Je viens de recevoir la lettre que V. Exc. m'a fait l'honneur de
m'adresser.
L'union intime et indissoluble qui règne entre les souverains
alliés m'est un sûr garant que les négociations que vous supposez
avoir été entamées isolément entre l'Autriche et la France, n'ont
pas eu lieu, et que vos données à cet égard sont destituées de
fondemens.
La déclaration que j'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint en est
une preuve incontestable.
Il ne dépendra que de vous, M. le maréchal, et des autorités de la
ville de Paris, de lui épargner les malheurs inévitables dont elle
se trouve menacée.
Je prie V. Exc. d'agréer les assurances de ma haute considération
et de l'estime personnelle que je lui ai vouée.
SCHWARTZENBERG.
]
[3: «Que voulait-on? Deux choses: être délivré d'un joug, devenu
intolérable, et _continuer l'ordre établi_. C'était évidemment le sens
de tout ce qui avait influence dans les affaires, et c'est uniquement de
ceux-là que l'on doit s'occuper dans les grands mouvemens des empires.
Les voeux les plus légitimes ne sont pas toujours ceux qui comptent le
plus: des milliers d'hommes s'imaginent avoir rétabli le roi, parce
qu'ils l'ont désiré, ce dont on ne peut assez les louer; mais comme ils
n'exerçaient aucun pouvoir ni aucune influence active, ils restent avec
la seule chose qu'on ne peut leur contester, l'honneur de leurs
sentimens. Des voeux, quelque ardens qu'ils soient, ne sont pas un
pouvoir; il faut bien se garder de les confondre ensemble, car rien ne
se ressemble moins. Tenons donc pour certain que cette masse d'hommes
qui, depuis vingt-cinq ans, étaient en possession du pouvoir, qui le
maniaient, qui avaient donné à la France les différentes formes qu'elles
a subies, _tendaient au double but que nous venons d'indiquer_. Il
faudrait n'avoir pas habité Paris une minute pour élever quelque doute à
cet égard.» DE PRADT. _De la Restauration de la Royauté_, page 33. Chez
Rosa.]
[4: Il m'a de même été assuré par quelqu'un qui a pris part à tous les
événemens, et auquel je témoignais l'étonnement que me causait une telle
conduite, que M. Tourton avait encore à rembourser au trésor une somme
considérable sur celle que l'empereur lui avait fait prêter en 1811;
elle passait un million. Dans l'interrègne qui eut lieu entre
l'installation du gouvernement provisoire et l'arrivée du roi, M. de
Talleyrand lui fit remettre les billets qu'il avait encore à retirer du
trésor. Peut-être a-t-il fait sanctionner cela par le comte d'Artois; je
n'en sais rien, je rapporte le fait comme on me l'a dit; s'il est vrai,
il explique suffisamment la conduite que M. Tourton a tenue depuis. On
peut vérifier la chose au trésor.
La conduite du banquier Tourton est d'autant plus étrange, que c'est lui
qui se donna le plus de mouvement pour armer la garde nationale. Il vint
trente fois me protester de sa bonne volonté pour l'empereur, et me
proposer même de former un corps de _bons garçons_ (c'était son
expression), pour aller, comme il le disait, réchauffer l'armée qui
revenait de Leipsig; c'est à cet excès de zèle qu'il dut d'être choisi
pour le chef de l'état-major de la garde nationale.]
[5: L'empereur Alexandre, après avoir exprimé les magnanimes intentions
qui animaient les alliés, à peu près comme il le fit devant nous, ainsi
qu'on va le lire dans un moment, dit à M. de Talleyrand qu'il n'avait
pas voulu arrêter une détermination définitive avant d'en avoir conféré
avec lui; qu'il y avait trois partis à prendre:
1° Faire la paix avec Napoléon, en prenant toutes ses sûretés contre
lui;
2° Établir la régence;
3° Rappeler la maison de Bourbon.
M. de Talleyrand s'attacha à faire sentir les inconvéniens des deux
premières propositions, et à les ruiner dans l'esprit du conseil devant
lequel il parlait. Il passa ensuite à l'établissement de la troisième,
comme la seule chose qui convînt, qui fût désirée, qui pût être acceptée
généralement, et qui finît pour tout et avec tous, en mettant un terme
désiré à la tyrannie, et en donnant des garanties aussi fortement
désirées pour la liberté, sous des princes d'un caractère connu par leur
modération, instruits par le malheur et par un long séjour dans une
terre toute de liberté. On ne lui contesta pas les convenances, mais
bien l'existence d'un désir dont on n'avait pas trouvé la manifestation
sur toute la route traversée par l'armée, dans laquelle au contraire la
population s'était prononcée d'une manière hostile. On appuyait sur la
résistance de l'armée qui se retrouvait au même degré dans les corps de
nouvelles levées et dans les vétérans. On avait vu, il y avait peu de
jours, à La Fère-Champenoise, un corps de plusieurs milliers d'hommes
arrachés tout fraîchement à la charrue, se battre jusqu'au dernier
contre les troupes alliées, au milieu desquelles ils étaient tombés sans
s'en douter. Surpris, enveloppés, il fallut que l'empereur Alexandre
arrachât leurs débris à la mort qu'ils continuaient de braver. On
résistait donc à l'idée que le rappel de la maison de Bourbon ne fût pas
contrarié par les dispositions d'un très grand nombre de personnes.
