Palatinat et s'être emparé de Neumarkt, dirigea sa marche vers la
frontière souabe, où les Impériaux s'étaient considérablement renforcés
dans l'intervalle et menaçaient le Wurtemberg d'une invasion
désastreuse. Effrayés de son approche, ils se retirent vers le lac de
Constance; mais cela ne servit qu'à montrer aux Suédois le chemin de ce
pays, qu'ils n'avaient pas encore visité. Une possession à l'entrée de
la Suisse était pour ceux-ci d'une extrême importance, et la ville de
Constance semblait particulièrement propre à les mettre en communication
avec les confédérés. Gustave Horn entreprit donc aussitôt le siége de
cette place. Mais, dépourvu d'artillerie et obligé d'en faire venir
d'abord du Wurtemberg, il ne pouvait assez accélérer son entreprise pour
ne pas laisser aux ennemis le loisir de délivrer cette ville, qu'il
était d'ailleurs si facile d'approvisionner par le lac. Il quitta donc,
après une vaine tentative, la ville et son territoire, pour faire tête,
sur les bords du Danube, à un pressant danger.
Sur l'invitation de l'empereur, le cardinal infant, frère du roi
d'Espagne Philippe IV, et gouverneur de Milan, avait mis sur pied une
armée de quatorze mille hommes, qui était destinée à opérer sur le Rhin,
indépendante de l'autorité de Wallenstein, et à défendre l'Alsace. Ces
forces parurent alors en Bavière, sous le commandement d'un Espagnol, le
duc de Féria; et, afin qu'on pût les employer sans retard contre les
Suédois, Altringer reçut l'ordre de les joindre aussitôt avec ses
troupes. Dès la première nouvelle de l'apparition de cette armée,
Gustave Horn avait appelé du Rhin, comme renfort, le comte palatin de
Birkenfeld, et, après s'être réuni à lui à Stockach, il marcha hardiment
aux ennemis, forts de trente mille hommes. Ils avaient franchi le Danube
et dirigé leur marche vers la Souabe, où Gustave Horn s'approcha d'eux,
un jour, au point que les deux armées n'étaient plus qu'à un demi-mille
l'une de l'autre. Mais, au lieu d'accepter l'offre de la bataille, les
Impériaux marchèrent par les villes forestières vers le Brisgau et
l'Alsace, où ils arrivèrent assez tôt pour débloquer Brisach et mettre
un terme aux progrès victorieux du rhingrave Othon-Louis. Ce dernier
avait conquis peu auparavant les villes forestières, et, soutenu par le
comte palatin de Birkenfeld, qui délivra le bas Palatinat et battit le
duc de Lorraine, il avait assuré de nouveau dans ces contrées la
prépondérance aux armes suédoises. Alors, il est vrai, il dut céder à la
supériorité de l'ennemi; mais bientôt Horn et Birkenfeld marchent à son
secours, et, après un court triomphe, les Impériaux se voient de nouveau
chassés de l'Alsace. Un automne rigoureux, qui les surprend dans cette
malheureuse retraite, fait périr la plupart des Italiens, et le chagrin
que lui cause le mauvais succès de cette entreprise donne la mort à leur
chef lui-même, le duc de Féria.
Cependant, le duc Bernard de Weimar, avec dix-huit régiments
d'infanterie et cent quarante cornettes de cavalerie, avait pris
position sur le Danube, pour couvrir la Franconie, aussi bien que pour
observer sur ce fleuve les mouvements de l'armée bavaro-impériale.
Altringer n'eut pas plutôt dégarni ces frontières, pour se joindre aux
troupes italiennes du duc de Féria, que Bernard profita de son
éloignement, se hâta de passer le Danube, et parut devant Ratisbonne,
aussi prompt que la foudre. La possession de cette ville était décisive
pour les entreprises des Suédois sur la Bavière et l'Autriche; elle leur
donnait un établissement sur le Danube, et une retraite sûre en cas de
revers, de même qu'elle les mettait seule en état de faire dans ces pays
des conquêtes durables. Conserver Ratisbonne avait été le dernier, le
pressant conseil de Tilly mourant à l'électeur de Bavière, et
Gustave-Adolphe avait déploré, comme une perte irréparable, que les
Bavarois l'eussent prévenu en occupant cette place. Aussi l'effroi de
Maximilien fut-il inexprimable, quand le duc Bernard surprit cette ville
et se disposa sérieusement à l'assiéger.
