Cérémonie de famille (toujours vraiment funèbres, celles-là!)

Il pleut. Les seules larmes sincères, le ciel les déverse à flots.

Ordinairement, je n’assiste pas à ces corvées mondaines, mais il pleut

tellement que je ne peux pas voir partir cette vieille femme sans aller

lui offrir mon bras.

Pauvre petite tante! Il ne pleuvait point, en Italie, où nous avons

mangé de ces fruits brûlants mûrissant près du Vésuve... et si remplis

de cendres!

--Joseph, ma redingote, la dernière, celle cintrée... Joseph, vous serez

plein de prévenances pour Mlle Léonie et vous la servirez comme

moi-même.

--Oui, Monsieur. Ah! vous allez en avoir des ennuis. Votre mère, pardon,

Madame la comtesse...

--Il n’y a plus de comtesse, Joseph. Il y a la reine et saluez très bas

ou je vous flanque dehors...

Maison mortuaire.

Réception froide. Poignées de mains rares et molles. Je fais scandale.

Le plus terrible de tous: le scandale muet. Ma mère a un petit sourire

protecteur qui me prouve qu’elle n’a pas encore ouvert le moindre

testament! On cherche. Je suis hermétique...

Des dames âgées, des messieurs graves: on n’est pas triste.

Toujours la réunion d’actionnaires qui déclarent quelqu’un en faillite.

Devant moi, les femmes se reculent en rangeant leurs jupes, les hommes,

des commerçants ennemis-nés de ceux qui travaillent _dans l’amour_ au

mépris des sentiments de famille, affectent de ne pas me parler. Un seul

me tend plus gracieusement la main et cause: le gendre juif. Une

redingote plus cintrée encore que la mienne, beaucoup de chic. Il me

parle avec un pli railleur de lèvres de mes œuvres. Il les a lues et il

les admet. Ce Monsieur vend je ne sais quoi dans trois quartiers

différents de Paris, et cela doit lui être joliment commode pour tromper

sa femme, qui est bossue.

Elle est à côté de moi, petite tortue inquiète rentrant le col sous sa

carapace de deuil. Un chignon noir superbe. Les bossues ont toujours de

beaux cheveux. Là, sur la nuque, une petite place pâle, un trou de neige

rafraîchissant, et pouvant, à la rigueur, mettre l’eau à la bouche.

Pauvre petite cousine? A-t-elle eu son rêve d’amour, et l’a-t-elle

réalisé?

Déjà trois enfants. Une passive, une résignée, une excellente mère,

dit-on. Je devine qu’elle a horreur de moi. Elle me fuit, se dissimule

derrière des couronnes de perles gigantesques et ne m’a pas tendu la

main.

Je comprends. Selon la légende, je suis le monstre incestueux, l’amant

de sa mère, c’est-à-dire qu’au lieu de se dénommer ma cousine, elle

pourrait aussi bien représenter ma fille, et son mari, mon gendre.

Admirable complication.

Nous partons, Madame _Mère_ est très digne. Elle s’enquiert tout le

temps de la couronne des _sœurs de la Passion_.

Les sœurs _de la Passion_! Une confrérie spéciale...

Notre sœur en la passion, ma pauvre petite tante, priez pour moi... et

pour la fille Léonie!

A l’église.

Chaleur orageuse dégageant des odeurs de chien mouillé de tous les

parapluies. Violent parfum catholique: un mélange de chaussures

malpropres et d’encens.

Ma cousine me regarde désespérément, de loin.

Quand on songe qu’à Paris, où tout s’oublie, ma mère a trouvé le moyen

d’entretenir cette... légende autour de la malheureuse vieille morte

depuis quinze ans!

Les curés nasillent, se dépêchent ou s’attardent, avec le rythme d’une

mélopée développant de la fatigue pour tout le monde.

La quête. Je regarde ma cousine.

Elle baisse les yeux sous son voile et j’aperçois la petite place de

neige, entre la nuque et le col, qui devient rose.

