Impatienté du mauvais succès des négociations, il résolut enfin de

montrer sa force: aussi bien la détresse pressante de l'Empire et les

progrès du mécontentement à la cour de Vienne ne permettaient pas de

plus longs retards. Avant la dernière suspension d'armes, le général de

Holk avait déjà fait de la Bohême une irruption dans la Misnie; il avait

dévasté par le fer et le feu tout ce qui se trouvait sur son passage,

chassé l'électeur dans ses forteresses et pris même la ville de Leipzig.

Mais l'armistice de Silésie arrêta ses ravages, et les suites de ses

déréglements le mirent au cercueil à Adorf. Après la rupture de

l'armistice, Wallenstein fit un nouveau mouvement, comme s'il avait

voulu tomber sur la Saxe par la Lusace, et il fit répandre le bruit que

Piccolomini s'était déjà mis en marche dans cette direction. Aussitôt

Arnheim abandonne son camp de Silésie, afin de poursuivre Piccolomini et

de courir à la défense de l'électorat. Mais son départ laissa à

découvert les Suédois, qui étaient campés, en très-petit nombre, près de

Steinau, sur l'Oder, sous le commandement du comte de Thurn. C'était

justement ce que le duc avait désiré. Il laissa le général saxon prendre

une avance de seize milles dans la Misnie, puis retourna lui-même

subitement sur l'Oder, où il surprit l'armée des Suédois dans la plus

profonde sécurité. Leur cavalerie fut battue par le général Schafgotsch,

détaché en avant, et l'infanterie fut complétement cernée près de

Steinau par l'armée du duc qui suivait. Il donna au comte de Thurn une

demi-heure de réflexion pour se défendre avec deux mille cinq cents

hommes contre plus de vingt mille, ou se rendre à discrétion. Dans de

pareilles circonstances, il n'y avait pas à choisir. Toute l'armée se

rend, et la plus complète victoire est remportée, sans qu'il en coûte

une seule goutte de sang. Drapeaux, bagages, artillerie tombent dans les

mains du vainqueur; les officiers sont faits prisonniers, les soldats

incorporés. Et maintenant, après quatorze ans de vie errante, après

d'innombrables vicissitudes, l'auteur de la révolte de Bohême, le moteur

primitif de toute cette funeste guerre, le fameux comte de Thurn, était

enfin au pouvoir de ses ennemis. On attend à Vienne, avec une

sanguinaire impatience, l'arrivée de ce grand criminel, et l'on goûte

par avance l'horrible triomphe d'immoler à la justice sa principale

victime; mais gâter cette joie aux jésuites était un triomphe beaucoup

plus doux, et Thurn obtint sa liberté. Heureusement pour lui, il en

savait plus qu'on ne devait en apprendre à Vienne, et les ennemis de

Wallenstein étaient aussi les siens. A Vienne, on aurait pardonné au duc

une défaite; on ne lui pardonna jamais cette espérance déçue. «Mais

qu'aurais-je donc dû faire de ce furieux?» écrit-il, avec une malicieuse

moquerie, aux ministres qui lui demandaient compte de cette générosité

déplacée. «Plût au Ciel que tous les généraux de nos ennemis fussent

pareils à celui-là! Il nous rendra de bien meilleurs services à la tête

des armées suédoises qu'en prison.»

La victoire de Steinau fut promptement suivie de la prise de Liegnitz,

de Gross-Glogau, et même de Francfort-sur-l'Oder. Schafgotsch, qui

demeura en Silésie pour achever la soumission de cette province, bloqua

Brieg et inquiéta Breslau inutilement, parce que cette ville libre

veillait sur ses priviléges et qu'elle resta dévouée aux Suédois.

Wallenstein détacha sur la Wartha les généraux Illo et Goetz pour

s'avancer jusque dans la Poméranie et vers les côtes de la Baltique, et

ils s'emparèrent en effet de Landsberg, la clef de la Poméranie. Tandis

que l'électeur de Brandebourg et le duc de Poméranie tremblaient pour

leurs États, Friedland pénétra lui-même, avec le reste de l'armée, dans

la Lusace, où il prit d'assaut Goerlitz et força Bautzen à capituler.

