CHAPITRE XXIII.

Composition du ministère.--M. Fouché à la police.--Par quelles

considérations ses nouveaux amis le recommandent à l'empereur.--Ce qu'il

eût voulu.--Le roi ne se croit pas en sûreté à Lille.

L'empereur n'avait pas encore fini de dîner, qu'il arriva un officier

venant de Soissons pour lui rendre compte que les deux frères Lallemand,

qui y étaient enfermés, couraient des dangers, que le sous-préfet de

cette ville refusait de les mettre en liberté. Il fit appeler le

ministre de la police sans le désigner par son nom, et comme l'on

hésitait à l'introduire, il m'appela par mon nom. Il m'ordonna d'écrire

au sous-préfet de rendre les deux frères Lallemand à la liberté, ce que

je fis.

Lorsque l'empereur me donna cet ordre, il y avait plusieurs personnes

présentes, et toutes crurent que j'allais rentrer au ministère de la

police. Elles ignoraient mes dispositions particulières, et se hâtèrent

de croiser les intentions que l'empereur venait de manifester.

Après qu'il eut entretenu M. l'archi-chancelier, il fit entrer M. le duc

de Bassano, qui était celui qui désirait le plus mon éloignement du

ministère, et qui sans doute ne lui conseilla pas de me conserver. Il ne

cherchait déjà qu'à mettre l'empereur dans une lanterne sourde, et il se

préparait à l'entourer de tous ses amis exclusivement.

Après M. de Bassano, l'empereur reçut le maréchal Davout; puis je fus

admis.

Après quelques mots de conversation, il me demanda s'il devait croire à

ce que j'avais dit le matin à l'archi-chancelier. Je lui répondis

affirmativement. Il voulut connaître les motifs de ma résolution. Je ne

les lui cachai pas; je lui détaillai toutes les tracasseries dont

j'avais été l'objet pendant son absence, et lui avouai qu'elles

m'avaient ôté le goût des affaires; et puis, lui dis-je, si l'on rend à

V. M. un compte fidèle de tout ce qui s'est passé ici depuis deux ou

trois mois, elle verra que son retour contrarie plus d'un projet. Si

elle eût tardé, elle eût sûrement trouvé un autre ordre de choses

établi.

L'empereur se mit à rire et me dit: «Ainsi c'est un parti pris chez

vous, vous ne voulez pas du ministère?--Non, Sire,» lui répondis-je.

Il ne me dit pas un mot de tout ce qu'avait dû lui insinuer M. de

Bassano pour le dissuader d'un choix qu'il redoutait particulièrement;

il me laissa les honneurs du refus, quoiqu'il ne m'eût peut-être pas

nommé. Il voulut me donner le gouvernement de Paris. Je le refusai

encore plus vivement que je n'avais refusé le ministère de la police. Je

lui dis même que je ne me souciais pas de faire la moindre chose. Il me

répondit que cela ne se pouvait pas, qu'il fallait travailler et le

servir; qu'il voulait que je prisse la gendarmerie, puisqu'il était

obligé de rendre le portefeuille à Fouché, contre lequel j'avais

toujours été sa sauvegarde. Je n'avais rien à objecter de plausible, je

me contentai de lui témoigner de l'étonnement de ce qu'il se confiait à

un homme si peu sûr; il me dit alors qu'on lui avait assuré qu'il avait

travaillé pour lui en faisant marcher les troupes de Flandre; je ne pus

m'empêcher de sourire, tant j'étais indigné qu'on eût déjà osé lui faire

un si impudent mensonge. Que peuvent jamais alléguer pour leur

justification, ceux qui, pour éloigner un homme dont ils redoutaient les

investigations, n'ont pas craint de se porter garans d'un traître, d'un

homme qui se vantait d'avoir été l'âme de toutes les conspirations

ourdies contre l'empereur?