Toi, ma petite, tu es sensuelle.

Je me rapproche et nous voici, _messieurs et dames et la famille_.

Bruits de cercle. «_Un louis qui tombe._» «_Ramassez._» Avec cette

différence qu’aucun chasseur ne vient vous rendre la monnaie.

Des panaches ondoient et nous allons recevoir les gens à la porte, une

figure de cotillon.

Ma cousine est tout près de moi. Elle tremble. Cela m’énerve. Je la

pousse un peu du côté de son mari, sans le vouloir.

--Pardon, Madame.

Une réponse à voix inintelligible, presque un souffle.

--Je vous ai pardonné de tout mon cœur, Monsieur.

Les dévotes ont un art exquis pour vous parler à l’église sans que

personne puisse entendre.

J’entends très bien. Celle-ci chasse de race.

Ma mère est impassible. Espérons qu’elle n’a rien saisi.

Elle est forcée, un moment, de s’appuyer sur mon bras, Madame Mère, et

je crois que nous allons nous dévorer. Le contact du vice, tous les

ferments de corruption... Horreur!

Elle appuie légèrement ses doigt noirs d’exorciste.

On dirait une fiancée qui n’ose...

Brutalement, je presse ce bras dans une inconsciente volonté de lui

faire mal.

C’est trop de corvées pour un seul jour.

Nous passons.

Des réflexions, à la sortie: «C’est le neveu?» «Oui, ma chère, il est

bien.» «Quelle figure pâle! Il a l’air d’un noceur.» «Ah! Ah! un de

Rogès, ma chère, c’est toujours noceur.» On entoure le corbillard comme

on entourerait une voiture de noce, en effet, et l’on parle trop haut.

Ma mère, cette fois-ci, a tout entendu.

Chose singulière, cela ne semble pas la faire s’évanouir, au contraire.

Ses yeux brillent. Elle pince moins la bouche. Ses narines se détendent

un peu, lui festonnant un nez moins pointu. Elle pèse davantage sur mon

bras, c’est une demi-seconde d’abandon, mais c’est réellement de

l’abandon féminin.

J’ai envie de rire.

Est-ce qu’elle serait flattée d’avoir un fils noceur?

Ou d’être, simplement, au bras d’un Monsieur bien?

Pauvre petite tante! Ne les écoute pas, dis; je suis venu parce que je

te pensais seule de ton espèce, ici, mais je m’aperçois qu’elles te

ressemblent toutes... et Dieu m’est témoin qu’à l’heure sexuelle ou à

l’heure de la mort, le mâle est toujours le roi.

Bonsoir. J’en ai assez.

Je te lâche, petite tante, pour courir après une fille, et je t’entends,

souffle dernier de la dévote, au fond de ton cercueil:

--Va! Va! Tu seras toujours un mauvais garçon du diable!

--Oui, ma tante... et ce n’est pas absolument de ma faute.

Je rentre.

Ma journée gâchée.

Pas possible d’aller chercher des soieries jaunes, ni de louer les deux

chambres séance tenante.

Impossible d’écrire. Je rêve.

Joseph, très anxieux, m’apporte des lampes.

--Monsieur voudrait-il recevoir?

--Qui?

--Quelqu’un de... _sérieux_.

Sans attendre une permission que je ne voulais pas lui donner, il

s’efface devant un homme peut-être sérieux, mais très mal habillé.

Nous restons à nous examiner, les yeux hostiles.

Un bonhomme chauve, linge douteux, cravate voyante.

L’ancien prote ou correcteur dans la dèche ayant cinq petits enfants,

une femme malade. Je cherche ma bourse.

--Monsieur de Rogès, n’est-ce pas?

--Monsieur Rogès tout court, s’il vous plaît.

--Ah! très bien! Est-ce que l’on pourrait causer gentiment? Non. Je n’ai

besoin de rien. Je viens pour vous rendre un service, au contraire.

Je suis furieux. Il va me lire un manuscrit et m’apprendre à faire un

roman.

--Trop heureux. Comment vous appelle-t-on?

