au milieu desquelles Gustave-Adolphe l'entreprenait étaient pleines de
promesses. Le nom de l'empereur était redoutable, il est vrai; ses
ressources inépuisables, sa puissance jusqu'alors invincible: une si
périlleuse entreprise aurait effrayé tout autre que Gustave-Adolphe. Il
vit tous les obstacles, tous les dangers qui s'opposaient à son
entreprise; mais il connaissait aussi les moyens par lesquels il pouvait
espérer de les vaincre. Son armée n'était pas nombreuse, mais bien
disciplinée, endurcie par un climat rigoureux et de continuelles
campagnes, formée à la victoire dans la guerre de Pologne. La Suède,
quoique pauvre en argent et en hommes, et fatiguée par une guerre de
huit ans, qui lui avait demandé des efforts au delà de ses forces, était
dévouée à son roi avec un enthousiasme qui lui permettait d'espérer des
états l'appui le plus empressé. En Allemagne, le nom de l'empereur était
détesté tout autant pour le moins que redouté. Les princes protestants
semblaient n'attendre que l'arrivée d'un libérateur pour secouer le joug
insupportable de la tyrannie et se déclarer ouvertement pour la Suède.
Les membres catholiques de l'Empire ne pouvaient voir eux-mêmes avec
déplaisir l'arrivée d'un adversaire qui limiterait la puissance
prépondérante de l'empereur. La première victoire remportée sur le
territoire allemand serait nécessairement décisive pour la cause de
Gustave; elle amènerait à se déclarer les princes encore incertains;
elle affermirait le courage de ses partisans; elle augmenterait
l'affluence sous ses drapeaux et lui ouvrirait des sources abondantes de
secours pour la suite de la guerre. Si la plupart des pays de
l'Allemagne avaient déjà souffert énormément des maux de la guerre, les
riches villes anséatiques y avaient pourtant échappé jusque-là, et elles
ne pouvaient hésiter à prévenir par un sacrifice volontaire et modéré la
ruine commune. A mesure qu'on chasserait les Impériaux de quelque
province, leurs armées, qui ne vivaient qu'aux dépens du pays qu'elles
occupaient, devaient se fondre de plus en plus. D'ailleurs, les forces
de l'empereur étaient sensiblement diminuées par les envois de troupes
faits mal à propos en Italie et dans les Pays-Bas. L'Espagne, affaiblie
par la perte de ses galions d'Amérique et occupée par une guerre
sérieuse dans les Pays-Bas, ne pouvait lui prêter qu'un faible secours.
Au contraire, la Grande-Bretagne faisait espérer au roi de Suède des
subsides importants, et la France, qui tout juste alors se pacifiait à
l'intérieur, venait au-devant de lui avec les offres d'assistance les
plus avantageuses.
Mais la plus sûre garantie du succès de son entreprise, c'est en
lui-même que Gustave-Adolphe la trouvait. La prudence lui commandait de
s'assurer tous les secours extérieurs et de mettre par là son dessein à
l'abri du reproche de témérité; mais c'était seulement dans son propre
sein qu'il puisait sa confiance et son courage. Gustave-Adolphe était
incontestablement le premier général de son siècle et le plus brave
soldat de son armée, qu'il s'était créée lui-même. Familiarisé avec la
tactique des Grecs et des Romains, il avait inventé un art militaire
supérieur, qui a servi de modèle aux plus grands généraux des temps qui
suivirent. Il réduisit les grands escadrons, incommodes par leur masse,
pour rendre plus faciles et plus prompts les mouvements de la cavalerie;
dans la même vue, il laissa de plus grandes distances entre les
bataillons. Une armée en bataille ne formait d'ordinaire qu'une seule
ligne: il rangea la sienne sur deux lignes, de sorte que la deuxième pût
marcher en avant si la première venait à plier. Il savait suppléer au
manque de cavalerie en distribuant des fantassins entre les cavaliers,
ce qui décida très-souvent la victoire. C'est lui qui le premier apprit
à l'Europe l'importance de l'infanterie dans les batailles. Toute
l'Allemagne admira la discipline par laquelle, dans les premiers temps,
les armées suédoises se distinguèrent si glorieusement sur le sol