Mais il ne s'agissait pour lui que d'effrayer l'électeur de Saxe, et non

de poursuivre les avantages qu'il avait obtenus. L'épée à la main, il

continuait encore ses propositions de paix auprès du Brandebourg et de

la Saxe, mais avec aussi peu de succès, parce que, par une suite de

contradictions, il avait perdu tout droit à la confiance. Alors il eût

tourné toutes ses forces contre la malheureuse Saxe, et il aurait enfin

atteint son but par la force des armes, si des circonstances impérieuses

ne l'avaient obligé de quitter ces contrées. Les victoires du duc

Bernard sur le Danube, qui menaçaient l'Autriche même d'un danger

prochain, l'appelaient de la manière la plus pressante en Bavière, et

l'expulsion de la Silésie des Saxons et des Suédois lui enlevait tout

prétexte de résister plus longtemps aux ordres de l'empereur et de

laisser sans secours l'électeur de Bavière. Il marcha donc, avec le gros

de l'armée, sur le haut Palatinat, et sa retraite délivra pour toujours

la haute Saxe de ce redoutable ennemi.

Aussi longtemps que la chose avait été possible, il avait différé la

délivrance de la Bavière et s'était joué, par les subterfuges les plus

recherchés, des ordres de l'empereur. A la fin, cédant à des

sollicitations réitérées, il avait envoyé, il est vrai, au secours

d'Altringer, qui cherchait à protéger le Lech et le Danube contre Horn

et Bernard, quelques régiments de Bohême, mais à la condition expresse

de se tenir constamment sur la défensive. Aussi souvent que l'empereur

et l'électeur le suppliaient d'envoyer des secours, il les adressait à

Altringer, qui, selon les déclarations publiques du duc, avait reçu de

lui des pouvoirs illimités; mais, en secret, il liait les mains à ce

général par les plus sévères instructions et le menaçait de mort s'il

outrepassait ses ordres. Lorsque le duc Bernard se fut avancé jusqu'à

Ratisbonne et que l'empereur aussi bien que l'électeur renouvelèrent

avec plus d'instance leurs demandes de secours, il fit mine de vouloir

envoyer le Général Gallas sur le Danube avec des forces considérables;

mais cela ne fut pas non plus exécuté, et ainsi Ratisbonne, Straubing,

Cham tombèrent, comme auparavant l'évêché d'Eichstædt, au pouvoir des

Suédois. Enfin, comme il ne pouvait absolument plus éviter d'obéir aux

ordres sérieux de la cour, il s'avança aussi lentement qu'il put

jusqu'aux limites de la Bavière, où il investit la ville de Cham,

conquise par les Suédois. Mais il n'eut pas plutôt appris qu'on

travaillait du côté de ces derniers à lui susciter une diversion en

Bohême par le moyen des Saxons, qu'il profita de cette rumeur pour y

retourner au plus vite et sans avoir absolument rien accompli. Il

alléguait que tout le reste devait être subordonné à la défense et à la

conservation des États héréditaires de l'empereur, et ainsi il resta

comme enchaîné en Bohême, et garda ce royaume comme s'il eût été déjà sa

propriété. L'empereur lui renouvela, d'un ton plus pressant encore, la

sommation de marcher vers le Danube pour empêcher le dangereux

établissement du duc de Weimar sur les frontières de l'Autriche; mais

Wallenstein mit fin à la campagne pour cette année, et fit prendre de

nouveau à ses troupes leurs quartiers d'hiver dans le royaume épuisé.