J’ai reçu, un soir, un Monsieur identique qui avait découvert la manière

d’écrire deux sonnets différents à la fois et d’une seule main. C’était

fort ingénieux.

Il désirait prendre un brevet. Il prit un petit bronze auquel j’avais la

faiblesse de tenir, et disparut avec.

Joseph ne garde plus du tout ma porte, décidément.

--Je m’appelle Mathieu. Vous ne me connaissez pas; moi, je suis charmé

de faire votre connaissance. J’ai lu vos livres. Il m’ont rudement

amusé, bien que je sois revenu des choses de la bagatelle. Des

casse-tête chinois vos livres, entre nous! Vous savez, sans doute, ce

que vous voulez dire, hein, et vous aimez les petites femmes... ça se

devine. (Rire gras.) Est-ce que je peux m’asseoir?

--Non.

J’ai les poings serrés. Je me crois capable de le fourrer dehors sans

aucun bronze.

Lui, très doucement.

--Voyons! M. Rogès... _tout court_! Ne vous gardez pas à carreaux. Je

viens pour une histoire de petite femme, la fille Léonie.

Je hausse l’abat-jour d’une lampe.

Un de ses amants peut-être?

Je me sens une pointe de feu sur les reins.

--Léonie? Que lui arrive-t-il ou que voulez-vous?

Il est perplexe et me regarde en dessous avec des yeux horriblement

câlins.

--Parlerez-vous, à la fin, ou je vous mets dehors! Je n’ai pas le temps,

Monsieur.

--Vous êtes vif.

Il sort un petit portefeuille crasseux, me montre une carte de couleur.

C’est un agent des mœurs, et un _vrai_.

--Monsieur Rogès, je ne me flatte pas d’être un homme du monde, mais je

suis tout sucre quand il convient d’arranger les choses. Je ne veux pas

vous embêter, je suis ici pour vous être utile. (Il rit.) On n’empêche

personne de s’amuser, dans notre arrondissement. Vous faites la noce et

c’est de votre âge; seulement, vous ignorez quelquefois avec qui, et

quand on a une famille bien posée, ça peut créer des tas d’embarras. La

fille Léonie est sous notre surveillance, Monsieur, est-ce que vous le

saviez?

Je ne reculerai pas d’une ligne. J’ai assez des familles _bien posées_.

--Oui, elle-même me l’a dit, cher Monsieur, mais cela ne me regarde pas.

--J’entends! Parbleu, s’il fallait s’occuper de ces détails chaque fois

qu’on se... promène... Cependant, quand on est cramponné par de pareils

chameaux, il vaudrait mieux venir nous en toucher deux mots à la Sûreté.

Monsieur Rogès, voulez-vous qu’on l’emballe? Ça ne vous coûtera rien et

ça nous fera plaisir. Pour ce qui est du côté de votre famille, je crois

qu’elle en aurait de la satisfaction! Ce n’est pas drôle pour une mère

de savoir son fils dans ces draps-là et n’osant pas se plaindre.

Je n’ose pas lui répondre tout de suite, à cet homme bienveillant, parce

que la colère m’étrangle.

J’ai besoin de sang-froid. Si je n’ai rien à craindre de mon côté, elle,

ils peuvent me l’_emballer_, selon leur expression radicale.

Quand je suis en colère, je n’ai qu’un moyen de me calmer, c’est de

casser n’importe quoi.

Je saisis un cornet de faïence, sur la cheminée, et je le brise en deux

au coin du marbre.

L’autre me contemple, ahuri.

--Diable! qu’est-ce qui vous prend donc? j’ai dit une bêtise?

--Je ne permets à personne de traiter Mlle Léonie de _chameau_, et si

vous voulez que nous _causions_, il faut changer de langage

immédiatement.

--Ah!...

Il recommence à m’examiner.

--Mlle Léonie doit venir demeurer chez moi, (j’appuie) chez moi,

Monsieur. Ceci, pour lui éviter des rencontres fâcheuses. J’espère bien

qu’on va nous laisser tranquilles.

