DANS LA CHAMBRE DE Mlle LÉONIE SE TROUVE LA PHOTOGRAPHIE D’UN SOLDAT

... Toute la littérature, tout le rêve, toutes les femmes, toutes les

réalités, ne m’ont point empêché d’aller rue _Grégoire-de-Tours_.

Plus fort que moi.

Je voulais avoir de ses nouvelles.

J’y suis allé, oui, là.

Et puis, après? Ai-je le droit de prendre des nouvelles de cette fille?

Je pense que oui: j’ai l’âge de raison.

La concierge, une mégère, m’a dit, criant d’une voix qui sentait

l’absinthe:

--Vous pouvez monter. Elle est revenue et elle est seule, _de ce moment

ici!_

J’ai gravi, en plein jour, la misérable échelle de meunier, j’ai

retrouvé, d’instinct, la porte... sa porte où une clé était dans la

serrure.

Je suis entré, simplement.

Alors j’ai eu le vertige atroce d’affreuses murailles, j’ai vu cette

chambre comme on verrait un cachot ruisselant de sang.

Il n’y avait plus les meubles en pitchpin d’il y a deux mois, il n’y

avait plus la lampe voilée d’un abat-jour de soie couleur ivoire, plus

de chaises, plus de bibelots, plus rien... A la fenêtre seulement, un

rideau rouge tendu sur tringle, épais, hermétique, tamisant juste assez

de lumière pour être abominable, un rideau rouge que le soleil d’avril

faisait flamber et qui répandait un flot de lie par la chambre.

Les matelas étaient à même le sol, sans un tapis devant, et elle assise

sur un vieux fauteuil canné, une antiquaille rigide comme un instrument

de torture.

Elle ravaudait un bas, appuyant son pied nu sur l’extrémité de son

traversin pour ne pas le poser par terre.

Je suis resté sans souffle comme un collégien.

Elle a tourné les yeux et j’ai vu se lever les astres noirs de mes

désirs.

--Tiens, c’est vous, le maboul? a-t-elle dit tranquillement.

--Oui, c’est moi, le fou, en effet. Je ne vous dérange pas?

Elle a haussé les épaules et m’a montré son lit, d’un air froid.

--Asseyez-vous... ou couche-toi, comme tu voudras. Je suis guérie.

Elle avait une voix sourde qui me faisait très mal.

--Je suis venu pour vous demander de vos nouvelles uniquement... Et pour

savoir si vous aviez besoin de moi.

--Quel béguin! C’est pas sérieux, j’espère.

J’ai été surpris de sa logique. Elle comprend qu’elle me plaît surtout

parce que _je ne marche pas_, selon sa canaille expression.

--Vous êtes guérie? Ah! tant mieux...

Je m’assieds près de son pied nu et je le regarde. Elle a un pied

exquis, cambré, petit, souple, on passerait sa main dessous entre la

plante et le plancher, sans en déranger le talon ni l’orteil. Il est

d’un blanc d’ivoire vert, si mort. Ce n’est qu’un objet, pas une chose

humaine.

--Guérie... Guérie... (a-t-elle fait comme se répondant à elle même). La

seconde fois, je ne serai plus bonne pour le service, ni ni, fini

Léonie. _Ils m’ont enlevé le morceau avec des pinces._ Brrr!... j’en ai

ma claque de leur hospice.

Elle est toujours belle inexplicablement. C’est toujours Cléopâtre, et

ses lèvres dures distillent toujours le venin de la cruauté. Elle ne rit

pas, ne pleure pas, tout lui demeure indifférent.

--Vous n’avez pas la trouille, vous, de grimper mon escalier en plein

jour. Quel type!

--Dites-moi, Léonie, vous êtes très malheureuse ici. Où sont donc vos

meubles?

--Les cochons de concierges ont tout vendu pendant que j’étais à la

_salade_. Vous comprenez... je leur devais des tas... la chandelle, le

vin, et un terme, puis, _le foin_, quoi!

Je suis ahuri.

--Qu’est-ce que c’est que _la salade_ et qu’est-ce que c’est que _le

foin_?

Elle me regarde, méprisante.

--Ah! c’est juste, vous n’êtes pas de la classe. _Le foin_, c’est la

pièce par homme que je donne à cette... maquerelle.

Je deviens très inquiet. N’insistons pas pour _la salade_.

Je suis navré de mon ignorance du milieu, je ne cherche pas du tout une

étude de mœurs, et j’ai la terreur qu’on me la serve malgré moi.

Je voudrais bien m’en aller, je ne sais pas comment.

--Heureusement que ça reprend, le turbin.

Je tressaille.

--Heureusement... dis-je en écho douloureux sans penser à ce que je dis.

--Voyons! m’achète pas, hein, avec tes figures d’enterrement. J’enfile

pas des perles, ici, et il faut que je mange. (Elle ajoute:) De vrai,

j’ai pas faim. J’en ai trop vu là-bas... Tu sais, _de quoi rendre son

ventre à Dieu_.

L’expression: _rendre son ventre à Dieu_ est superbe, mais que nous

voilà loin de mes roses blanches.

Il y a un grand silence entre nous.

Elle raccommode son bas noir en tirant très vite son aiguille; la soie

noire passe et repasse dans le petit trou blanc, sur son poing.

