II.

Combat de nuit entre une frégate et un vaisseau.

La nuit s'est faite: elle sera noire. Les hommes en vigie, et les

gabiers occupés dans le gréement, ont promené, au coucher du soleil,

leurs regards attentifs sur un horizon brumeux. On n'a rien vu, et

pourtant c'est au coucher ou au lever du soleil, que les voiles qui

commencent à poindre sur le cercle dont le navire est le centre,

peuvent être le plus facilement aperçues. Mais rien... rien, le maître

de quart, à qui chaque vedette envoyée sur les barres, doit faire son

rapport en descendant, est venu dire à l'officier: _Lieutenant, rien de

nouveau à la vigie_.--_C'est bon_, a répondu l'officier.

Le vent a fraîchi avec l'obscurité; on a pris le ris de chasse dans

chaque hunier; la grande voile a été serrée; tous les gens de quart se

promènent en longues files sur les passavants. Les hommes placés à

chaque bossoir veillent, et à chaque coup de marteau que le pilotin va

frapper sur la cloche pour annoncer l'heure, on entend la voix sourde du

maître, hurler ce lugubre avertissement: _Ouvre l'oeil au bossoir_, et

les sentinelles de l'avant de répéter: _Ouvre l'oeil devant_! Les yeux

en effet n'auraient garde de se fermer. De temps à autre, les

découvreurs officieux s'arrêtent pour regarder au loin le sommet des

lames brunes qui clapottent, et qui, se dessinant en pointes au-dessus

de l'horizon, semblent présenter l'apparence ou les formes d'un

navire.... Mais dès que l'illusion est détruite, et dès que le spectre

se dissipe en roulant avec les flots qui l'ont produit, les regardeurs

reprennent le cours de leur promenade, pour se mêler à la conversation

générale.

Un des hommes de bossoir cependant a appelé le contre-maître de quart:

le contre-maître a tenu quelque temps ses regards inquiets sur le point

que le matelot lui a indiqué. Il passe derrière; il dit un mot à

l'oreille du maître assis nonchalamment sur le bout de la drôme. Le

maître parle à l'officier; l'aspirant de quart posté devant passe

derrière; l'officier a regardé au vent par-dessus les bastingages. On

lui a dit: C'est là... là...; et bientôt on entend le chef de quart

prononcer ces paroles, qui arrêtent le sang dans toutes les veines:

_Timonnier, allez réveiller le commandant_.

Le commandant paraît: il dirige sa longue-vue de nuit sur le point qu'on

lui montre. Tous les yeux suivent le mouvement de cette longue-vue au

bout de laquelle toutes les destinées semblent attachées... _Cachez les

feux partout: branle-bas général de combat_. C'est l'ordre qu'a donné le

chef à l'officier de quart. A bord d'une frégate, en temps de guerre, le

branle-bas est aussitôt fait, même de nuit, que l'alignement d'un

régiment d'infanterie rangé sous les armes. En un clin-d'oeil, les

hamacs, où dormaient, quelques secondes auparavant, deux cents hommes,

sont portés dans les bastingages, les pièces sont détapées, les mèches

allumées, les canonniers à leur poste de combat, les chirurgiens parés

dans le faux-pont à découper les blessés qu'on leur jettera. La poudre

circule dans les batteries avec les gargoussiers des petits mousses; le

capitaine d'armes, avec sa troupe, parcourt le sabre en main toutes les

parties du navire, pour s'assurer que tout le monde s'est rendu à son

devoir.... En quelques minutes enfin l'ordre donné par le commandant de

la frégate, se trouva exécuté: il n'y avait plus qu'à attendre

l'événement..

Mais, avec quelle attention les hommes que leur service appelle sur le

pont, cherchent à voir le navire que l'on croit avoir aperçu! Tous les

yeux se tiennent attachés sur une masse noire qui semble approcher en se

balançant sur les flots qui la poussent vers la frégate. La grande voile

a été mise sur les cargues, le ris de précaution, pris dans les

huniers, a été largué: mais le point noir avance, la masse aperçue

grandit, s'étend: c'est un fort navire auquel l'ombre de la nuit semble

encore donner des formes gigantesques. _Il faudra bientôt en découdre_,

se disent tout bas les matelots. _Le commandant vient de capeler son

grand uniforme. Il y aura avant le jour des chapeaux à revendre à bord_.

Mais quel silence règne, au milieu de tant d'hommes qui vont envoyer et

recevoir la mort! Le bâtiment chasseur n'est plus qu'à une portée de

pistolet de la frégate: c'est un vaisseau, un vaisseau de ligne!...

Savez-vous bien tout ce qu'une apparition de ce genre a d'imposant à

cette petite distance, à cette heure sinistre où le péril a quelque

chose de si funeste au milieu des mers qui gémissent, du vent qui semble

se plaindre, au bruit surtout du porte-voix, qui retentit d'une manière

si lugubre!...

Le vaisseau approche encore; on entend un terrible coup de sifflet de

_silence_, dont le son aigu et saccadé se prolonge et va frapper les

oreilles attentives de l'équipage de la frégate. Puis à ce coup de

sifflet succèdent ces mois solennels hélés en anglais: _Ship hoe!...