Une arrogance si soutenue, ce mépris inouï de tous les ordres impériaux,

une négligence si calculée du bien général, joints à une conduite si

singulièrement équivoque envers l'ennemi, devaient enfin disposer

l'empereur à croire les bruits fâcheux dont l'Allemagne entière était

depuis longtemps remplie. Wallenstein avait su longtemps donner à ses

coupables négociations avec l'ennemi l'apparence d'un dessein légitime,

et persuader au monarque, toujours prévenu en sa faveur, que le but de

ces secrètes conférences n'était autre que de donner la paix à

l'Allemagne. Mais, si impénétrable qu'il crût être, cependant tout

l'ensemble de sa conduite justifiait les accusations dont ses

adversaires assiégeaient sans cesse l'oreille de l'empereur. Déjà, pour

s'enquérir sur les lieux mêmes si elles étaient bien ou mal fondées,

Ferdinand avait envoyé plusieurs fois des espions dans le camp de

Wallenstein; mais, comme le duc évitait de rien donner par écrit, ils ne

rapportaient que de simples présomptions. Cependant, les ministres

eux-mêmes, ses anciens défenseurs à la cour, l'ayant vu grever leurs

terres des mêmes charges que celles des autres et s'étant jetés dans le

parti de ses ennemis; l'électeur de Bavière ayant fait la menace de

s'accommoder avec les Suédois, si l'on gardait plus longtemps ce

général; enfin l'ambassadeur d'Espagne insistant pour sa destitution,

et, en cas de refus, menaçant de retenir les subsides de sa couronne,

l'empereur se vit, pour la seconde fois, dans la nécessité d'ôter à

Wallenstein le commandement.

Les ordres directs et absolus de Ferdinand à l'armée instruisirent

bientôt le duc que le traité fait avec lui était déjà regardé comme

rompu et que sa destitution était inévitable. Un de ses lieutenants en

Autriche, auquel il avait défendu, sous peine de la hache, d'obéir à la

cour, reçut de l'empereur l'ordre direct de se joindre à l'électeur de

Bavière; et à Wallenstein lui-même fut adressée l'injonction formelle

d'envoyer quelques régiments de renforts à la rencontre du cardinal

infant, qui venait d'Italie avec une armée. Toutes ces mesures lui

disaient que le plan était irrévocablement arrêté de le désarmer peu à

peu, pour l'accabler tout d'un coup, quand il serait faible et sans

défense.

Il lui fallut alors se hâter d'accomplir, pour sa sûreté personnelle, le

plan qui n'était d'abord destiné qu'à son agrandissement. Il en avait

différé l'exécution plus que ne le conseillait la prudence, parce que

les constellations favorables lui manquaient toujours, ou, comme il

répondait d'ordinaire à l'impatience de ses amis, «parce que le temps

n'était pas encore venu.» Il ne l'était pas encore, même à cette heure;

mais la nécessité pressante ne permettait plus d'attendre la faveur des

astres. Avant tout, il fallait s'assurer des dispositions des principaux

chefs, et ensuite sonder la fidélité de l'armée, qu'il avait présumée si

gratuitement. Trois d'entre les chefs, les généraux Kinsky, Terzky et

Illo, étaient depuis longtemps dans le secret, et les deux premiers

étaient liés aux intérêts de Wallenstein par le lien de la parenté. Une

égale ambition, une égale haine du gouvernement et l'espoir d'énormes

récompenses les unissaient de la manière la plus étroite avec le duc,

qui n'avait pas dédaigné même les plus vils moyens pour augmenter le

nombre de ses partisans. Il avait un jour persuadé au général Illo de

solliciter à Vienne le titre de comte et lui avait promis à cet effet sa

recommandation la plus énergique. Mais il écrivit secrètement aux

ministres de lui refuser sa demande, parce qu'autrement un grand nombre

se présenteraient qui avaient les mêmes mérites et pouvaient prétendre à

la même récompense. Lorsque Illo fut de retour à l'armée, Wallenstein

s'empressa de l'interroger, avant toute chose, sur l'issue de ses

sollicitations; et, quand Illo lui apprit qu'il n'avait pas réussi, il

se mit à proférer contre la cour les plaintes les plus amères. «Voilà

donc, s'écria-t-il, ce que nous avons gagné par nos fidèles services! On

tiendra si peu de compte de mon entremise, et l'on refusera à vos

mérites une récompense si insignifiante! Qui voudrait servir plus

longtemps un maître si ingrat? Non, pour ce qui me regarde, je suis

désormais l'ennemi déclaré de la maison d'Autriche.» Illo applaudit, et

c'est ainsi qu'il se forma entre eux une étroite liaison.