Après m'avoir donné congé, l'empereur reçut M. Fouché; c'était une chose

curieuse que de voir, jusqu'à la porte du cabinet de l'empereur,

l'intrigue prendre poste et pousser à l'envi un homme qui avait trahi

tous les partis, et avait déjà arrêté la perte du souverain auquel il

venait offrir ses services. Cependant l'aveuglement était tel, qu'une

personne du plus haut rang ne craignit pas de dire, lorsque le caméléon

se présenta: «Laissez bien vite entrer M. Fouché, c'est l'homme qu'il

importe le plus à l'empereur de voir en ce moment.» Cette respectable

personne pleure encore son erreur.

Fouché entra effectivement chez l'empereur, et sans lui dire un mot de

tous ses antécédens avec Vienne, il le félicita sur son heureuse

arrivée. Il ajouta: «Je craignais que Votre Majesté n'éprouvât des

difficultés en chemin: c'est pourquoi j'avais fait marcher les troupes

pour déterminer le roi à partir; si quelques empêchemens s'étaient

présentés, j'aurais été à la rencontre de Votre Majesté.»

Tel fut le langage que Fouché tint à l'empereur le soir de son arrivée.

Appuyé comme il l'était par ses nouveaux amis, il était bien difficile

que l'empereur ne lui accordât pas de la confiance: aussi le nomma-t-il

son ministre de la police. Le duc d'Otrante fut peu satisfait de cette

nomination, il me le dit à moi-même à l'issue de l'audience; ce n'était

pas la police qu'il voulait, mais les relations extérieures. L'empereur

l'avait forcé d'accepter, il l'avait fait.

Le motif de la préférence n'était pas difficile à entrevoir: on conspire

plus à l'aise quand on est à la tête de la politique de l'État.

Le maréchal Davout fut nommé à la guerre; les autres ministres reprirent

leurs fonctions, excepté M. Molé, qui était grand-juge avant la

révolution de 1814.

L'archi-chancelier resta quelque temps chargé de la justice, et M. de

Montalivet fut remplacé par M. Carnot.

Toutes ces nominations furent signées le 21 mars au matin: chacun des

nouveaux fonctionnaires alla prendre possession de son administration.

Voilà donc dès le soir de son arrivée l'empereur livré à Fouché. Dans

quel but, je le demande, lui cachait-on tout ce qui avait été pratiqué

avant son retour? Je veux croire qu'on était trompé; mais ne

connaissait-on pas Fouché? Si l'on n'était pas dupe, on voulait donc

rester l'associé du personnage, et se ménager son amitié en lui

fournissant les moyens de mieux servir encore l'intrigue, dans laquelle

on savait qu'il avait un des principaux rôles. Quel inconvénient y

avait-il à faire connaître à l'empereur tout ce qu'on avait fait, avant

son retour, pour renverser le gouvernement du roi? La confidence ne

pouvait que l'éclairer.

On ne le fit pas, parce que l'on craignait de se trouver soi-même dans

une position difficile, si l'empereur ne parvenait pas à se consolider,

et que le roi ne fût encore une fois reporté sur le trône, comme cela

est arrivé. D'un autre côté, si l'empereur réussissait, on ne pouvait

que gagner beaucoup soi-même à lui avoir persuadé que l'on avait employé

tous les moyens dont on pouvait disposer pour faciliter son retour;

c'était un tour de force d'avoir enlacé Fouché, car la misérable vanité

n'a jamais cessé de se montrer partout.

Nous verrons bientôt comment les idées de Fouché, après avoir été

troublées par le retour subit de l'empereur, se replacèrent dans leur

ornière, et combien sont coupables ceux qui ont contribué à tromper la

confiance de l'empereur, en lui faisant de nouveau reprendre un tel

homme.

Le délire qu'excita la réussite d'une entreprise aussi extraordinaire

que celle du retour de l'île d'Elbe n'a pas encore eu d'exemple. Il n'y

avait là ni armées étrangères, ni instigation d'aucun parti. Les battus

ont prétendu que l'empereur avait été rappelé par l'intrigue, ils

étaient dans l'erreur: il suffit, pour s'en convaincre, d'une simple

observation.

