À la nouvelle de cette signature tant désirée et si longtemps
retardée, grande fut la joie à Vienne et à Berlin. On avait eu
très-peur et on jouissait d'être rassuré. «Il y a trente ans, disait
M. de Metternich, que je ne me suis vu en une telle tranquillité
d'esprit[656].» À Saint-Pétersbourg, le Czar était au fond mortifié,
sans le laisser trop voir; mais M. de Nesselrode se félicitait
sincèrement d'être débarrassé d'une affaire difficile et
inquiétante[657]. En Angleterre, les esprits étaient absorbés par la
lutte électorale, qui tournait de plus en plus à l'avantage des
tories; ce qui n'empêchait pas lord Palmerston de continuer sa guerre
contre la France; pour se consoler de n'avoir pu empêcher la signature
de la convention du 13 juillet, il tâchait de rendre cette convention
déplaisante à l'opinion française. «Tout s'est accompli comme on
l'avait annoncé, faisait-il dire dans ses journaux, et l'Europe a
prouvé que, quand elle veut se passer de la France, elle le peut sans
danger. Désormais le _statu quo_ oriental, tel que l'a réglé le 15
juillet, est pour tout le monde un point de départ reconnu et
consacré... Certaines feuilles françaises prétendent voir dans la
convention du 13 juillet un succès et un sujet d'orgueil pour la
France. Ces feuilles devraient se souvenir que la France a fait des
remontrances contre le traité de juillet, qu'elle a armé, qu'elle a
crié, et qu'elle n'a rien fait de plus. Aujourd'hui, elle se présente,
accepte les faits accomplis et s'efforce d'entrer dans le char de la
Sainte-Alliance. C'est bien; mais ce qu'un ministre de France aurait
de mieux à faire dans une telle situation, ce serait de se taire.» À
cette impertinence voulue et perfidement destinée à fournir des
arguments à M. Thiers et à ses amis, il y avait une réponse facile à
faire: si la signature de la convention du 13 juillet était aussi
humiliante pour notre pays, comment le chef du _Foreign-Office_
s'était-il jusqu'à la dernière heure donné tant de mal pour
l'empêcher?
[Note 656: _Correspondance inédite de M. de Barante._]
[Note 657: _Ibid._]
Qu'importent, après tout, les sentiments plus ou moins affectés de
lord Palmerston? Considérons les choses au seul point de vue de la
France. Tout d'abord la convention des détroits en elle-même
était-elle aussi insignifiante qu'on voulait bien le dire? Si
l'interdiction qu'elle formulait était depuis longtemps une règle de
l'empire ottoman, il n'était pas sans intérêt de voir les puissances
délibérer en commun sur un pareil sujet: on marquait ainsi clairement
que la Turquie était soustraite à l'espèce de suzeraineté exclusive
établie au profit de la Russie par le traité d'Unkiar-Skélessi et
qu'elle se trouvait placée sous le protectorat de toutes les grandes
puissances. Tel était, on s'en souvient, le but principal qu'à
l'origine de la crise le gouvernement français avait donné à sa
politique. Nous devions donc nous féliciter de l'avoir atteint. Il est
vrai que, par la suite, ce but avait été un peu perdu de vue; il avait
été rejeté au second plan par la question égyptienne et par le
désaccord dont cette dernière question avait été l'occasion entre la
France et les autres puissances. C'était donc surtout en tant qu'ils
prononçaient la clôture du conflit entre le sultan et le pacha et
mettaient fin à notre isolement, que les actes du 13 juillet fixaient
l'attention du public.
À ce point de vue, force était bien de reconnaître que le pacha ne
sortait pas de cette crise avec l'empire grandiose que nous avions à
l'origine rêvé pour lui, ni même avec le domaine qu'avant le 15
juillet nous avions été plusieurs fois en mesure de lui obtenir. Il
subissait les conséquences inévitables de ses revers militaires et de
nos erreurs diplomatiques. Mais enfin nous avions su limiter son
échec; il conservait l'Égypte et en acquérait l'hérédité. C'est à nous
qu'il le devait; c'est la politique pacifique du ministère du 29
octobre qui, par un mélange habile de modération et de fermeté, de
patience et de sang-froid, en se conciliant les uns et en s'imposant
aux autres, avait préservé l'Égypte, mise sérieusement en péril par
l'effondrement de l'armée du pacha et par l'acharnement du cabinet
anglais. Si M. Guizot n'avait pu supprimer le traité du 15 juillet,
qui était, au moment de son entrée au pouvoir, matériellement exécuté,
il avait du moins arrêté le mal au point même où il l'avait trouvé
accompli. Il avait empêché l'Europe de franchir les bornes posées par
la note du 8 octobre 1840. L'essentiel était sauf, comme devaient le
prouver les événements qui ont suivi. La puissance de Méhémet et de sa
famille, ainsi concentrée dans des limites naturelles, gagnait en
solidité ce qu'elle perdait en étendue. Si des événements récents ont
singulièrement ébranlé le pouvoir des descendants de Méhémet-Ali, la
dynastie fondée par lui n'en règne pas moins encore au Caire. Qui
pourrait affirmer que l'empire tout artificiel et superficiel dont le
pacha avait un moment reculé les frontières jusqu'au pied du Taurus
aurait eu la même durée? Que serait-il devenu, une fois aux prises
avec les révoltes des populations, les ressentiments de la Turquie,
l'hostilité de l'Angleterre et les charges d'un état militaire
supérieur à ses moyens? Ajoutons que la France gardait son patronage
sur cette terre d'Égypte dont les politiques clairvoyants devinaient
déjà, même avant le percement de l'isthme de Suez, la grande
importance politique, stratégique et économique. Que ne donnerait-elle
pas aujourd'hui pour avoir encore dans cette région la situation que
la monarchie avait su lui conserver en 1841, même au sortir d'une
crise malheureuse et difficile?
