présenter ses

excuses, et de vous assurer qu'il méprise autant que vous pouvez le

faire vous-même, le pilote français à qui vous attribuez avec raison

votre perte. C'est un traître dont nous nous sommes servis, mais que

l'on paie et que l'on ne peut estimer. Pendant tout le temps que vous

passerez à bord, il lui sera interdit de paraître sur le gaillard

d'arrière; c'est l'ordre du capitaine Atchisson, qui m'invite aussi à

vous demander si vous voulez lui donner la main et accepter sa table.»

Nous vîmes, après ces paroles, notre second et le capitaine anglais se

donner affectueusement une poignée de main.

Nous fûmes traités à bord de _la Scylla_ avec tous les égards possibles.

Quant à notre pauvre canonnière, quelques heures après notre combat,

elle coula, malgré toutes les peines que s'étaient données les Anglais

pour la maintenir sur l'eau comme un trophée de leur victoire; elle

coula avec nos morts sur le pont! Le navire que ces pauvres gens avaient

défendu jusqu'au dernier soupir, leur servit de tombeau, et le pavillon,

que personne n'avait songé à amener, disparut au bout du pic sous les

flots que le sang de tant d'hommes avait rougis....

Pendant la nuit, à l'heure où les Anglais nous croyaient endormis, nous

entendîmes sur le pont le bruit sourd de plusieurs voix qui semblaient

réciter des prières. Et puis ensuite on faisait silence, et des objets

qui paraissaient être d'un grand poids étaient lancés à la mer.

C'étaient leurs morts que les Anglais jetaient ainsi par-dessus le bord,

mais avec mystère, pour nous cacher le mal que nous leur avions fait

dans ce combat si inégal. C'était là une de ces coquetteries de guerre,

que l'on n'épargne pas même aux vaincus.

Trois jours après notre action, nous fûmes plongés, blessés, sans

effets, sans secours, dans les prisons de guerre de Plymouth.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 18 / 77 题