Mais ce que savaient ces trois confidents de Friedland fut longtemps

pour les autres un secret impénétrable, et la confiance avec laquelle

Wallenstein parlait du dévouement de ses officiers se fondait uniquement

sur les bienfaits dont il les avait comblés et sur leur mécontentement

de la cour. Il fallait que cette vague présomption se changeât en

certitude, avant qu'il jetât le masque et se permît d'agir ouvertement

contre l'empereur. Le comte Piccolomini, le même qui s'était signalé, à

la bataille de Lützen, par une bravoure sans exemple, fut le premier

dont il mit à l'épreuve la fidélité. Il s'était attaché ce général par

de grandes largesses, et il lui donnait la préférence sur tous les

autres, parce que Piccolomini était né sous la même constellation que

lui. Il lui déclara que, contraint par l'ingratitude de l'empereur et

par son propre danger, si prochain, il était irrévocablement résolu à se

détacher de la cause autrichienne, à passer du côté des ennemis avec la

meilleure partie de l'armée, et à combattre la maison d'Autriche dans

tous les pays soumis à sa domination, jusqu'à ce que sa puissance fût

entièrement déracinée. Pour cette entreprise, il avait compté

principalement sur Piccolomini et lui avait par avance destiné les plus

magnifiques récompenses. Quand ce général, pour dissimuler son trouble,

à cette proposition surprenante, lui parla des obstacles et des périls

qui s'opposeraient à une entreprise si hasardeuse, Wallenstein se railla

de ses craintes. «Dans ces coups hardis, s'écria-t-il, le commencement

seul est difficile. Les astres lui étaient favorables, l'occasion telle

qu'on pouvait la désirer; il fallait, au surplus, remettre quelque chose

au hasard. Sa résolution était inébranlable, et, si cela ne se pouvait

faire autrement, il tenterait la fortune à la tête de mille chevaux.»

Piccolomini se garda bien d'exciter la méfiance de Friedland par une

plus longue opposition et se rendit, avec l'apparence de la conviction,

à la force de ses raisons. L'aveuglement de Wallenstein alla si loin,

que, malgré tous les avertissements de Terzky, il ne lui vint pas à

l'idée de suspecter la sincérité de cet homme, qui ne perdit pas un

moment pour mander à Vienne l'importante découverte qu'il venait de

faire.

Pour hasarder enfin, en vue de son but, le pas décisif, il convoqua, au

mois de janvier 1634, tous les chefs de l'armée, à Pilsen, où il s'était

rendu aussitôt après sa retraite de Bavière. Les dernières demandes de

l'empereur d'épargner aux États héréditaires les quartiers d'hiver, de

reprendre Ratisbonne sans attendre la fin de la saison rigoureuse, et de

diminuer l'armée de six mille cavaliers pour renforcer le cardinal

infant, étaient assez importantes pour être pesées devant le conseil de

guerre tout entier, et ce prétexte spécieux cacha à la curiosité

publique le véritable objet de cette convocation. La Suède et la Saxe y

furent aussi invitées secrètement pour traiter de la paix avec le duc de

Friedland. On devait se concerter par écrit avec les chefs des corps

éloignés. Vingt des commandants convoqués parurent; mais les principaux,

Gallas, Collorédo et Altringer manquèrent justement au rendez-vous. Le

duc leur fit répéter ses invitations avec instance; toutefois, en

attendant leur prochaine arrivée, il fit procéder à l'affaire

principale.

Ce qu'il était sur le point d'entreprendre n'était pas peu de chose.

Déclarer capable de la plus honteuse infidélité une fière et vaillante

noblesse, gardienne vigilante de son honneur! A la vue d'officiers

accoutumés jusqu'alors à respecter en lui l'image de la majesté

impériale, le juge de leurs actions, le conservateur des lois, se

montrer tout à coup comme un misérable, un séducteur, un rebelle! Ce

n'était pas peu de chose d'ébranler dans ses fondements une puissance

légitime, affermie par une longue durée, consacrée par la religion et

les lois; de détruire tous ces prestiges de l'imagination et des sens,

gardiens redoutables d'un trône légitime; d'extirper d'une main violente

tous ces sentiments indélébiles du devoir, qui parlent si haut et si

puissamment dans le coeur du sujet pour le souverain naturel. Mais,

ébloui par l'éclat d'une couronne, Wallenstein n'aperçut pas l'abîme qui

s'ouvrait à ses pieds, et, dans la pleine et vive conscience de sa

force, il négligea, destinée commune des âmes fortes et hardies!