germanique: tous les désordres étaient sévèrement punis, principalement
le blasphème, le vol, le jeu et le duel. La tempérance était commandée
par les lois militaires de la Suède, et l'on ne voyait dans le camp
suédois, sans excepter la tente royale, ni or ni argent. L'oeil du
général veillait avec autant de soin sur les moeurs des soldats que sur
leur bravoure guerrière. Chaque régiment devait se former en cercle
autour de son aumônier pour la prière du matin et du soir, et accomplir
sous la voûte du ciel ses devoirs religieux. En tout cela, le
législateur servait lui-même de modèle. Une piété vive, sincère,
rehaussait le courage qui animait son grand coeur. Également éloigné de
l'incrédulité grossière, qui enlève aux passions fougueuses du barbare
un frein nécessaire, et de la bigoterie rampante d'un Ferdinand, qui
s'abaissait devant Dieu comme un ver de terre et qui foulait l'humanité
sous ses pieds orgueilleux, Gustave, même dans l'ivresse du bonheur,
était toujours homme et chrétien, mais toujours aussi, dans sa piété,
héros et roi. Il supportait comme le dernier de ses soldats toutes les
incommodités de la guerre. Au milieu des plus noires ténèbres de la
bataille, son esprit conservait toute sa lumière; partout présent par
son regard, il oubliait la mort qui l'environnait; on le voyait toujours
sur le chemin du péril le plus redoutable. Sa bravoure naturelle ne lui
fit que trop souvent oublier ce qu'il devait au général, et cette vie
royale se termina par la mort d'un simple soldat. Mais le lâche, comme
le brave, suivait un tel guide à la victoire, et à son oeil d'aigle, qui
embrassait tout, n'échappait nulle action héroïque, inspirée par son
exemple. La gloire du souverain alluma dans toute la nation un sentiment
d'elle-même plein d'enthousiasme. Fier d'un tel roi, le paysan de
Finlande et de Gothie sacrifiait avec joie sa pauvreté; avec joie le
soldat versait son sang, et ce noble essor que le génie d'un seul homme
avait donné au peuple entier survécut longtemps à son auteur.
Autant l'on était d'accord sur la nécessité de la guerre, autant l'on
était incertain sur le plan qu'il fallait suivre. Oxenstiern lui-même,
le courageux chancelier, trouvait une guerre offensive trop hasardeuse,
et les forces de son roi, pauvre et consciencieux, trop inférieures aux
immenses ressources d'un despote qui disposait de l'Allemagne entière
comme de sa propriété. Le génie du héros, qui voyait plus loin, réfuta
ces doutes timides du ministre.
«Si nous attendons l'ennemi en Suède, disait Gustave, tout est perdu
pour nous si nous perdons une seule bataille. Tout est gagné, au
contraire, si nous débutons heureusement en Allemagne. La mer est vaste,
et nous avons à garder en Suède des côtes étendues: que la flotte
ennemie nous échappe et que la nôtre soit battue, nous ne pouvons plus
empêcher une descente de l'ennemi. Nous devons tout faire pour conserver
Stralsund: aussi longtemps que ce port nous est ouvert, nous nous ferons
respecter sur la Baltique, et nos communications seront libres avec
l'Allemagne. Mais, pour protéger Stralsund, il ne faut pas nous cacher
en Suède; il faut passer avec une armée en Poméranie. Ne me parlez donc
plus d'une guerre défensive, qui nous ferait perdre nos plus précieux
avantages. Il ne faut pas que la Suède voie un seul drapeau ennemi. Si
nous sommes vaincus en Allemagne, il sera toujours temps de suivre votre
plan.»
Il fut donc résolu qu'on passerait en Allemagne et qu'on attaquerait
l'empereur. Les préparatifs furent poussés avec la plus grande vigueur,
et les mesures que prit Gustave ne témoignèrent pas moins de prévoyance
que sa résolution ne montrait de courage et de grandeur. Il fallait,
avant tout, dans une guerre si lointaine, mettre la Suède en sûreté
contre les dispositions équivoques de ses voisins. Dans une entrevue
personnelle avec le roi de Danemark, à Markaroed, Gustave s'assura
l'amitié de ce prince. Il couvrit ses frontières du côté de la Moscovie.