Quinze compagnies seulement, la plupart de nouvelles levées, en
composaient la garnison: c'étaient des forces plus que suffisantes pour
fatiguer l'ennemi, quelle que fût sa supériorité, si elles étaient
soutenues par une bourgeoisie bien intentionnée et guerrière. Mais celle
de Ratisbonne était justement le plus dangereux ennemi que la garnison
bavaroise eût à combattre. Les habitants protestants, également jaloux
de leur croyance et de leur liberté impériale, s'étaient courbés à
regret sous le joug bavarois et attendaient depuis longtemps avec
impatience l'apparition d'un sauveur. L'arrivée de Bernard devant leurs
murs les remplit d'une vive joie, et il était fort à craindre qu'ils ne
soutinssent par une émeute au dedans les entreprises des assiégeants.
Dans cette grande perplexité, l'électeur adresse à l'empereur, au duc de
Friedland, les lettres les plus pathétiques, pour qu'on lui accorde
seulement un secours de cinq mille hommes. Ferdinand envoie
successivement sept messagers, avec cette commission, à Wallenstein, qui
promet les plus prompts secours, et annonce en effet par Gallas à
l'électeur la prochaine arrivée de douze mille hommes sous les ordres de
ce général, mais en même temps défend à celui-ci, sous peine de la vie,
de se mettre en chemin. Sur l'entrefaite, le commandant bavarois de
Ratisbonne, dans l'attente d'une prompte délivrance, avait pris les
meilleures dispositions pour défendre la ville: il avait armé les
paysans catholiques, désarmé au contraire les bourgeois protestants, et
veillé avec le plus grand soin à ce qu'ils ne pussent faire aucune
entreprise dangereuse contre la garnison. Mais, comme aucun secours ne
paraissait, et que l'artillerie des ennemis foudroyait sans relâche les
remparts, il pourvut à sa sûreté et à celle de la garnison par une
capitulation honorable, et abandonna les employés et les ecclésiastiques
bavarois à la clémence du vainqueur.
Avec l'occupation de Ratisbonne, les projets du duc Bernard s'étendent,
et la Bavière même est devenue pour son hardi courage un champ trop
étroit. Il veut pénétrer jusqu'aux frontières de l'Autriche, armer
contre l'empereur les paysans protestants et leur rendre la liberté
religieuse. Il avait déjà conquis Straubing, tandis qu'un autre général
suédois soumettait les bords septentrionaux du Danube. Bravant, à la
tête de ses Suédois, la rigueur de la température, il atteint
l'embouchure de l'Isar et fait passer ce fleuve à ses troupes, sous les
yeux du général bavarois de Werth, qui est campé dans ce lieu. Déjà
tremblent Passau et Lintz, et l'empereur, consterné, redouble ses
sommations et ses ordres à Wallenstein de secourir au plus tôt la
Bavière accablée. Mais Bernard victorieux met de lui-même un terme à
ses conquêtes. Ayant, devant lui, l'Inn, défendu par de nombreux
châteaux forts; derrière lui, deux armées ennemies, un pays mal
intentionné, et l'Isar, sur les bords duquel nul poste tenable ne le
protége, de même que le sol gelé ne lui permet d'élever aucuns
retranchements; menacé par toutes les forces de Wallenstein, qui s'est
enfin décidé à marcher sur le Danube, il se dérobe par une retraite
opportune au danger de voir couper ses communications avec Ratisbonne et
d'être cerné par les ennemis. Il se hâte de passer l'Isar et le Danube,
pour défendre contre Wallenstein les conquêtes faites dans le haut
Palatinat, décidé même à ne pas refuser une bataille avec ce général.
Mais Wallenstein, qui n'avait jamais eu la pensée de rien faire
d'important sur le Danube, n'attend pas son approche, et, avant que les
Bavarois commencent tout de bon à se réjouir de la sienne, il a déjà
disparu du côté de la Bohême. Bernard termine donc alors sa glorieuse
campagne et accorde à ses troupes dans les quartiers d'hiver, sur le
territoire ennemi, un repos bien mérité.
