FILLE DE LA DOULEUR, ANARCHIE, ANARCHIE!

_Elle_ est venue chez moi.

J’étais comme un collégien en vacances; maintenant, je suis comme un

très vieux Monsieur qu’on a brusquement lâché sur les trottoirs en lui

disant d’affreuses choses.

Et il m’a fallu enterrer ma tante au lieu de courir chez tous les

tapissiers pour y chercher des soieries jaunes.

Chienne d’existence!

_Elle_ est venue. J’écrivais. Elle s’est plantée droite devant mon

bureau.

--J’ai besoin de cent sous.

Je suis tombé à genoux, je me suis roulé, j’ai fait des culbutes,

j’avais l’air d’un brave animal qui retrouve son maître (je ne dis pas:

_sa maîtresse_).

--Oui, oui! Cent sous! C’est extravagant! Pourquoi pas dix centimes?

--Quel maboul.

Mais elle restait devant moi comme un autre animal point de la même

espèce. Elle flairait le vent, les sourcils un peu froncés, car elle ne

plaisante guère, elle, ou ses plaisanteries sont des coups de couteau.

--Je n’ai pas voulu t’envoyer ma maquerelle de concierge parce que...

--Oui, oui!... Je t’aime. Assieds-toi, ôte ta voilette. Tiens, ce

coussin sous tes pieds... Tu as remis la robe de notre journée de

campagne, c’est délicieux! Voici du Porto et des biscuits... moi, je

suis content pourvu que je boive tes yeux, tu sais? Tu n’étais pas chez

toi, dis, avant-hier? Oh! j’ai attendu dans cette loge de concierge une

heure mortelle, en face d’une mégère qui me racontait des

abominations...

Et j’ai vu descendre de sa chambre, par l’échelle de meunier, un homme,

_un type_, selon son mot, encore tout remué du printemps de son corps.

J’ai vu cela et je suis à genoux devant elle, je lui baise les mains.

--Oui, j’avais du monde. Faut t’y habituer.

«_Force dynamique_, _Tremplin_ et _paroxysme_ de la _passion_»

conseillés comme système d’art... J’en ai assez. Je ne veux plus qu’elle

demeure là-bas. Je la veux près de moi, non pour la torturer à mon tour,

mais pour qu’elle se repose tout enveloppée de l’effroi respectueux de

mon amour.

Je ne sais plus du tout ce que je dis.

--Reine, pourquoi me demander de l’argent pièce à pièce comme un gosse

qui va s’acheter des billes? Laisse-moi te mettre une bonne fois à

l’abri de ton infâme genre de misère. Est-ce que tu aimerais _le

métier_, par hasard?

--Ne me tourmente pas avec tes bêtises. Je veux rien savoir. Faut me

laisser méchante, moi.

Elle trempe ses lèvres dans le Porto, fait une grimace et regarde le

salon.

--C’est _encore_ du muscat trop sucré! Dis donc, chez toi, on dirait le

b... de la rue... (Pas de réclame!) il est tendu aussi en soie rouge.

--Très flatteur! Allons, Reine, un bon mouvement... viens habiter ici,

et ce sera complet.

Je ris.

Elle rit, en dedans.

--Est-il maboul, ce garçon-là. (Elle cligne des yeux.) Ce serait

pourtant le seul moyen pour me tirer de leurs pattes, en _attendant

mieux_.

Je me croise les bras.

--Seulement, tu aurais peur de manquer _sa_ sortie de prison?

Elle a un geste de tête en arrière comme celle qui redoute toujours les

soufflets.

--Ah, non, j’ai pas peur! Quand il sortira, je m’en irai, voilà tout.

Je me remets à ses pieds, je tiens ses genoux que j’embrasse au travers

de sa robe.

--Sérieusement, veux-tu demeurer ici? Je serai ton frère, rien que ton

frère. J’attendrai pour t’aimer... moins, que tu m’aimes... davantage.

Je serai... ton amant de cœur, d’une race nouvelle d’amant de cœur.

Pardieu, ne mâchons pas les termes et allons-y gaiement. Ton souteneur

comme l’_autre_, qui donnera des coups de couteau à ceux qui

t’embêteront... ou qui en recevra, cela me paraît plus certain. Reine,

ma petite Cléopâtre bien aimée, tu essayeras sur moi les poisons tout à

ton aise et tu dormiras la nuit. Ce que cela sera doux! Nous aurons

l’aplomb de nous fiche du monde qui se fichera de nous. L’idylle la plus

monstrueuse que jamais démon ait pu rêver dans le cerveau d’un homme.

Nous serons si chastes étant tellement corrompus déjà, que nous finirons

par mourir un jour de nos fièvres. Un joli programme! Est-ce que cette

perspective ne te réjouit pas? Voyons, Reine, il y a, touchant mon

logis, deux chambres à louer qui ont une sortie particulière, un

escalier de service... Je veux que tu puisses courir la nuit et me

ramener des hommes si tu l’oses, mais je te déclare que si je m’en

aperçois, je tire dessus... _Je veux qu’on soit libre chez moi._

Je sens que je deviens positivement enragé.

Elle rit et hausse les épaules.

--Sois tranquille, mon petit homme, si je reste ici, ce sera pour

dormir. J’en peux plus. (Et lasse elle s’appuie sur sa poitrine, ajoute

d’une voix bâillante:) _Du chiqué_, tes histoires, ça finira mal, et ça

fait tout de même plaisir quand ça vous passe dans l’oreille. Tu es bien

maboul, mais tu es brave. J’aurais pas cru... Vois-tu, c’est crevant

leurs petites visites, et ils m’en content, eux aussi, des histoires

pour _les mœurs_. Dis donc, est-ce qu’un type comme toi peut avoir des

raisons avec la police?

J’éclate.

--Non, Reine, non; je n’ai jamais ni volé ni assassiné personne, et je

suis fort net sous le rapport des... mœurs. Je suis ce qu’on appelle un

honnête homme. Un assez joli genre de canaille, je t’assure. Tu es donc,

toi, une simple petite fille? Ma parole, tu crois au loup-garou!

Et je l’embrasse, fraternellement, dans le cou, sous la toison noire de

ses cheveux relevés.

Elle, d’un ton résigné.

--Déjà les saletés qui commencent? Je dormirai pas mieux chez toi.

Cette fille a la conscience de l’absolu. Pourquoi ceci et pourquoi pas

cela? Pourquoi cela et pourquoi pas ceci? Excellent tremplin. Nous

allons devenir très gentils; seulement, il y a le coup de couteau. Le

donnerai-je, ou le recevrai-je?

Je suis nerveux.

Elle se lève, remet sa voilette.

--Je leur laisserai tout mon bazard, hein? J’arriverai comme je suis...

c’est-à-dire sans liquette, j’en ai pas. Je suis forcée de leur écrire

mon adresse, je t’ai prévenu.

--J’accepte toutes les responsabilités les yeux fermés... pour ne pas te

voir _sans liquette_.

Et elle part.

... Le lendemain, j’enterre ma tante.

L'heure sexuelle · 第 31 / 35 题