J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et
je m'empresse d'y répondre. Ce que l'on vous a dit sur ma mission
est à peu près la vérité; plusieurs faits cependant sont inexacts,
et il importe de les rectifier.
J'ai quitté l'empereur, le 29 au soir, au pont de Dolancourt près
Vandoeuvre. Il m'ordonna de me rendre à Paris et d'annoncer qu'il
allait s'y rendre avec son armée. Je n'avais pas d'ordres précis;
je devais agir selon les circonstances, tâcher de faire traîner les
choses en longueur jusqu'à l'arrivée de l'empereur, et annoncer que
les négociations étaient rouvertes avec les alliés, et
particulièrement avec l'Autriche. Arrivé à Paris le 30 à midi, je
montai effectivement à cheval et je fus à Montmartre. Le roi Joseph
venait d'en partir. Je le rejoignis dans le bois de Boulogne; il
avait près de lui le prince Jérôme, les ministres Daru, Clarke et
beaucoup d'autres personnes. Je lui communiquai les ordres de
l'empereur, et l'engageai à retourner à Paris: il me répondit qu'on
ne pouvait plus tenir, que des corps ennemis se dirigeaient sur
Versailles, que la retraite pouvait être coupée; qu'il ne voulait
pas qu'un frère de l'empereur fût livré en otage, et qu'il avait
laissé ses ordres aux maréchaux Marmont et Mortier. Je quittai le
roi Joseph, et je joignis le maréchal Mortier au bas de Montmartre;
il ignorait encore le départ du roi, je le lui appris, et je lui
communiquai mes ordres. Un moment après, il reçut un billet du roi
Joseph qui contenait à peu près ces mots, autant que ma mémoire
peut me les rappeler: «Si les maréchaux Marmont et Mortier ne
peuvent plus défendre Paris, ils sont autorisés à entrer en
négociation; ils se retireront sur la Loire.»
D'après ce billet, et ce que j'avais dit au maréchal Mortier, il se
décida à écrire au prince Schwartzenberg, non pas pour traiter de
la capitulation, mais pour proposer un armistice, basé sur ce que
les négociations étaient rouvertes, et que probablement dans ce
moment la paix était signée avec l'empereur d'Autriche. Pendant ce
temps, l'ennemi avançait toujours, et peu de temps après le
maréchal Mortier reçut une réponse très sèche du prince
Schwartzenberg, qui lui marquait que les alliés ne feraient pas la
paix séparément, et qu'il fallait rendre Paris. Presque au même
moment arriva un officier-général, que je crois être le général
Mestadier; il venait annoncer au maréchal Mortier que le duc de
Raguse, que je n'avais pas encore vu, venait, d'après le billet du
roi Joseph, d'entrer en négociation pour la reddition de Paris, et
que les hostilités allaient cesser.
Voilà, monsieur le duc, tout ce que je puis vous dire sur cette
journée. Je n'ai point apporté d'ordre pour capituler, et cette
idée n'est jamais venue, je crois, dans la tête de l'empereur; il
paraît même que le général Girardin, qui est arrivé après la
signature de la capitulation, avait ordre de faire tenir Paris à
tel prix que ce fût, et l'empereur, qui le suivait de près,
espérait arriver encore à temps.
Agréez, je vous prie, monsieur le duc, l'assurance de ma haute
considération.
_Signé_, Comte DEJEAN.
* * * * *
_Au prince Metternich._
Châtillon, le 9 février 1814.