C'est le 6 janvier 1917 que je débarquai, pour la première fois, à
Kiev. En toute autre circonstance, j'aurais admiré la capitale de
l'Ukraine, avec ses rues larges et droites, ses hautes maisons aux
toits rouges et verts, ses multiples églises aux dômes dorés, sa
cathédrale Saint-André qui s'embrase sous les baisers du soleil, sa
double croix de Saint-Vladimir qui s'illumine le soir, son vieux
quartier qui s'étage en gradins, son fleuve majestueux qui roule, à la
belle saison, ses eaux jaunes et profondes sur lesquelles se jouent,
mouettes vivantes, une multitude de voiles blanches.
Mais, parti précipitamment de Bucarest, avec ma famille, cinquante
jours auparavant, quelques heures à peine avant l'occupation de
la capitale roumaine par les troupes austro-allemandes, je venais
d'accomplir un voyage, véritable odyssée, qui avait absorbé le plus
clair de mes économies et j'arrivais dans une ville dont j'ignorais
tout, surtout la langue et où je ne connaissais âme qui vive. Je
n'avais guère l'esprit ouvert à l'admiration.
De Kiev, je ne vis donc tout d'abord qu'une gare, petite et sale,
encombrée de soldats endormis sur le sol et de désœuvrés grignotant les
graines de tournesol dont les Ukrainiens sont si friands, des cochers
enveloppés dans de vastes manteaux ouatés, chaussés de grosses bottes
de feutre et assis sur les planchettes de traîneaux minuscules et fort
bas; des maisons, encore des maisons et toujours des maisons, dont
aucune porte ne semblait vouloir s'ouvrir pour me donner l'hospitalité.
Kiev avant la guerre, ne possédait que 600.000 habitants, mais depuis
que Polonais, Lithuaniens, Serbes, Arméniens et Roumains, fuyant devant
l'armée ennemie, étaient accourus en foule dans l'Ukraine hospitalière,
la population kiévoise se chiffrait par plus d'un million et demi
d'habitants. D'où superpopulation et crise de logements.
Dans la rue depuis huit heures du matin, par un froid de 22° et sans
avoir eu le temps de ne rien me mettre sous la dent, je trouvai enfin,
à neuf heures du soir, obligeamment aidé par la Directrice du Foyer
Français, un gîte pour moi et les miens, dans un hôtel tenu par une
famille belge, au centre de la ville.
Grâce à l'intervention de M. le Colonel P..., officier d'ordonnance
du Général Berthelot, le Chef d'Etat-Major du Général Rousky m'avait
accordé, à mon passage à la frontière roumano-russe, une recommandation
très chaleureuse qui me permit, dès le lendemain de mon arrivée à
Kiev, d'occuper, à l'Université féminine, la chaire d'histoire de la
littérature française, vacante depuis le départ de M. Ch., mobilisé,
et, au Gymnase Alexiev, celle de maître de langue française.
Assuré du pain quotidien pour moi et les miens, je pus ouvrir les yeux
sur ce qui m'entourait.