L'empereur demanda à M. de Talleyrand quels moyens il se proposait
d'employer pour arriver au résultat qu'il annonçait. Il répondit que ce
seraient les autorités constituées, et qu'il se portait fort pour le
sénat; que l'impulsion donnée par celui-ci serait suivie par Paris et
par toute la France. Quelque solides que fussent les raisons qu'il
allégua, et quelque confiance que l'on eût dans l'influence qu'il était
dans le cas d'exercer sur le sénat, cependant la résistance durait
encore, et ce fut pour la vaincre, qu'il crut devoir s'étayer du
témoignage de M. le baron Louis et du mien, et qu'il proposa à
l'empereur de nous interroger comme des personnes que, depuis plusieurs
mois, il avait vu occupées des mêmes intérêts, et de la recherche des
moyens de les ménager.
Cette proposition ayant été agréée, M. de Talleyrand nous introduisit
dans la pièce où se tenait le conseil. On se trouva rangé de manière à
ce que, du côté droit, le roi de Prusse et M. le prince de
Schwartzenberg se trouvassent les plus rapprochés du meuble d'ornement
qui est au milieu de l'appartement: M. le duc de Dalberg était à la
droite de M. de Schwartzenberg; MM. de Nesselrode, Pozzo di Borgo,
prince de Lichtenstein suivaient. M. le prince de Talleyrand se trouvait
à la gauche du roi de Prusse, M. le baron Louis et moi placés auprès de
lui: l'empereur Alexandre, faisant face à l'assemblée, allait et venait.
Ce prince, du ton de voix le plus prononcé, et soutenu d'un geste très
animé, débuta par nous dire que ce n'était pas lui qui avait commencé la
guerre, qu'on avait été le chercher chez lui; que ce n'étaient ni la
soif des conquêtes, ni celle de la vengeance, qui l'amenaient à Paris;
qu'il avait tout fait pour épargner à cette grande capitale, qu'il
qualifia des épithètes les plus honorables, les horreurs de la guerre;
qu'il serait inconsolable, si elle en avait été atteinte; qu'il ne
faisait point la guerre à la France, et que ses alliés et lui ne
connaissaient que deux ennemis: l'empereur Napoléon et tout ennemi de la
liberté des Français. Il s'adressa alors au roi de Prusse et au prince
de Schwartzenberg, en leur demandant si ce n'étaient pas là leurs
intentions. Leur acquiescement ayant suivi cette demande, il répéta avec
la même action une partie de ce qu'il venait de dire, insistant sur des
sentimens dont la générosité nous pénétrait d'admiration et de
reconnaissance; et après nous avoir répété plusieurs fois que les
Français étaient parfaitement libres, que nous l'étions aussi, que nous
n'avions qu'à faire connaître ce qui nous paraissait certain dans les
dispositions de la nation, et que son voeu serait soutenu par les forces
alliées, il s'adressa à chacun de nous. Lorsque mon tour de parler fut
venu, j'éclatai par la déclaration que nous étions tous royalistes; que
toute la France l'était comme nous; que, si elle ne l'avait pas montré,
il ne fallait en accuser que les négociations continues de Châtillon;
qu'elles avaient suffi pour tout alanguir; qu'il en était de même de
Paris; qu'il se prononcerait aussitôt qu'il serait appelé à le faire, et
qu'il y aurait de la sûreté; que, d'après l'influence que Paris exerçait
sur la France depuis la révolution, son exemple serait décisif et répété
partout. L'empereur s'adressa de nouveau au roi de Prusse et au prince
de Schwartzenberg: ils répondirent dans un sens parfaitement conforme à
celui des opinions que nous avions énoncées. Eh bien! dit alors
l'empereur Alexandre, je déclare que je ne traiterai plus avec
l'empereur Napoléon: il fut observé que Napoléon seul se trouvait exclu
par cette déclaration qui n'atteignait pas sa famille, et, sur nos
représentations, l'empereur ajouta, ni avec aucun membre de sa famille.
(DE PRADT, _Précis historique de la Restauration_, pag. 54 à 59.)]
[6: Les alliés étonnés de ne recevoir aucune manifestation des sentimens
de la nation, se sentant sur un terrain tout neuf, au milieu d'élémens
absolument inconnus, désiraient s'appuyer des connaissances des
personnes qu'ils supposaient être les mieux informées de l'état interne
de la France. MM. de Talleyrand et Dalberg avaient fixé leur attention
d'une manière plus particulière. Quelque peu de titres que je pusse
avoir à partager cet honneur, il m'avait été accordé. On avait poussé
l'attention jusqu'à pourvoir à notre avenir, s'il eût été compromis par
l'issue des événemens. (DE PRADT, _Précis historique de la
Restauration_, p. 26.)]
[7: Un homme qui se disait mon allié, dit l'empereur Alexandre à la
députation du sénat chargée de lui présenter la résolution que ce corps
venait d'adopter, un homme qui se disait mon allié, est arrivé dans nos
États en injuste agresseur (voyez les aveux de Boutourlin); c'est à lui
que j'ai fait la guerre et non à la France (voir le traité de Paris). Je
suis l'ami du peuple français; ce que vous venez de faire redouble
encore ces sentimens: il est juste, il est sage de donner à la France
des institutions fortes et libérales qui soient en rapport avec les
lumières actuelles. Mes alliés et moi ne venons que pour protéger vos
décisions.]
[8: Beau-frère de Roux-Laborie.]
[9: _Lettre du prince Schwartzenberg au maréchal duc de Raguse._
Le 3 avril.