Tandis que Gustave Horn en Souabe, le comte palatin de Birkenfeld, le
général Baudissin et le rhingrave Othon-Louis sur le haut et le bas
Rhin, et le duc Bernard sur le Danube, faisaient la guerre avec une
telle supériorité, la gloire des armes suédoises n'était pas soutenue
moins glorieusement dans la basse Saxe et la Westphalie par le duc de
Lunebourg et le landgrave de Hesse-Cassel. Le duc Georges prit la
forteresse de Hameln après la plus courageuse résistance, et l'armée
combinée des Hessois et des Suédois remporta, près d'Oldendorf, une
brillante victoire sur le général impérial de Gronsfeld, qui commandait
aux bords du Wéser. Dans cette bataille, le comte de Wasabourg, fils
naturel de Gustave-Adolphe, se montra digne de sa naissance. Seize
canons, tous les bagages des Impériaux et soixante-quatorze étendards
tombèrent dans les mains des Suédois; environ trois mille ennemis
restèrent sur la place, et le nombre des prisonniers fut presque aussi
grand. La ville d'Osnabrück fut réduite à capituler par le colonel
suédois Kniphausen, et Paderborn par le landgrave de Hesse-Cassel. En
revanche, Bückebourg, place très-importante pour les Suédois, tomba dans
les mains des Impériaux. Sur presque tous les points de l'Allemagne, on
voit triompher les armées suédoises, et l'année qui suivit la mort de
Gustave-Adolphe ne montra encore aucun indice de la perte qu'on avait
faite en la personne de ce grand capitaine.
Dans l'exposé des principaux événements qui signalèrent la campagne de
l'année 1633, l'inaction de l'homme qui, entre tous assurément, excitait
la plus grande attente, doit causer un juste étonnement. De tous les
généraux dont les exploits nous ont occupés dans cette campagne, il n'y
en avait aucun qui pût se mesurer, pour l'expérience, le talent et la
gloire militaire, avec Wallenstein, et c'est lui précisément qui, à
partir de la bataille de Lützen, disparaît à nos yeux. La mort de son
grand adversaire lui laisse libre tout le champ de la gloire;
l'attention de l'Europe entière est fixée sur les exploits qui doivent
effacer le souvenir de sa défaite et annoncer au monde sa supériorité
dans l'art de la guerre; et cependant il reste oisif en Bohême, tandis
que les pertes de l'empereur en Bavière, dans la basse Saxe et sur le
Rhin réclament instamment sa présence: mystère également impénétrable
pour les amis et les ennemis, objet d'effroi pour l'empereur, et
pourtant aussi sa dernière espérance. Après la bataille perdue de
Lützen, il s'était retiré, avec une précipitation inexplicable, dans le
royaume de Bohême, où il ordonna les enquêtes les plus sévères sur la
conduite de ses officiers dans cette journée. Ceux que le conseil de
guerre reconnut coupables furent condamnés à mort avec une inexorable
rigueur; ceux qui s'étaient bravement conduits furent récompensés avec
une royale munificence, et la mémoire des morts éternisée par de
magnifiques monuments. Pendant tout l'hiver, il écrasa les provinces
impériales par des contributions exorbitantes et par les quartiers
d'hiver, qu'il eut soin de ne pas prendre dans les pays ennemis afin
d'épuiser les ressources des provinces autrichiennes. Mais, à l'entrée
du printemps de 1633, au lieu d'ouvrir les hostilités avant tous les
autres, avec son armée bien entretenue et formée de troupes d'élite, et
de se montrer dans toute la puissance de son commandement, il fut le
dernier à paraître en campagne, et ce fut encore un État héréditaire de
l'empereur dont il fit le théâtre de la guerre.