C'est un Anglais, c'est un Anglais_!

Le commandant de la frégate répond, et aussitôt le pavillon français

flotte dans l'obscurité au haut de la corne; et dans le porte-voix de

combat a retenti cet ordre si bien compris: _Parez-vous à faire feu au

commandement_! Tous les coeurs palpitent: c'est le moment suprême.

La frégate revient au vent pour présenter le travers à l'ennemi, qui a

voulu la prendre en hanche en se laissant culer. _Feu tribord_! La volée

part à la fois à bord des deux navires, et ces deux bordées ne font

qu'un seul coup de foudre: puis un silence affreux; le temps seulement

de recharger les pièces; silence qui n'est interrompu que par le bruit

des manoeuvres qui tombent, des blessés qui crient. _Feu tribord_!

répète le commandant. _Feu tribord_! répètent les officiers; _charge en

double! pointe à démâter_! Les coups de canon ne se font pas attendre;

ils grondent sans interruption, et au fort du combat, et au sein de

l'obscurité et des bouffées de fumée, on entend: _Le vaisseau est là_!

_le voilà par la hanche! le voilà!_ attention à pointer: _feu! feu!_ et

toujours feu.

A terre, les coups de fusil sont la base des batailles; en mer, un

combat est une longue fusillade à coups de canon: là ce sont des balles,

ici ce sont des boulets.

C'est en vain que la frégate, couverte de voiles, a voulu fuir: le

vaisseau la gagne et la couvre de feu et de mitraille; il ne pointe plus

à démâter, il pointe à couler bas. Il ne réussira peut-être que trop

bien: un aspirant est monté précipitamment sur le pont; il a dit un mot

à l'oreille du commandant, et le commandant, sans quitter le poste, où

il semble cloué, a ordonné de garnir les pompes. Les brimbales étaient

montées: les pompes jouent aussitôt; l'eau entre dans la cale par les

trous des boulets reçus à la flottaison, et toujours le vaisseau anglais

poursuit sa proie, en paraissant étendre sur elle, comme des ailes

fatales, ses voiles encore intactes, hautes et toujours majestueusement

bordées sur ses vergues immenses.

Une dernière volée va décider du sort de la frégate. Oh! que les chefs

de pièce, enragés de toujours manquer cette mâture, mettent de zèle et

d'âme à pointer leurs canons: cette volée sera terrible pour le

vaisseau, qui présente le travers; elle sera lancée à bout portant et

des gaillards et de la batterie: elle part, elle tonne enfin cette

volée, dernier effort du bâtiment le plus faible et le plus maltraité.

Elle a tonné, et long-temps après qu'elle est sortie comme la foudre du

flanc de la frégate, les nuages épais d'une homicide fumée, cachent

encore et la frégate et le vaisseau. Mais le vent dissipe enfin ce chaud

nuage de salpêtre: le vaisseau a culé; un bruit effroyable se fait

entendre! C'est son grand mât de hune, avec les voiles dont il est

surchargé, qui, en craquant comme un édifice qui s'écroule, tombe le

long de son bord entre lui et la frégate. Un cri de _vive l'empereur_!

un cri de victoire part, avec le bruit et la rapidité de la foudre, de

dessus le pont de la frégate. Elle vient de démâter l'ennemi: elle vient

d'échapper à sa perte, à sa honte! c'est de la batterie, c'est des

gaillards, c'est de l'avant, c'est de l'arrière, c'est de partout enfin

que le coup vengeur, que le coup sauveur est parti. La frégate,

délivrée, fuit, mais en se soutenant au moyen de ses pompes sur les

flots qu'elle fend et que le sang qui coule de ses dallots a rougis.

Elle fuit; mais en s'éloignant elle veut encore faire ses adieux à

l'ennemi qui lui présente un avant tout délabré. Une volée, chargée à la

hâte jusqu'à la gueule, est lancée avec rage dans les bossoirs du

vaisseau: c'est la dernière! un roulement annonce à bord de la frégate,

que l'action est finie et que le feu est éteint.

Oh! c'est alors que la scène qu'animait l'ardeur du combat et

qu'ennoblissait l'éclat de la gloire, va changer de face! Pendant deux

heures on a marché dans le sang et sur des cadavres, sans s'en

apercevoir: les idées étaient plus haut. Mais après le roulement du

tambour, mais après l'exaltation du carnage, les regards s'abaissent sur

le pont: la lueur des fanaux laisse voir le sang sur lequel on a marché,

les cadavres et les membres épars que l'on a foulés aux pieds. L'appel

va se faire; chaque officier tient la liste de son escouade: on se range

sur le pont, dans la batterie; les rangs sont vides: on demande, on

cherche ceux qui manquent. L'officier appelle les noms: peu de voix

répondent, _présent_. On devine le sort de ceux qu'on appelle et qui ne

répondent pas! C'est avec le jour que commenceront les rapides

funérailles du bord, et que les fauberts iront, sous les mains des

matelots, effacer les taches épaisses du sang qui a si long-temps coulé

pendant la nuit!...

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 17 / 77 题