On pouvait, de l'Allemagne, tenir en respect la Pologne, s'il lui
prenait envie de violer la trêve. Un négociateur suédois, Falkenberg,
qui parcourait la Hollande et les cours d'Allemagne, donnait à son
maître, au nom de plusieurs princes protestants, les plus flatteuses
espérances, quoique pas un n'eût encore assez de courage et de
désintéressement pour conclure avec lui un traité formel. Les villes de
Lubeck et de Hambourg se montraient disposées à lui avancer de l'argent
et à recevoir en payement le cuivre de Suède. Il envoya au prince de
Transylvanie des personnes affidées, pour exciter cet ennemi
irréconciliable de l'Autriche à prendre les armes contre l'empereur.
Cependant, on enrôlait pour la Suède en Allemagne et dans les Pays-Bas,
on complétait les régiments, on en formait de nouveaux; on rassemblait
des vaisseaux, on équipait soigneusement la flotte; on amassait autant
de vivres, de munitions de guerre et d'argent qu'il était possible. En
peu de temps, on eut trente vaisseaux de guerre prêts à mettre à la
voile; une armée de quinze mille hommes était sous les drapeaux, et deux
cents bâtiments de transport disposés pour les embarquer. Gustave ne
voulait pas emmener en Allemagne de plus grandes forces, dont
l'entretien aurait d'ailleurs alors excédé les ressources de son
royaume. Mais, si l'armée était peu nombreuse, le choix des troupes
était excellent, pour la discipline, le courage et l'expérience; elle
pouvait servir de noyau solide à une force militaire plus considérable,
quand Gustave aurait atteint le sol de l'Allemagne et que la fortune
aurait favorisé ses premiers débuts. Oxenstiern, à la fois général et
chancelier, se tenait en Prusse avec dix mille hommes, pour défendre
cette province contre la Pologne. Quelques troupes régulières et une
nombreuse milice, qui servait de pépinière à l'armée principale,
demeurèrent en Suède, afin que le royaume ne fût pas sans défense contre
un voisin parjure qui essayerait de le surprendre.
Ainsi toutes les mesures se trouvèrent prises pour la sûreté du royaume.
Gustave-Adolphe ne fut pas moins attentif à régler l'administration
intérieure. La régence fut remise au sénat; le comte palatin
Jean-Casimir, beau-frère du roi, fut chargé des finances. La reine,
quoique tendrement aimée de son époux, fut éloignée de toutes les
affaires du gouvernement: ses moyens bornés n'étaient point au niveau
d'une telle tâche. Gustave ordonna sa maison comme un mourant. Le 20 mai
1630, toutes les mesures étant prises et tout disposé pour le départ, le
roi parut à Stockholm dans l'assemblée des états, pour leur faire un
adieu solennel. Il prit dans ses bras sa fille Christine, âgée de quatre
ans, qui avait été, dès le berceau, déclarée son héritière, et, l'ayant
présentée aux états comme leur future souveraine, il reçut de nouveau,
en son nom, leur serment de fidélité, pour le cas où il ne reverrait pas
sa patrie; ensuite il fit lire l'ordonnance qui réglait la régence du
royaume pendant son absence ou la minorité de sa fille. Toute
l'assemblée fondait en larmes, et ce ne fut qu'après quelque temps que
le roi lui-même retrouva le calme nécessaire pour adresser aux états son
discours d'adieu.
«Ce n'est pas à la légère, leur dit-il, que je me précipite, et vous
avec moi, dans cette nouvelle guerre périlleuse. Le Tout-Puissant m'est
témoin que je ne combats point pour mon plaisir. L'empereur m'a fait le
plus cruel outrage dans la personne de mes ambassadeurs; il a soutenu
mes ennemis, il poursuit mes amis et mes frères; il foule aux pieds ma
religion, il tend la main vers ma couronne. Opprimés par lui, les
membres de l'Empire d'Allemagne implorent instamment nos secours, et,
s'il plaît à Dieu, nous les secourrons.
«Je sais à quels dangers ma vie sera exposée: je ne les ai jamais fuis,
et j'échapperai difficilement à tous. A la vérité, jusqu'à ce jour, la
Toute-Puissance divine m'a protégé merveilleusement; mais enfin le jour
viendra où je périrai en défendant ma patrie. Je vous remets à la
protection du Ciel. Soyez justes, consciencieux: menez une vie
irréprochable, et nous nous retrouverons dans l'éternité.