Elle est en jupe de laine sombre, avec un jersey rouge ouvert en rond au

cou. On devine qu’elle a coupé le col parce qu’il était trop usé.

Elle a l’air en maillot de bain.

J’aime mieux ça que les cabochons. Et puis, c’est dans le ton furieux de

la chambre, une chambre de tortures.

--Voulez-vous que je vous appelle autrement que Léonie, dites? Vous

n’avez pas un autre nom?

--Je m’appelle Léonie Bochet sur les papiers, si vous voulez les voir...

Est-ce qu’elle continue à me croire de la police?

--Eh bien, je vous appellerai _Reine_. Cela vous fâche-t-il?

--Comme votre ancienne, hein? Vous y tenez!

Je m’accoude sur le traversin, et je caresse son pied de belle morte

d’un index prudent.

--L’ancienne s’appelait: Cléopâtre. Tu l’as oublié, déjà? Et elle était

couleur de roses blanches, de roses d’ivoire...

Il m’a semblé qu’un éveil se faisait en son impassible visage. Elle n’a

pas souri, se contentant de retirer son pied.

--Ah! oui, les roses!... C’est une infirmière qui me les a prises et on

les a fichues à la chapelle. J’ai gardé votre carte. (Elle baisse la

voix.) Il paraît que vous turbinez, vous, dans les journaux. Un interne

me l’a dit.

Je suis ennuyé qu’elle me suppose journaliste. Pourquoi n’est-elle donc

pas venue me trouver me sachant le Monsieur tapable? Peut-être a-t-elle

eu peur des distances. Elle est bête ou... peureuse?

--Écoute, Reine, je ne travaille pas du tout dans les journaux et je ne

suis pas du tout un Monsieur connu. (Je cherche à lui expliquer les

choses et me voilà embarrassé en dernier point: nous avons l’air de

personnages aux deux bouts d’un téléphone s’égosillant pour être plus

clairs.) Reine... tiens... je vends de l’amour comme toi. Le mien est en

papier, mais il est peut-être plus dangereux... selon certains maris.

Je ne sais pas ce qui m’arrive. Il faut que je pense tout haut devant

elle, précisément parce qu’elle ne peut pas me comprendre.

Elle a un petit rire sec.

--Tu es maboul.

--Je te jure que non... j’essaye de me rapprocher de toi, puisque nous

ne parlons pas la même langue.

--Bien possible. Veux-tu boire quelque chose: une menthe ou de la

chartreuse?

Je fais un geste de prière.

--Pas cela, dis, je bois tes yeux et ce poison me suffit, je t’assure.

--Espèce de dégoûté, mes verres sont propres. (Elle réfléchit.) Je les

laverai devant toi, si tu veux. Je te dois une politesse.

J’ai envie de pleurer.

A trente-trois ans, c’est absurde. Comme c’est réel, ça me fait du bien

de le constater, moi, le pauvre exilé de la vie, toujours dans le rêve

et ne le distinguant plus de la réalité.

--Reine, puisque tu a besoin d’argent, pourquoi n’es-tu pas venue m’en

demander... en sortant de l’hôpital?

--Cette histoire! Pour que tes larbins me foutent à la porte! j’ai pas

besoin de chambard... La police m’a à l’œil... (elle hésite) depuis que

j’ai fait la fenêtre sans sa permission.

--La fenêtre sans permission?

--Oui. Y en a qui sont en cartes, moi, (elle hésite encore) j’y étais

pas. Maintenant, j’y suis. C’est plus la même chose. Il y a les heures

pour le trottoir et les heures pour la fenêtre, faut pas se tromper. Je

peux pas toujours me promener où je veux... rapport à un sergot de ville

qui est mufle comme tout dans cette sale rue.

_Sergot de ville_ est joli.

Je m’habitue un peu à ce langage singulier et lui découvre de la saveur.

--Ai-je le droit, malgré ton sergot de ville, de t’offrir autre chose

que de la menthe ou de la chartreuse? (Et je ris.) Tu n’es pas franche,

Reine, tu n’es pas venue pour d’autres raisons?...

Elle se tait, un instant, puis, brutalement:

--Tu m’embêtes! Je te dis que tu es maboul!

--Ah! sotte qui a peur que de mon côté, je cache un vilain jeu et que je

veuille la _chouriner_ comme un simple monomane!

Elle me regarde en dessous, les lèvres serrées, les prunelles sombres.

On sent que pèsent sur elle toutes les terreurs inconscientes qu’on

entretient chez ces malheureuses: lois des concierges, de la police,

toutes les tyrannies d’une société fière de sa pudeur et qui ne daigne

que les tolérer.

Ou elle a souvenance de quelques tortures inouïes subies de bonne

volonté en une de ses nuits louches de levages d’ivrognes.

Ils ne sont pas tous gris d’un rêve de poète, les ivrognes.

--Reine, est-ce que tu ne désirerais pas faire un autre métier?

J’ai l’air du médecin qui propose l’Italie au poitrinaire pauvre.

--Moi? je sais rien fiche... et je veux rien fiche. Je suis sur le

tas... faut que j’y reste. (Elle ajoute farouche:) Je suis paresseuse,

tu sais.

Il y a quelque chose de lourd sur les épaules de cette fille, de plus

lourd... Elle a une raison pour se réserver ainsi devant un homme

qu’elle pourrait si facilement exploiter.

L'heure sexuelle · 第 20 / 35 题