--Fichtre! vous aurez de l’agrément.

--Tout l’agrément qu’il me plaira d’avoir, soyez-en persuadé.

--Un collage, alors... Et vous comptez la garder longtemps?

--Tout le temps qu’il lui plaira de rester!... Tenez, Monsieur,

finissons-en. J’aime cette fille. C’est absurde, ridicule et j’en

conviens volontiers, mais c’est réel. J’irai jusqu’où mon amour me

poussera, n’ayant d’ailleurs rien sur la conscience que la charge de cet

amour... oui... très lourde... Je suis seul responsable de mes actes et

de ma folie. Ma famille me dégoûte profondément, surtout depuis ce

matin. Je désire que ma famille cesse de s’intéresser à mes affaires,

sinon...

--Vous brisez tout comme la porcelaine de la cheminée!

--Oui (et je souris). Préméditation dont vous pouvez faire part à vos

chefs.

Le bonhomme prend un air tout triste, un air presque intelligent.

--Écoutez-moi, monsieur Rogès, vous allez vous fourvoyer. Je vois bien,

maintenant, à quel point vous en êtes. C’est grave. Aimez-la... de loin.

De si près, chez vous, c’est plus dangereux que vous ne le pensez. Elle

a un amant sous les verroux, un voyou de la pire espèce, capable de vous

faire chanter quand on le relâchera, et même... de vous tuer.

--Ou je le tuerai, Monsieur. Je suis de force à me défendre.

--Vous fabriquez de la littérature en ce moment, Monsieur Rogès.

--_Du chiqué_, n’est-ce pas, comme dit Léonie? Peut-être, mais j’ai

l’intention de vivre mon rêve, et la meilleure preuve, c’est que moi, je

vous parle sans changer ma langue, dans le français qui me sert pour

écrire, je n’en connais pas d’autre, Monsieur.

L’homme est un peu gêné. Il détourne les yeux. On lui a confié une

mission trop délicate. Je ne suis pas un malfaiteur et je protège les

filles... en ayant la réputation de ne pas bénéficier de leur travail.

Je lui représente une étrange espèce, il cherche la catégorie...

--Je comprends tous les langages, Monsieur, _par métier_, seulement je

préfère croire que vous n’êtes pas capable...

--De vivre en dehors de la société si elle m’embête?... Eh bien, vous

avez tort, cher Monsieur... Voyons, expliquons-nous, de quoi suis-je

menacé?

Je lui offre un cigare.

Il refuse et feuillette son porte-cartes. Il tire des tas de petits

papiers crasseux, huileux, colorés, tachés, et il me lit des choses

stupides. J’apprends que j’ai porté des roses blanches à une fille

syphilitique, et que la dite fille syphilitique est surveillée par la

police pour avoir défendu chaleureusement son souteneur en pleine

audience. (Bravo, la reine!) On l’accuse d’un tas de méfaits dont le

plus sinistre est d’avoir ouvert sa fenêtre pour respirer à une heure où

les filles ne doivent jamais respirer. Elle a dû prévenir pour qu’on lui

permette de dépasser les fortifications en ma compagnie. On connaît mes

pas et démarches, depuis les roses blanches jusqu’à ma station dans la

loge de sa concierge. On mentionne, pour mémoire seulement, que j’ai

deux _autres_ maîtresses: _la Saint-Clair_, (ils sont polis) et une

femme mariée: Mme X (ils sont trop polis).

--Concluons, je vous prie, cher Monsieur Mathieu?

--Donc, Monsieur Rogès, nous devons venir, ou elle se présenter. Coup du

dispensaire puisqu’elle est en carte. Analyse de ses correspondances si

nous en voyons l’utilité. Interdiction de séjour dans les lieux publics

où éclaterait le moindre scandale, et, sur un signe d’un client qu’elle

aura simplement pincé au bras, nous la coffrons. Voilà le bilan.

--Vous voulez m’intimider? C’est vous qui faites de la littérature.