«Membres de mon sénat, je m'adresse d'abord à vous. Que Dieu vous
éclaire et vous remplisse de sagesse, afin que vos conseils tournent
constamment au plus grand bien de mon royaume. Vaillante noblesse, je
vous recommande à la protection divine. Continuez à vous montrer les
dignes descendants de ces Goths héroïques dont la bravoure renversa
l'antique Rome dans la poussière. Serviteurs de l'Église, je vous
exhorte à la tolérance et à la concorde: soyez vous-mêmes les modèles
des vertus que vous prêchez, et n'abusez jamais de votre autorité sur
les coeurs de mon peuple. Députés de l'ordre des bourgeois et des
paysans, j'implore pour vous la bénédiction du Ciel, pour vos labeurs
une moisson réjouissante, des granges pleines, l'abondance de tous les
biens de la vie. Pour vous tous, absents et présents, j'adresse au Ciel
des voeux sincères. Je vous fais à tous mes tendres adieux; je vous les
fais peut-être pour l'éternité.»
L'embarquement des troupes se fit à Elfsnaben, où la flotte était à
l'ancre. Une foule innombrable de peuple était accourue pour assister à
ce spectacle aussi magnifique que touchant. Les coeurs des assistants
éprouvaient les sensations les plus diverses, selon qu'ils s'arrêtaient
à la grandeur de l'entreprise ou à la grandeur du héros. Parmi les
officiers supérieurs qui commandaient dans cette armée, Gustave Horn, le
rhingrave Othon-Louis, Henri Matthias, comte de Thurn, Ortenbourg,
Baudissen, Banner, Teufel, Tott, Mutsenfahl, Falkenberg, Kniphausen et
plusieurs autres, ont illustré leurs noms.
La flotte, retenue par des vents contraires, ne put mettre à la voile
qu'au mois de juin, et, le 24, elle atteignit l'île de Rügen, sur la
côte de la Poméranie.
Gustave-Adolphe fut le premier qui descendit à terre. A la vue de son
escorte, il s'agenouilla sur le sol germanique et rendit grâces au
Tout-Puissant pour la conservation de son armée et de sa flotte. Il
débarqua ses troupes dans les îles de Wollin et d'Usedom. A son
approche, les garnisons impériales abandonnèrent soudain leurs
retranchements et prirent la fuite. Il parut devant Stettin avec la
rapidité de la foudre, pour s'assurer de cette place importante avant
d'être prévenu par les Impériaux. Bogisla XIV, duc de Poméranie, prince
faible et déjà vieillissant, était depuis longtemps fatigué des excès
que les Impériaux avaient commis dans ses domaines et continuaient d'y
commettre; mais, hors d'état de leur résister, il avait cédé, en
murmurant tout bas, à des forces supérieures. L'apparition de son
libérateur, au lieu d'animer son courage, le remplit de crainte et
d'incertitude. Quoique son pays saignât encore des blessures que lui
avaient faites les troupes impériales, il n'osait se résoudre à
provoquer la vengeance de l'empereur, en se prononçant ouvertement pour
les Suédois. Gustave, campé sous le canon de Stettin, somma cette ville
de recevoir une garnison suédoise. Bogisla parut lui-même au camp du
roi, pour s'excuser de laisser entrer ses troupes. «Je viens à vous
comme ami, et non comme ennemi, lui répondit Gustave; ce n'est pas à la
Poméranie, ce n'est pas à l'Allemagne que je fais la guerre; c'est à
leurs ennemis. Ce duché restera dans mes mains comme un dépôt sacré, et,
après la campagne, il vous sera rendu par moi plus sûrement que par tout
autre. Voyez dans votre pays les traces des troupes impériales; voyez
les traces des miennes à Usedom, et choisissez qui, de l'empereur ou de
moi, vous voulez avoir pour ami. Qu'espérez-vous si l'empereur s'empare
de votre capitale? Sera-t-elle plus ménagée par lui que par moi? Ou bien
voulez-vous mettre des bornes à mes victoires? La chose est pressante:
prenez une résolution, et ne me forcez pas d'employer des moyens plus
efficaces.»
C'était pour le duc de Poméranie une pénible alternative. D'un côté, le
roi de Suède, avec une armée redoutable, aux portes de sa capitale; de
l'autre, l'empereur, sa vengeance inévitable, et l'exemple effrayant de
tant de princes allemands qui, victimes de cette vengeance, erraient
misérables. Le danger le plus pressant fixa son irrésolution. Stettin
ouvrit ses portes au roi, des troupes suédoises y entrèrent, et les
Impériaux, qui s'avançaient à marche forcée, furent ainsi prévenus.