Entre toutes les provinces de l'Autriche, c'était la Silésie qui se
trouvait exposée au plus grand danger. Trois différentes armées, une
suédoise sous le comte de Thurn, une saxonne sous Arnheim et le duc de
Lauenbourg, et une brandebourgeoise sous Borgsdorf, avaient porté en
même temps la guerre dans ce pays. Elles avaient déjà en leur possession
les places les plus importantes, et Breslau même avait embrassé le parti
des alliés. Mais cette foule de généraux et d'armées fut précisément ce
qui conserva ce pays à l'empereur: en effet, la jalousie des chefs et la
haine mutuelle des Suédois et des Saxons ne leur permirent jamais d'agir
avec ensemble, Arnheim et Thurn se disputaient le commandement; les
Brandebourgeois et les Saxons faisaient cause commune contre les
Suédois, qu'ils regardaient comme d'importuns étrangers et auxquels ils
cherchaient à nuire chaque fois qu'ils en trouvaient la moindre
occasion. Au contraire, les Saxons vivaient avec les Impériaux sur un
pied beaucoup plus amical, et il arrivait souvent que les officiers des
deux armées ennemies se visitaient réciproquement et se donnaient des
repas. On laissait les Impériaux sauver leurs biens sans obstacle, et,
parmi les Allemands de l'armée combinée, un grand nombre ne cachaient
point qu'ils avaient reçu de Vienne de fortes sommes. Au milieu d'alliés
si équivoques, les Suédois se voyaient vendus et trahis, et, quand on
s'entendait si mal, il était impossible de songer à aucune grande
entreprise. Le général d'Arnheim était d'ailleurs presque toujours
absent, et, lorsqu'enfin il revint à l'armée, déjà Wallenstein
s'approchait des frontières avec des forces redoutables.
Il entra en Silésie à la tête de quarante mille hommes, et les alliés
n'en avaient pas plus de vingt-quatre mille à lui opposer. Néanmoins,
ils voulurent tenter une bataille et parurent devant Münsterberg, où
Wallenstein avait établi un camp retranché; mais il les laissa
séjourner là huit jours sans faire lui-même le moindre mouvement; puis
il quitta ses lignes et défila devant leur camp d'un pas fier et
tranquille. Même après qu'il eut levé le sien, et tout le temps que les
ennemis, devenus plus hardis, demeurèrent près de lui, il dédaigna de
profiter de l'occasion. Le soin avec lequel il évitait la bataille fut
attribué à la crainte; mais, avec sa vieille gloire militaire,
Wallenstein pouvait braver un pareil soupçon. La vanité des alliés ne
leur permit pas de remarquer qu'il se jouait d'eux et qu'il leur faisait
généreusement grâce de la défaite, parce que, pour le moment, une
victoire sur eux ne le servait pas. Cependant, pour leur montrer qu'il
était le maître et que ce n'était point la crainte de leurs forces qui
le tenait dans l'inaction, il fit mettre à mort le commandant d'un
château qui tomba dans ses mains, pour n'avoir pas rendu sur-le-champ
une place qui n'était pas tenable.
Les deux armées étaient depuis neuf jours en présence l'une de l'autre,
à la portée du mousquet, quand le comte Terzky, sortant de l'armée de
Wallenstein, parut avec un trompette devant le camp des alliés pour
inviter le général d'Arnheim à une conférence. Elle avait pour objet de
proposer, au nom de Wallenstein, tout supérieur en forces qu'il était,
un armistice de six semaines. «Il était venu, disait-il, pour conclure
une paix perpétuelle avec la Suède et les princes de l'Empire, payer les
soldats et donner à chacun satisfaction. Tout cela était en son pouvoir,
et, si l'on faisait difficulté à Vienne de ratifier sa décision, il
était prêt à se réunir avec les alliés, et (ceci fut, il est vrai,
soufflé seulement aux oreilles d'Arnheim) à envoyer l'empereur au
diable.» Dans une seconde entrevue, il s'expliqua encore plus clairement
avec le comte de Thurn. «Tous les priviléges, disait-il, seraient de
nouveau confirmés, tous les exilés bohêmes rappelés et rétablis dans
leurs biens, et il serait lui-même le premier à leur restituer la part
qui lui était échue. Les jésuites seraient expulsés, comme étant les
auteurs de toutes les vexations précédentes; la couronne de Suède serait
satisfaite par des payements à termes fixes; toutes les troupes inutiles
des deux partis seraient menées contre les Turcs.» Le dernier point
contenait le mot de toute l'énigme: «S'il obtenait pour lui la couronne
de Bohême, tous les proscrits auraient à se louer de sa générosité; une
complète liberté de religion régnerait désormais dans le royaume; la
maison palatine rentrerait dans tous ses droits, et le margraviat de
Moravie lui servirait à lui-même de dédommagement pour le Mecklembourg.
Alors les armées alliées marcheraient sur Vienne sous sa conduite, pour
arracher à l'empereur, les armes à la main, son consentement à ce
traité.»
