Je redeviens nerveux

Je m’étends sur le lit pensant que je suis sur mon divan, chez moi, à

rêver d’elle.

Je continue, impatienté:

--Enfin, combien te faudrait-il pour vivre en repos... le temps de te

reposer de ta maladie.

--Me reposer? Et coucher avec toi, hein? J’ai idée que ce serait la même

chose qu’avec les autres... ça ne serait pas plus reposant.

Elle a un rire sec, odieux.

--Mais je ne tiens pas du tout à coucher avec toi, ma fille.

--Alors! (elle me toise) qu’est-ce que tu fais ici?

--Si je te le dis, tu ne saisiras jamais les nuances... J’ai tout un

arc-en-ciel dans l’âme à ton sujet. Des histoires de maboul? Oui, je

l’avoue parce que ce sera plus simple. D’ailleurs c’est peut-être vrai,

je ne voudrais pas te causer la moindre terreur et je suis fort triste

de ne trouver que la folie pour une explication honnête. Je crois que je

t’aime, enfin, comme si tu étais une véritable femme.

Elle hausse les épaules.

--Fais pas ton daim!

Elle est laconique.

Drôle d’idylle.

--Reine, je voudrais aussi...

Une voix aigre nous interrompt. Celle de la concierge qui monte et qui

crie, dans la serrure:

--Ninie, est-ce que ton type s’est barré?

Je bondis.

D’elle, n’importe quelle locution vicieuse me semble pittoresque.

De cette mégère, je ne vais rien pouvoir entendre.

J’ouvre.

--Non, Madame, et je vous défends de déranger Mademoiselle quand je suis

là. Vous allez vous taire.

Je lui glisse une pièce dont je ne regarde pas du tout le millésime et

je la pousse vigoureusement dans l’escalier.

Elle s’effondre. On dirait du linge mouillé s’empilant.

Et je referme la porte.

--Dis donc, est-ce que tu vas faire de l’harmone chez moi à présent? On

peut vraiment nous déranger pour ce que tu me racontes...

Reine est debout, les bras croisés, les yeux en feu, elle a l’aspect

sinistre.

En voilà une qui n’est pas de l’espèce qui sont _bien gentilles_ et vous

appellent _Loulou_. Mâtin! J’ai la sensation qu’elle va me rendre la

gifle que j’ai donné à Mme Julia Noisey.

Cela tourne mal.

Je la regarde bravement, mais je tremble.

--Tu as envie de me chasser parce que j’offense ta concierge, ma belle

amie? C’est d’un bon cœur. Seulement, je ne m’en irai pas, j’ai pas

fini...

Elle va reprendre son bas noir, et rechausse son pied blanc avec un soin

railleur, insultant.

--Écoute, j’aime tes yeux et je sens que je ne puis plus m’en passer.

Combien veux-tu me les vendre?

--Rien que mes yeux?

Il y a entre nous une barrière, un mur que nous ne franchirons plus, ô

Platon!

Je la condamne et je me condamne.

Je ne sais pourquoi je lui ai dit cette chose folle.

--Oui, je viendrai, je causerai, ou je ne parlerai pas, seulement, je

les verrai, ils me regarderont et je te donnerai ce que tu me

demanderas. Tu es d’ailleurs bien libre de ne pas accepter... si je te

déplais tellement que je te fasse peur.

Je n’en ai nulle envie.

Et si elle me répondait que je lui déplais, il est certain que je

sauterais dessus.

Elle doit me voir comme un Monsieur capable des pires fantaisies, une

nouvelle espèce de plaie sociale qu’il lui faudra panser au nom de la

grande tolérance humaine... et sans joie.

--Paie ou ne paie pas, fiche ton camp ou reste, ça m’est égal... Tu

m’embêtes!

J’insiste, grelottant d’effroi et de colère.

--Je te déplais?

--Non...

Elle a un petit rire, puis tourne la tête vers moi, les yeux fixes.

Elle prononce lentement:

--Tu veux m’aimer d’amitié, sans doute? c’est du propre.

--Et pourquoi pas? Qui m’empêche de chercher ton âme avec la mienne, au

lieu de chercher autre chose... avec autre chose? Laisse-toi faire sans

comprendre, selon ton habitude. Ce n’est pas pour la purification des

vierges folles que je travaille, chérie, va rassure-toi. Je ne suis pas

un moraliste. Je suis un vicieux qui rêve de vices plus... absolus,

voilà tout.

Je suis tout à fait fou et c’est elle qui a raison de sourire, apitoyée,

mais ma fantaisie m’emporte si loin d’elle.

Je vois, derrière cette femme qui se chausse, des ténèbres, de la fumée,

et un désert s’étendant tout rouge, s’empourprant de la buée sanglante

d’une lune pareille à une tête coupée, une tête sortant de l’échancrure

trop large d’un col d’une blancheur de chaux vive.

Est-ce la mort du soleil d’avril derrière le rideau rouge?

Est-ce réellement des astres humains qui se heurtent dans un couchant

funèbre, l’un éclipsant l’autre?

Où suis-je bien saoul de la lie qui se répand à flots du haut de cette

croisée condamnée par la police?

Elle l’ouvrira tout à l’heure pour faire des signes mystérieux, et les

passants monteront son échelle, une raide échelle de guillotine.