L'occupation de Stettin assura au roi un établissement en Poméranie, la
navigation de l'Oder et une place d'armes pour son armée. Le duc
Bogisla, voulant prévenir le reproche de trahison, se hâta de s'excuser
auprès de l'empereur sur la nécessité; mais, persuadé qu'il serait
implacable, il s'unit étroitement avec son nouveau protecteur, pour se
faire de l'amitié suédoise un rempart contre la vengeance de l'Autriche.
Le roi trouvait dans le duc de Poméranie un important allié, qui
couvrait ses derrières et assurait ses communications avec la Suède.
Comme Ferdinand l'avait attaqué en Prusse le premier, Gustave-Adolphe se
crut dispensé envers lui des formalités accoutumées, et il commença les
hostilités sans déclaration de guerre. Il justifia sa conduite auprès
des cours européennes par un manifeste particulier, où il exposait tous
les motifs, déjà indiqués, qui le déterminaient à prendre les armes.
Cependant, il poursuivait ses progrès en Poméranie et voyait son armée
s'accroître chaque jour. Des officiers et des soldats qui avaient servi
sous Mansfeld, Christian de Brunswick, le roi de Danemark et
Wallenstein, venaient par bandes s'enrôler sous ses drapeaux victorieux.
La cour impériale fut bien loin d'accorder d'abord à l'invasion du roi
de Suède l'attention dont elle parut digne bientôt après. L'orgueil
autrichien, porté au comble par les succès inouïs obtenus jusque-là,
regardait de haut, avec mépris, un prince qui sortait d'un coin obscur
de l'Europe avec une poignée d'hommes, et qui ne devait, à ce qu'on
s'imaginait, la réputation militaire qu'il avait acquise jusqu'alors
qu'à l'incapacité d'un ennemi encore plus faible que lui. La peinture
méprisante que Wallenstein avait faite, non sans dessein, de la
puissance suédoise, augmentait la sécurité de l'empereur. Comment
pouvait-il estimer un ennemi que son général se faisait fort de chasser
d'Allemagne à coups de verges? Les rapides progrès de Gustave en
Poméranie ne purent même détruire encore complétement ce préjugé, auquel
les railleries des courtisans donnaient chaque jour plus de crédit. On
le nommait à Vienne «la Majesté de neige», que le froid du Nord
maintenait pour le moment, mais qui fondrait à vue d'oeil en avançant
vers le Midi. Les électeurs même, alors rassemblés à Ratisbonne, ne
daignèrent pas s'arrêter à ses représentations, et, par une aveugle
complaisance pour Ferdinand, lui refusèrent jusqu'au titre de roi.
Tandis qu'on se raillait de Gustave-Adolphe à Vienne et à Ratisbonne, il
prenait possession successivement des places fortes du Mecklembourg et
de la Poméranie.
Malgré ces dédains, l'empereur s'était montré disposé à régler par des
négociations ses démêlés avec la Suède, et, à cet effet, il avait même
envoyé des fondés de pouvoir à Dantzig. Mais on vit clairement par leurs
instructions combien sa démarche était peu sérieuse, puisqu'il refusait
toujours à Gustave le titre de roi. Il voulait seulement éviter, ce
semble, de prendre sur lui l'odieux de l'agression, et le rejeter sur
son ennemi, afin de pouvoir d'autant plus compter sur le secours des
membres de l'Empire. Aussi, comme il fallait s'y attendre, ce congrès de
Dantzig se sépara sans avoir rien produit, et l'animosité fut portée de
part et d'autre au dernier degré par les lettres violentes qu'on
échangea.
Cependant, un général de l'empereur, Torquato Conti, qui commandait
l'armée en Poméranie, avait fait d'inutiles efforts pour reprendre
Stettin aux Suédois. Les Impériaux furent chassés successivement de
toutes les places: Damm, Stargard, Camin, Wolgast tombèrent rapidement
au pouvoir de Gustave. Dans sa retraite, Torquato Conti, pour se venger
de Bogisla, fit exercer par son armée les violences les plus criantes
contre les habitants de la Poméranie, que son avarice avait depuis
longtemps maltraités de la façon la plus cruelle. Sous prétexte
d'affamer les Suédois, tout fut pillé et ravagé; et souvent, quand les
Impériaux ne pouvaient plus se maintenir dans une place, ils la
réduisaient en cendres, pour n'en laisser que les ruines à l'ennemi.
