Le 13 novembre, les journaux de Kiev annoncent qu'un armistice vient
d'être conclu sur le front français.
Aussitôt, sur la demande du Consul du Danemark et des partis
ukrainiens, les portes de la prison de Lukianovka s'ouvrent pour rendre
à la liberté les détenus politiques, parmi lesquels se trouvaient
plusieurs Français et quelques membres de la Rada, internés plusieurs
mois auparavant par les Allemands.
Le Hetman Skoropadsky, jusque là germanophile convaincu, change de
politique et devient francophile très ardent. Il forme un nouveau
cabinet et remplace au Sous-Secrétariat des Affaires Etrangères le
bureaucrate russe Paltof, instrument des Allemands en Ukraine, par
M. Galip dont les sentiments francophiles sont connus de tous et
dont toute l'activité, au cours des derniers mois, s'est dépensée à
susciter des obstacles à l'occupation allemande. Espérant avoir mis
par ce changement la politique de l'Ukraine d'accord avec les vœux de
l'Entente, il envoie des missions diplomatiques à Jassy, près de la
Commission interalliée et à Odessa, près de M. Henno, représentant des
Alliés sur les bords de la Mer Noire.
La presse au service du Hetman reçoit l'ordre d'entonner l'hymne aux
Alliés et plus particulièrement à la France: ce fut chaque matin le
dénombrement des navires de guerre qui paraissaient à l'horizon, à
la sortie du Bosphore, et des divisions anglaises et françaises qui
débarquaient à Novorossiisk, à Sébastopol et à Odessa, des divisions
roumaines et polonaises qui se massaient aux frontières de l'Ukraine
pour la défendre, d'une part contre les «bandes» de Petlioura qui
s'avançaient de la Galicie et les «bandes» lettonnes et chinoises au
service des Bolcheviks russes, qui venaient de l'Est et du Nord-Est.
En même temps, l'armée des Volontaires se compte et fait des
enrôlements, réquisitionne édifices, vêtements, chaussures et aliments
et bientôt décrète la mobilisation générale, d'abord de la jeunesse
des Universités et des Gymnases, puis de toute la jeunesse du pays non
encore occupé par l'armée de Petlioura.
Le premier décret fait des mécontents parmi les étudiants qui
projettent de se réunir à l'Université pour étudier la situation. La
réunion est interdite. Sans tenir compte de cette interdiction, les
étudiants et les étudiantes forment un cortège et veulent se rendre par
_Bibikovski Boulevard_ à l'Université Saint-Vladimir, mais un groupe
de volontaires à cheval accourt et sans sommation aucune, tire sur
le cortège. Bilan de la journée: quatorze morts dont trois cursistes
(étudiantes) et une trentaine de blessés.
Le second décret affecte surtout la population israélite qui manifeste
son mécontentement en fermant ses magasins, en boycottant les valeurs
russes et, autant qu'elle le peut, en faisant filer les jeunes gens
à Vienne et à Budapest, les seuls endroits encore accessibles aux
voyageurs venant de l'Ukraine.
On annonce officiellement que des missions militaires alliées vont
arriver à Kiev et que M. Henno viendra s'établir près du Hetman. On
réquisitionne l'hôtel Continental (encore habité par des Allemands)
pour héberger les missions, et deux étages d'une maison sise rue
Luteranskaia, nº 40, pour M. Henno. Il convient aussi de bien loger
les nombreux soldats français qui vont arriver: alors on réquisitionne
les théâtres, les salles des cafés-concerts et les cinémas; pour
les recevoir comme ils le méritent, des comités s'organisent, des
souscriptions sont ouvertes et le Ministère des Affaires Etrangères
informe par la voie des journaux qu'un personnage officiel a été
désigné pour élaborer avec le concours des comités le programme de
la réception, d'abord du Consul M. Henno, puis du Général Franchet
d'Esperey et de son Etat-Major, des Etats-Majors alliés, enfin des
troupes françaises, anglaises, roumaines, italiennes et polonaises
qui «viennent soutenir l'armée des Volontaires contre les troupes de
Petlioura et celles des Bolcheviks».
La Colonie française ne veut pas rester en arrière. Elle ouvre une
souscription et aussitôt chacun se met à l'œuvre pour que la réception
des poilus soit le plus grandiose possible: l'argent afflue, des
drapeaux, des fleurs, des guirlandes sortent des doigts diligents de
toutes les Françaises.