Ce qui est absolument vrai, c’est que nous sommes, cette fille et moi,

en présence, comme les deux fantômes de deux forces de jadis...

... Aujourd’hui, perdues, ne se retrouvant même pas par le sens du

toucher.

Il doit y avoir d’autres sens plus _sensuels_ que celui du toucher.

Ah! on ne s’échappe guère quand on porte en soi le souvenir de très

anciens crimes!

Je suis heureux de savoir qu’elle m’est destinée avant que l’idée me

soit venue de la contraindre.

Je l’aime un peu plus de toute son infamie, car la société me fournira

des armes... si elle me résiste.

Me résister? A propos de quoi?

Je ne lui demande rien.

C’est justement cela qui lui fait peur.

--Reine! Reine!...

Durant ce vertige, j’ai tourné autour de la chambre et me suis arrêté

près de la cheminée.

Là, au coin, dans un petit cadre de paille, il y a une photographie, une

mauvaise photographie faite à la foire de Neuilly ou en banlieue, par un

jour de décembre. On voit une tête de soldat, un affreux voyou qui a dû

mettre, avant son entrée au régiment, un képi plus regrettable.

Affreux? Non. Jeune et très quelqu’un avec son masque diabolique, ses

yeux sournois, sa bouche grimaçant en gueule de bête carnassière.

Le tigre!...

Le mâle de cette femme qui ressemble à Cléopâtre.

--Qui, ça? ai-je dit en désignant le cadre.

--Mon frère. (Elle ajoute, plus bas:) Non, un cousin, un parent à moi.

--Tu ne sais plus si c’est ton frère ou ton cousin? Drôle de parenté!

--Laisse-moi tranquille. Je te dis que tu m’embêtes, à la fin!

Très assorti, le couple. Un de plus, un de moins... celui-là doit lui en

prendre au lieu de lui en donner.

Je rage. Celui-là, c’est celui qu’elle aime. J’en suis sûr.

Elle m’arrache la photographie et la remet sur la cheminée.

Son mouvement a été si violent qu’elle m’a griffé.

Et elle a une poigne, la sinistre demoiselle.

--Reine chérie, je n’ai pas du tout envie de me fâcher, parce que je

constate que vous pouvez avoir un cœur.

Je ris un peu difficilement.

--J’ai pas de cœur. J’ai pas le temps, tu sais... Toi, tu es riche, tu

n’as rien à faire! mon bonhomme.

--Rien à faire? J’ai à brûler ici tout l’encens que je ne peux pas

brûler ailleurs... car elles ne m’ont pas fait peur, mes idoles, jusqu’à

présent. Tu appelles cela ne rien faire, se sentir vivre? Éther,

morphine, haschisch, opium ou poison plus mortel, il faut que tu

deviennes mon _excentricité_. J’en ai tellement assez de leur petit

centre! Je suis trop bien portant pour admettre les poisons lents en

question; je veux goûter à tes yeux parce qu’ils iront plus vite, comme

deux morts qu’ils sont! Il faut que je souffre, moi, pour être heureux.

Et si je n’aime pas mon idole, je n’en n’aurai jamais peur... tu

comprends. Reine... regarde-moi. Tu es sourde et je ne veux pas non plus

que tu m’entendes... Il demeure convenu que je plaisante. Reine... Je

t’adore.

Elle est devant la croisée rouge, les bras tombés, la tête si blanche

qu’elle a la réverbération d’un astre.

Ses yeux font deux trous noirs au rideau. On dirait qu’ils percent la

tête de part en part et que derrière, il y a le vide.

Ses yeux communiquent avec le néant.

Sa bouche est toujours dure, méprisante.

Elle a peut-être la crainte superstitieuse de l’amour.

L’amour est, pour elle, le dernier blasphème.

--Vous avez du toupet, oui, un fier toupet pour votre âge!

--Je suis très vieux, Reine, et il faut le piment des lointains mystères

d’Égypte pour me rappeler ma jeunesse et ma force. Les filles qui

boivent le sang des têtes coupées sur leur bouche ou celles qui jouent

entre les pattes des tigres.

--Oh, bien, non! Je ferais jamais ce travail-là, _aujourd’hui_. Avec des

chiens, passe encore, mais des tigres... Vous pourriez me donner mille

francs, je marcherais pas.

Je me mets à rire malgré moi, à cause du mot _aujourd’hui_.

Reconnaît-elle son ouvrage de jadis dans l’histoire du tigre?

Elle est une pauvre petite dégénérée, ce n’est pas sa faute.

Après lui avoir pieusement baisé les yeux, je jette, sous le portrait du

soldat, le louis qu’elle ne songe pas à me demander et je m’en vais.

Je ne reviendrai plus. Je me le jure en descendant son escalier comme

ivre d’un affreux alcool qui me brûle l’estomac et me casse les jambes.

Je dois, en effet, être très vieux depuis une heure.

Si la belle Mathilde Saint-Clair ou la mignonne Julia Noisey me

voyaient, elles auraient pitié de moi...

... Et je donnerais les deux corps de ces deux femmes honnêtes (très

relativement) pour que le petit pied mort de Cléopâtre soit à moi par

l’amour.

Non, je ne reviendrai plus _parce que j’ai aperçu dans la chambre de

Mlle Léonie la photographie d’un soldat_.

L'heure sexuelle · 第 21 / 35 题