--Monsieur Rogès, vous ne vous amuserez pas tranquille, je vous le

promets.

--Qui vous dit que ce soit pour m’amuser que j’introduis Léonie chez

moi?

Silence.

L’agent hoche la tête.

--Et ses clients? Croyez-vous qu’ils vont la lâcher? Elle englue le

monde, celle-là, parce qu’elle a l’air d’un gosse. Ils monteront chez

vous? Je vous préviens qu’elle est de taille à en abattre douze dans une

nuit.

Il me passe un petit papier jaune.

Je lis, sur ce papier, que Cléopâtre a reçu, chez elle, pour des motifs

qu’elle avoue en des termes d’une éloquence... épouvantable, sept

personnes d’un sexe différent du sien, durant quelques heures de

crépuscule.

Je commence à devenir fou.

Plus haut, j’ajoute, souriant:

--La prostitution est une belle chose, n’est-ce pas, cher Monsieur?

Il accepte un cigare.

--Réfléchissez, Monsieur Rogès, il ne manque pas de grues sous le

soleil, si vous aimez les grues... défiez-vous de ce collage, ou vous

n’en sortirez pas propre... même avec vos livres et votre nom!

Je me lève brusquement, les poings en l’air.

--Assez! Assez! Je suis un homme, entendez-vous, et non pas un enfant.

Je veux cette fille, ici, chez moi, et je l’aurai ici, chez moi! Ce que

j’en ferai, ça me regarde. Allez tous au diable! C’est l’heure, pour

moi, de devenir fou. Soit, je deviendrai fou. Je n’y puis rien, ni vous

non plus. Est-ce que vous avez le droit d’introduire des sergents de

ville dans mes songes, maintenant? Ce serait grotesque de reculer devant

tous vos fantoches et vos sabres de bois! Il faut de la tranquillité

pour concevoir l’amour! Et vous empêcherez cette femme de m’aimer,

peut-être, avec vos discours sur la police, la famille et les mœurs!

Elles sont propres, vos mœurs policières et familiales. Oui, parlons-en!

Je veux qu’elle m’aime. J’ai cette furieuse et humble fantaisie d’être

aimé par Cléopâtre, que vous condamnez à vivre déguisée en putain

moderne, j’ignore pourquoi. Moi aussi, j’essaye mes poisons sur ce vieux

cœur, sans regarder ce trop jeune corps qui vous appartient et dont vous

faites un instrument de torture... sur un très vieux cœur libre, datant

de plus loin que votre république imbécile où personne n’est libre! Ma

mère, la religion, vous, la loi, je flanquerai tout dehors, et si des

clients montent, je tirerai dessus, car ils n’ont pas le droit de

monter, puisqu’elle est _forcée_ de les recevoir. Vous comprenez bien?

J’emporterai cette fille en Amérique, si la France n’est plus le pays de

l’amour. Ah! mais, dites donc, elles sont dangereuses vos sociétés...

_ils ont raison_!

L’agent tressaille.

--Monsieur Rogès, calmez-vous. Vous allez faire du socialisme!

Et il s’efforce de rire.

--Du socialisme? (Je repars comme une locomotive.) Ah! Non! Je ne veux

rien réorganiser du tout, moi! Une société _socialiste_, ce serait

encore plus sale, ils prostitueraient même le rêve pour le faire servir

à quelque chose, les cochons! Non! Non! Rien réorganiser du tout. La

mort seule, et l’extinction de toute la race peut réorganiser. Quand le

bon Dieu de la Bible, que vous avez l’air de prendre pour un homme

estimable et un législateur adroit, veut nettoyer les mœurs de son

peuple, il l’extermine et il fait bien!... Son tort est de laisser

échapper quelques petits crétins qui se réaccouplent à la page suivante.

Socialiste? Il n’y a que votre bellâtre de Jésus-Christ qui soit

socialiste et cherche à raccommoder un antique bateau avec du bois neuf!

Moi, je ne suis pas pour raccommoder aucun bateau. Je cherche l’amour.