Mais ces barbaries ne servaient qu'à faire paraître dans un plus beau
jour la conduite opposée des Suédois, et à gagner tous les coeurs au
monarque ami de l'humanité. Le soldat suédois payait tout ce qu'il
consommait; sur son passage, la propriété d'autrui était respectée:
aussi les villes et les campagnes recevaient l'armée suédoise à bras
ouverts, tandis que le peuple des campagnes de Poméranie égorgeait sans
pitié tous les soldats impériaux qui tombaient dans ses mains. Beaucoup
de Poméraniens entrèrent au service de la Suède, et les états de ce pays
si fort épuisé accordèrent avec joie à Gustave une contribution de cent
mille florins.
Torquato Conti, avec toute sa dureté de caractère, était un excellent
général. Ne pouvant chasser de Stettin le roi de Suède, il tâcha de lui
rendre au moins cette position inutile. Il se retrancha à Garz, sur
l'Oder, au-dessus de Stettin, pour commander le fleuve et couper à cette
ville ses communications par eau avec le reste de l'Allemagne. Rien ne
put l'amener à un engagement avec Gustave-Adolphe, dont les forces
étaient supérieures et qui cependant ne réussit pas à emporter les
solides retranchements des Impériaux. Torquato, trop dépourvu de troupes
et d'argent pour prendre l'offensive, espérait, avec ce plan de
conduite, donner au comte Tilly le temps d'accourir pour la défense de
la Poméranie, et se joindre à lui pour attaquer le roi de Suède. Un
jour, il profita même de l'absence de Gustave pour faire à l'improviste
une tentative sur Stettin; mais les Suédois étaient sur leurs gardes: la
vive attaque des Impériaux fut victorieusement repoussée, et Torquato
s'éloigna avec une grande perte. On ne peut nier que Gustave ne fût
redevable de ces heureux commencements à son bonheur autant qu'à son
expérience militaire. Depuis la destitution de Wallenstein, les troupes
impériales, en Poméranie, étaient réduites à l'état le plus déplorable.
Elles expiaient cruellement leurs propres excès: un pays affamé, désolé,
ne pouvait plus les nourrir. Toute discipline avait disparu; nul respect
pour les ordres des officiers, l'armée se fondait à vue d'oeil par de
fréquentes désertions, et par la mortalité que produisait dans tous ces
rangs le froid rigoureux d'un climat nouveau pour elle. Dans ces
circonstances, Torquato Conti n'aspirait qu'au repos, afin de rétablir
ses troupes dans les quartiers d'hiver; mais il avait affaire à un
ennemi pour qui il n'y avait point d'hiver sous le ciel d'Allemagne.
Gustave avait eu d'ailleurs la précaution de munir ses soldats de peaux
de mouton, afin de pouvoir tenir la campagne même au plus fort de
l'hiver. Aussi les fondés de pouvoir de l'empereur qui vinrent lui
proposer un armistice reçurent cette réponse désolante: «Les Suédois
sont soldats en hiver comme en été et ne se soucient point d'épuiser
plus longtemps le pauvre cultivateur. Les Impériaux feront ce qu'il leur
plaira; mais, pour eux, ils ne songent nullement à rester dans
l'inaction.» Torquato Conti se démit bientôt après d'un commandement où
il n'y avait plus beaucoup de gloire et plus du tout d'argent à gagner.
Une pareille inégalité devait nécessairement donner l'avantage aux
Suédois. Les Impériaux furent inquiétés sans relâche dans leurs
quartiers d'hiver. Greifenhagen, place importante sur l'Oder, fut prise
d'assaut, et les ennemis finirent par abandonner aussi les villes de
Garz et de Pyritz. Ils ne tenaient plus, dans toute la Poméranie, que
Greifswalde, Demmin et Colberg, et le roi fit sans retard les plus
vigoureuses dispositions pour en former le siége. L'ennemi fugitif se
dirigea vers la marche de Brandebourg, non sans essuyer de grandes
pertes en hommes, en bagages, en artillerie, qui tombèrent dans les
mains des Suédois, attachés à sa poursuite.