Il était donc levé maintenant, le voile qui couvrait le projet que
Wallenstein avait mûri pendant de longues années dans le plus mystérieux
silence. Aussi bien toutes les circonstances montraient qu'il n'y avait
point de temps à perdre pour l'exécution. C'était seulement son aveugle
confiance dans le bonheur des armes de Friedland et dans la supériorité
de son génie, qui avait inspiré à l'empereur la ferme résolution de
remettre à cet homme impérieux, malgré toutes les représentations de
l'Espagne et de la Bavière, et aux dépens de sa propre dignité, un
commandement si absolu. Mais la croyance que Wallenstein était
invincible avait été depuis longtemps ébranlée par sa longue inaction,
et presque entièrement détruite après la malheureuse bataille de Lützen.
Maintenant ses ennemis se réveillaient de nouveau à la cour de
Ferdinand, et le mécontentement de l'empereur, qui avait vu échouer ses
espérances, procurait auprès de lui à leurs représentations l'accueil
souhaité. Ils passèrent en revue, avec une mordante critique, toute la
conduite de Friedland; ils rappelèrent au monarque jaloux son insolent
orgueil et sa résistance aux ordres impériaux; ils invoquèrent à leur
aide les plaintes des sujets autrichiens sur ses vexations infinies; ils
rendirent suspecte sa fidélité et insinuèrent d'effrayants avis sur ses
intentions secrètes. Ces accusations, qui n'étaient d'ailleurs que trop
justifiées par toute la conduite de Wallenstein, ne laissaient pas de
jeter dans l'esprit de Ferdinand de profondes racines; mais le pas était
fait, et le vaste pouvoir dont on avait revêtu le duc ne pouvait lui
être arraché sans un grand péril. Diminuer ce pouvoir insensiblement
était tout ce qui restait possible à l'empereur, et, pour y parvenir
avec quelque succès, il fallait le diviser; mais avant tout il fallait
chercher à se rendre indépendant de la bonne volonté de Wallenstein.
Cependant on s'était désisté même de ce droit dans le traité qu'on avait
conclu avec lui, et la propre signature de l'empereur le protégeait
contre toute tentative faite pour placer un autre général à ses côtés ou
pour exercer une influence directe sur ses troupes. Comme on ne pouvait
ni observer ni anéantir ce pernicieux traité, il fallut recourir à un
artifice. Friedland était généralissime de l'empereur en Allemagne, mais
son pouvoir ne s'étendait pas plus loin, et il ne pouvait s'arroger
aucune autorité sur une armée étrangère. On fait donc lever à Milan une
armée espagnole, et on la fait combattre en Allemagne sous un général
espagnol. Ainsi Wallenstein n'est plus l'homme indispensable, parce
qu'il a cessé d'être unique, et l'on a, au besoin, un appui contre
lui-même.
Le duc sentit promptement et profondément d'où partait ce coup et à quoi
il tendait. En vain il protesta auprès du cardinal infant contre cette
innovation, qui violait le traité: l'armée italienne entra en Allemagne,
et l'on obligea Wallenstein d'envoyer le général Altringer pour la
renforcer. A la vérité, il sut lui lier si bien les mains par de sévères
instructions, que l'armée italienne recueillit peu de gloire en Alsace
et en Souabe; mais cet acte d'autorité de la cour l'avait arraché à sa
sécurité et lui avait fait pressentir l'approche du danger. Pour ne pas
perdre une seconde fois le commandement et avec lui le fruit de tous ses
efforts, il fallait qu'il se hâtât d'accomplir son dessein. Par
l'éloignement des officiers suspects et par sa libéralité envers les
autres, il se croyait assuré de la fidélité de ses troupes. Il avait
sacrifié toutes les autres classes de l'État, tous les devoirs de la
justice et de l'humanité, à l'avantage de l'armée: aussi comptait-il sur
sa reconnaissance. Sur le point de donner au monde un exemple inouï
d'ingratitude envers l'auteur de sa fortune, il fondait toute sa
grandeur sur la reconnaissance qu'on devait lui témoigner, à lui.