On m’embête, alors, je fais sauter ma maison... ou la vôtre.

--Ravachol ne pensait pas autrement, dit une voix sourde.

Il y a donc ici quelqu’un qui m’écoute?

Je réponds, rêvant tout haut, projeté hors de moi:

--Hein? Ravachol? un type admirable, Monsieur. Le seul bandit dont on

aurait pu faire un empereur dans des temps moins ternes! Ravachol? Mais

c’est le deux décembre des pauvres! C’est un de Morny avec la loyauté en

plus et des régiments en moins, hélas! Ravachol tuant un ermite dont la

paillasse est pleine d’or comme celle d’un avare hypocrite, c’est la

logique nous débarrassant d’un monomane et d’un malfaiteur, car on ne

doit pas spéculer sur la pitié pour en faire des rentes!

--Ça va bien! Ça va très bien! reprend la voix sourde au fond de ma

conscience. Et vous admettez aussi Ravachol dépouillant le cadavre d’une

vieille dame, vous un artiste?

--Oui, Monsieur, plus admirable encore! Il s’est moqué utilement d’un

préjugé ridicule entre tous: la mondanité de la mort. Il a voulu

démontrer qu’il était nécessaire que ça finît là, dans la terre. Leurs

vieilles dames! Ils les enfouissent avec leurs diamants aux oreilles,

leurs bagues aux doigts, et ils ne peut plus y avoir d’oreilles ni de

doigts! Après les avoir volées, de leur vivant, de tous les espoirs et

de toutes les joies, par dignité sociale, ils les font voleuses à leur

tour, des femmes pauvres, qui n’ont seulement jamais vu leurs bijoux, et

qui attendent l’heure de la dernière toilette en grelottant _aussi_ de

tous les désirs inavoués. Il a eu ce courage d’aller dans une tombe de

grande dame pour y déshabiller le mannequin social et il a bien fait,

Monsieur... Je l’approuve surtout depuis que je suis revenu de

l’enterrement de ma tante! Je suis excédé par la comédie de l’existence

devant la mort, et je me demande, vraiment, de quel droit la société

toucherait à nos rêves. Si monstrueux soient-ils, je doute qu’ils soient

plus monstrueux que son honneur!

--Boulevard Saint-Germain, lorsque la maison a sauté... vous auriez pu

vous-même?...

--Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas m’y être trouvé avec

toute ma famille!

Silence profond.

Je tourne autour de la chambre et je me heurte au policier qui sort.

--Tiens!... J’ai donc rêvé devant vous, cher Monsieur? Vous avez dû

passer un joyeux moment. Je ne rétracte rien, vous savez, ce n’est pas

dans mes habitudes.

--Monsieur Rogès, je n’ai rien entendu, mais, voulez-vous un bon

conseil: couchez avec cette fille le plus tôt possible, car je vois

qu’elle n’est pas votre maîtresse. Nous allons vous laisser

tranquille... juste le temps de vous en dégoûter.

Comment, il a deviné ça? Il est très fort psychologue, ce bonhomme, je

lui rends mon estime.

--C’est vrai. Elle n’est pas à moi. Je crois qu’elle ne peut pas

m’aimer.

--Parbleu! Il y a l’_autre_, la brute... si vous n’étiez pas tellement

vif... je vous donnerais un détail de _mensuration_... l’_autre_, c’est

beaucoup plus ce qu’il lui faut.

--Taisez-vous! L’autre, c’est le tigre. Mais moi, je suis le rêve, et le

rêve tuera le tigre. Je vaincrai...

--Hein!... vous êtes surtout capable de devenir anarchiste, ce qui

serait propre pour un fils de famille! Profitez de mon expérience,

Monsieur le romancier; vous êtes dans l’_état_ d’amour qu’il faut pour

commettre tous les crimes sans raison. Alors... _couchez!_

Et il s’éclipse.

... _Fille de la douleur, anarchie! anarchie!_

L'heure sexuelle · 第 32 / 35 题