Si l'empereur n'avait qu'un parti, comment l'a-t-il triomphé? Il est

revenu avec six cents hommes; on en avait bien autant à lui opposer: or

il n'a même pas été dans le cas de faire charger les fusils. De plus, il

voyageait presque seul dans une voiture de poste; comment ne l'a-t-on

pas arrêté?

La population courait à sa rencontre, on illuminait sur son passage;

tous ceux qui l'ont accompagné rapportent qu'un million d'hommes se sont

montrés sur son chemin. L'empereur a dit lui-même qu'il n'avait

d'obligation à personne pour son retour, qu'il n'avait eu de parti en

France que le _Moniteur_, qui lui avait appris lorsqu'il était temps de

partir de l'île d'Elbe.

Tous ceux qui l'ont servi au temps de ses hautes prospérités doivent

convenir que, dans aucune époque de sa vie, il n'a eu un triomphe aussi

parfait que celui que lui décernait l'enthousiasme national; c'étaient

bien les coeurs qui parlaient, car assurément aucun soin administratif

n'avait été pris pour exciter la joie publique.

Le lendemain du retour de l'empereur aux Tuileries arriva le bataillon

de la garde qui l'avait suivi à l'île d'Elbe. La curiosité de la

multitude s'était changée en admiration; lorsqu'il entra dans la cour du

château, où l'empereur passait la revue des troupes de la garnison, ce

fut un cri de _vivat_ qui se répéta d'un bout à l'autre de la ligne.

Une chose remarquable, c'est que, dans toute l'armée, chaque soldat

avait conservé sa cocarde aux trois couleurs, ainsi que l'aigle de son

schakos. On n'eut pas besoin de donner l'ordre de la reprendre, chacun

le fit aussitôt qu'il sut l'empereur en France.

Pendant les premiers jours de son installation aux Tuileries, l'empereur

reçut les corps constitués. On lui tenait alors un langage bien

différent de celui qu'on tenait au roi quelques mois auparavant.

Ce ne fut que le 24 ou le 25 mars que l'on apprit à Paris que le roi,

après s'être retiré à Lille, avait décidément quitté la France pour

passer en Belgique[35]; on avait su auparavant le licenciement de sa

maison à Béthune, et comme Lille est un chef-lieu de préfecture où il y

avait une nombreuse garnison commandée par le maréchal Mortier, on jugea

qu'il fallait bien qu'il y eût eu quelque avis fâcheux qui était parvenu

jusque-là, puisque le roi ne s'était pas cru en sûreté dans la place, et

en était parti. On lui dit probablement que les émissaires de l'empereur

étaient déjà dans Lille, et soulevaient la garnison. Je le crois, parce

que chacun était impatient de le voir partir, afin de pouvoir venir

rendre compte à Paris du plus ou moins de part qu'on avait eue à lui

exagérer les dangers qui lui avaient fait prendre cette résolution.

Le maréchal Mortier arriva à Paris, et se présenta au lever de

l'empereur le lendemain. Non seulement il ne dit rien à personne qui pût

l'empêcher de solliciter du service, mais lui-même en prit immédiatement

ainsi que plusieurs officiers de la maison du roi, qui, avant d'en faire

partie, avaient servi dans l'armée. De toutes parts, on s'empressait de

montrer du zèle pour l'empereur; il ne laissait, de son côté, apercevoir

aucun ressentiment contre qui que ce fût.

Il reçut les sénateurs, n'adressa de reproches à aucun d'eux; il ne

parla que d'une manière générale de l'acte honteux par lequel ce corps

avait prononcé sa déchéance, en ajoutant: «Je laisse cela à l'histoire;

quant à moi, j'oublie tout ce qui s'est passé.»

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 29 / 65 题