Les chefs des armées silésiennes n'avaient aucun plein pouvoir de leurs
supérieurs pour conclure à eux seuls une affaire aussi grave que celle
qui était proposée par Wallenstein, et ils n'osèrent pas même accorder
pour plus de quinze jours l'armistice demandé. Avant de s'ouvrir aux
Suédois et aux Saxons, le duc avait jugé prudent de s'assurer, dans son
audacieuse entreprise, l'appui de la France. A cet effet, le comte de
Kinsky, non sans de très-méfiantes précautions, entama avec Feuquières,
plénipotentiaire français à Dresde, des négociations secrètes, qui
eurent une issue entièrement conforme aux désirs du duc. Feuquières
reçut de sa cour l'ordre de promettre tout l'appui de la France, et
d'offrir à Wallenstein, s'il en avait besoin, une somme d'argent
considérable.
Mais ce fut précisément cette attention excessive à se couvrir de tous
côtés qui le conduisit à sa perte. Le plénipotentiaire français
découvrit avec une grande surprise qu'un dessein qui, plus que tout
autre, avait besoin de secret, avait été communiqué aux Suédois et aux
Saxons. Le ministère de Saxe était, comme on le savait généralement,
dans les intérêts de l'empereur, et les conditions offertes aux Suédois
restaient beaucoup trop au-dessous de leur attente pour pouvoir jamais
obtenir leur assentiment. Feuquières trouvait donc inconcevable que le
duc eût pu compter sérieusement sur l'appui des premiers et sur la
discrétion des seconds. Il confia ses doutes et ses inquiétudes au
chancelier suédois, à qui les vues de Wallenstein inspiraient une tout
aussi grande défiance et qui goûtait encore moins ses propositions.
Quoique ce ne fût pas un secret pour lui que le duc avait déjà entamé
précédemment de pareilles négociations avec Gustave-Adolphe, il ne
comprenait pas comment il serait possible à Wallenstein de porter toute
l'armée à la défection et de réaliser ses immenses promesses. Un plan si
excessif et une conduite si inconsidérée ne semblaient pas bien
s'accorder avec le caractère taciturne et défiant de Friedland, et l'on
était tenté de ne voir dans toute l'affaire qu'une ruse et une
tromperie, parce qu'il était plutôt permis de douter de sa loyauté que
de sa prudence. Les soupçons d'Oxenstiern gagnèrent à la fin Arnheim
lui-même, qui, plein de confiance en la sincérité de Wallenstein,
s'était rendu à Gelnhausen auprès du chancelier pour le déterminer à
mettre à la disposition du duc ses meilleurs régiments. On commença à
craindre que toute la proposition ne fût qu'un piége habilement tendu
pour désarmer les alliés et faire tomber l'élite de leurs forces dans
les mains de l'empereur. Le caractère connu de Wallenstein ne démentait
point ce fâcheux soupçon, et les contradictions dans lesquelles il
s'embarrassa plus tard firent qu'enfin l'on ne sut plus du tout que
penser de lui. Tandis qu'il s'efforçait d'attirer les Suédois dans son
alliance, et leur demandait même leurs meilleures troupes, il déclarait
à Arnheim qu'il fallait commencer par chasser les Suédois de l'Empire,
et, tandis que les officiers saxons, se reposant sur l'armistice,
s'étaient rendus chez lui en grand nombre, il fit une tentative, qui
échoua, pour s'assurer de leurs personnes. Il rompit le premier
l'armistice, qu'il renouvela néanmoins, non sans une grande peine,
quelques mois après. Toute confiance en sa véracité s'évanouit, et enfin
l'on ne crut voir dans toute sa conduite qu'un tissu de tromperies et de
bas artifices pour affaiblir les alliés et se mettre lui-même dans une
situation avantageuse. Il y réussit en effet, car ses forces
augmentèrent chaque jour, tandis que les alliés perdirent, par la
désertion et le mauvais entretien, plus de la moitié de leurs troupes.
Mais il ne fit pas de sa supériorité l'usage qu'on en attendait à
Vienne. Lorsqu'on se croyait à la veille d'un événement décisif, il
renouvelait tout à coup les négociations, et, quand l'armistice
plongeait les alliés dans la sécurité, il se levait subitement pour
renouveler les hostilités. Toutes ces contradictions découlaient du
double projet, tout à fait inconciliable, de perdre à la fois l'empereur
et les Suédois, et de conclure avec les Saxons une paix séparée.