d'apprécier et de calculer exactement les obstacles. Wallenstein ne vit

rien qu'une armée en partie indifférente envers la cour, en partie

irritée; une armée qui était habituée à vénérer son pouvoir avec une

aveugle soumission; à trembler devant lui, comme devant son législateur

et son juge; à suivre ses ordres avec crainte et respect, comme les

arrêts du destin. Dans les flatteries exagérées par lesquelles on

rendait hommage à sa toute-puissance, dans les hardies insultes qu'une

soldatesque effrénée se permettait contre la cour et le gouvernement, et

qu'excusait la licence fougueuse du camp, il crut reconnaître les vrais

sentiments de l'armée, et l'audace avec laquelle on se hasardait à

blâmer jusqu'aux actions du monarque, lui garantissait l'empressement

des troupes à renoncer au devoir envers un souverain si méprisé. Mais ce

qui lui avait paru un obstacle si léger se leva contre lui comme le plus

formidable adversaire: tous ses calculs échouèrent contre la fidélité de

ses troupes. Enivré de l'ascendant qu'il conservait sur des bandes si

indociles, il mettait tout sur le compte de sa grandeur personnelle,

sans distinguer ce qui se rapportait à lui-même et ce qu'il devait à la

dignité dont il était revêtu. Tout tremblait devant lui, parce qu'il

exerçait un pouvoir légitime, parce que l'obéissance envers lui était un

devoir, parce que son autorité était appuyée sur la majesté du trône. La

grandeur à elle seule peut bien arracher l'admiration et l'effroi, mais

il n'y a que la grandeur légitime qui impose le respect et la

soumission. Et il se dépouillait lui-même de cet avantage aussitôt qu'il

jetait le masque et montrait en sa personne un criminel.

Le feld-maréchal Illo entreprit de sonder les sentiments des chefs et de

les préparer à la démarche qu'on attendait d'eux. Il commença par leur

exposer les dernières demandes que la cour avait faites au général et à

l'armée, et, par le tour odieux qu'il sut leur donner, il lui fut aisé

d'enflammer la colère de toute l'assemblée. Après ce début bien choisi,

il s'étendit avec beaucoup d'éloquence sur les services de l'armée et du

général, et sur l'ingratitude dont l'empereur avait coutume de les

récompenser. «L'influence espagnole, affirma-t-il, dirigeait tous les

pas de la cour; le ministère était à la solde de l'Espagne; le duc de

Friedland lui seul avait résisté jusqu'alors à cette tyrannie, et par là

il s'était attiré la haine des Espagnols. L'éloigner du commandement ou

se défaire entièrement de lui était, poursuivit-il, depuis longtemps le

but de leurs plus ardents efforts, et, en attendant que l'un ou l'autre

leur réussisse, on cherche à miner sourdement sa puissance militaire. Le

seul motif qu'on ait, en travaillant à faire passer le commandement dans

les mains du roi de Hongrie, c'est de pouvoir promener à plaisir ce

prince à la tête des troupes en campagne, comme l'organe docile

d'inspirations étrangères, et affermir d'autant mieux en Allemagne la

puissance espagnole. C'est uniquement afin de diminuer l'armée qu'on

demande six mille hommes pour le cardinal infant; c'est uniquement pour

la consumer par une campagne d'hiver qu'on insiste sur la reprise de

Ratisbonne dans cette saison meurtrière. On rend difficiles aux troupes

tous les moyens de vivre, tandis que les jésuites et les ministres

s'engraissent de la sueur des provinces et dissipent l'argent destiné

aux soldats. Le général avoue l'impuissance où il est de tenir parole à

l'armée, parce que la cour l'abandonne. Pour tous les services qu'il a

rendus, dans l'espace de vingt-deux ans, à la maison d'Autriche, pour

toutes les fatigues qu'il a essuyées, pour tous les sacrifices qu'il a

faits de sa fortune depuis qu'il sert l'empereur: on lui réserve, pour

la seconde fois, une honteuse destitution. Mais il déclare qu'il ne veut

pas laisser les choses en venir là. Il renonce de plein gré au

commandement, avant qu'on le retire par violence de ses mains. Voilà,

continue l'orateur, ce qu'il fait savoir par moi aux officiers. Que

chacun se demande maintenant à lui-même s'il est prudent de sacrifier un

tel général. Que tous voient qui leur remboursera les sommes qu'ils ont

dépensées au service de l'empereur, et où ils recueilleront la

récompense méritée de leur valeur, quand aura disparu celui sous les

yeux duquel ils l'ont signalée.»

Un cri unanime, qu'il ne fallait pas laisser partir le général,

interrompit l'orateur. Quatre des principaux sont délégués pour lui

porter le voeu de l'assemblée et le supplier de ne pas abandonner

l'armée. Le duc refusa pour la forme et ne se rendit qu'après une

deuxième députation. Cette condescendance de sa part semblait mériter de

la leur une déférence réciproque. Comme il s'engageait à ne pas quitter

le service à l'insu et sans le consentement des chefs, il leur demanda

par écrit une contre-promesse de lui rester fidèlement et fermement

attachés, de ne jamais se séparer ou se laisser séparer de lui, et de

donner pour lui jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Celui qui se

détacherait de l'alliance serait tenu pour un traître oublieux de sa foi

et traité par les autres en ennemi commun. La condition formellement

ajoutée: «Aussi longtemps que Wallenstein emploierait l'armée pour le

service de l'empereur,» éloignait toute fausse interprétation, et aucun

des chefs assemblés ne fit difficulté de donner son entière approbation

à une demande qui semblait si innocente et si équitable.

La lecture de cet écrit eut lieu immédiatement avant un festin que le

feld-maréchal Illo avait ordonné tout exprès à cette intention: la

signature devait être donnée après le repas. L'amphitryon prit soin

d'émousser la raison de ses convives par des boissons fortes, et ce fut

seulement lorsqu'il les vit chanceler par l'effet des vapeurs du vin

qu'il leur donna l'écrit à signer. La plupart tracèrent inconsidérément

leurs noms sans savoir ce qu'ils signaient; un petit nombre seulement,

qui furent plus curieux ou plus défiants, parcoururent la feuille encore

une fois et découvrirent avec étonnement que la clause: «Aussi longtemps

que Wallenstein emploierait l'armée dans l'intérêt de l'empereur,» avait

été retranchée. En effet, Illo, par une adroite supercherie, avait

remplacé le premier exemplaire de l'engagement par un autre dans lequel

cette formule manquait. La tromperie fut signalée, et beaucoup

d'officiers refusèrent alors de donner leur signature. Piccolomini, qui

pénétrait tout l'artifice, et ne prenait part à cette scène que pour en

informer la cour, s'oublia dans l'ivresse jusqu'à porter la santé de

l'empereur. Mais alors le comte Terzky se leva et déclara parjures

coquins tous ceux qui se dédiraient. Ses menaces, l'idée du danger

inévitable auquel on était exposé par un plus long refus, l'exemple du

grand nombre et l'éloquence d'Illo triomphèrent enfin des scrupules, et

la feuille fut signée de tous sans exception.

Maintenant Wallenstein avait, il est vrai, atteint son but; mais

l'opposition tout à fait inattendue des chefs l'arracha tout d'un coup à

l'illusion flatteuse dont il s'était bercé jusqu'alors. En outre, la

plupart des noms étaient griffonnés d'une manière si illisible, qu'on ne

pouvait s'empêcher de soupçonner une intention déloyale. Mais, au lieu

d'être amené à la réflexion par cet avis du sort, il répandit, dans un

débordement de plaintes et de malédictions indignes, la fureur de son

ressentiment. Il appela, le lendemain matin, les chefs auprès de lui, et

entreprit, en personne, de leur répéter tout le contenu de l'exposé

qu'Illo leur avait fait le jour précédent. Après qu'il eut exhalé son

mécontentement contre la cour dans les invectives et les reproches les

plus amers, il rappela à ses officiers leur résistance de la veille, et

déclara que par cette découverte il avait été déterminé à retirer sa

promesse. Les chefs s'éloignèrent muets et consternés; mais, après une

courte délibération dans l'antichambre, ils reparurent pour s'excuser de

l'incident de la veille et s'offrir à signer de nouveau.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 29 / 36 段