La question européenne était résolue en même temps que la question
égyptienne. Les actes du 13 juillet 1841 dissolvaient l'espèce de
coalition que le traité du 15 juillet 1840 avait formée sinon contre
la France, du moins en dehors d'elle; ils empêchaient que cet accident
ne devînt un état normal et permanent. Notre rentrée dans le concert
des puissances n'était pas triomphale. Comment eût-elle pu l'être
après ce qui s'était passé? Mais elle était honorable. Au vu de tous,
nous n'y avions consenti qu'en nous faisant prier par les autres
cabinets, embarrassés de notre absence, inquiets de notre isolement
armé, et en imposant des conditions qui avaient été rigoureusement
accomplies. En même temps que cette fermeté sauvegardait la dignité
nationale, notre sagesse pacifique effaçait peu à peu les suspicions
si promptement et si vivement réveillées au dehors par l'agitation
belliqueuse et révolutionnaire du ministère précédent; et la sécurité
ainsi rendue aux cours étrangères avait déjà pour effet de laisser se
produire entre elles les divisions qui seules pouvaient fournir à
notre politique l'occasion d'une revanche.
Sans doute, au début de cette affaire, de plus grandes ambitions
s'étaient fait jour. En 1839, le fameux rapport de M. Jouffroy sur le
crédit de 10 millions avait promis à l'orgueil national, soit en
Orient, soit en Europe, des satisfactions bien autrement éclatantes.
Mais c'était ce même M. Jouffroy qui, après la rude leçon des
événements, écrivait à M. Guizot, vers la fin de 1841: «Nous nous
sommes trompés, nous n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié
les forces; nous avons fait trop de bruit: c'est triste; mais, la
lumière venue, il n'y avait pas à hésiter. Vous avez fait acte de
courage et de bon sens en arrêtant le pays dans une mauvaise voie.»
Quand une affaire a été mal engagée, on ne saurait se flatter d'en
sortir vainqueur. C'est déjà beaucoup d'en sortir indemne, en ayant
écarté tous les périls, en ayant sauvegardé les intérêts essentiels et
la dignité de la nation. Les généraux qui, recevant une situation
compromise, savent réparer les échecs subis avant eux, ou même
seulement empêcher qu'ils ne s'étendent, font une oeuvre plus ingrate,
mais non moins salutaire que ceux qui ont l'heureuse chance de gagner
des batailles.
Cette oeuvre de réparation, le ministère avait eu à l'entreprendre
ailleurs que dans la politique étrangère. À côté de la crise
extérieure, et se mêlant à elle par plus d'un point, existait une
crise intérieure. Nous ne parlons pas seulement du désordre matériel,
un moment menaçant sous le cabinet précédent et promptement réprimé
par ses successeurs. Nous faisons surtout allusion à cette sorte de
maladie parlementaire qui avait précédé les complications
internationales et contribué à les faire naître. Une partie des
fautes diplomatiques de 1840 n'a-t-elle pas, en effet, son origine
dans la coalition de 1839? Les symptômes de cette maladie ne nous sont
que trop connus: décomposition des partis, absence d'une majorité,
instabilité ministérielle, méfiance à l'égard de la légitime action de
la royauté. Sur tous ces points, le ministère, bien qu'obligé parfois
à des ménagements et empêché de procéder par coup d'éclat, a fait
constamment effort pour remédier au mal, et il a obtenu d'importants
résultats. N'en est-ce pas un que d'avoir duré et de s'être affermi,
en dépit des prophètes qui, à ses débuts, lui accordaient à peine
trois mois de vie? que d'avoir su trouver et garder une majorité dans
cette assemblée issue de la coalition et depuis lors soumise à tant
d'influences dissolvantes? que d'avoir constamment résisté aux
attaques ouvertes comme aux manoeuvres détournées d'une opposition
conduite par un chef tel que M. Thiers? En somme, le pouvoir avait
grandi et l'opposition était surprise et découragée de son propre
discrédit. Les révoltés les plus audacieux avaient eux-mêmes le
sentiment de cette force nouvelle acquise par le gouvernement, et
Proudhon écrivait à un de ses amis, le 16 mai 1841: «Le pouvoir est
très-fort, l'armée magnifique; pas de révolution possible pour cette
année.» Et plus loin: «Le pouvoir rit de la rage impuissante des
radicaux; en effet, il n'a rien à craindre... Il y en a peut-être
encore pour bien des années; j'en souffre et j'en pleure[658].»
[Note 658: _Correspondance de Proudhon_, t. 1er.]
À l'intérieur comme à l'extérieur, la guérison est donc, sinon
complète,--le mal était trop grave pour disparaître en quelques
mois,--du moins en bonne voie. Le mérite en revient à M. Guizot et à
ses collègues. Il en revient aussi, ne l'oublions pas, au Roi. Depuis
qu'il avait un cabinet en accord avec sa pensée, Louis-Philippe
n'intervenait plus ouvertement, comme aux jours où il avait mis le
holà aux entraînements de M. Thiers; mais, pour être cachée derrière
celle de ses ministres, son action n'en était pas moins constante et
efficace. Causant, en mai 1841, avec le comte Apponyi, ambassadeur
d'Autriche, il lui disait: «M. de Metternich attribue tout ce qui
s'est fait de bien à M. Guizot; je n'ai pas besoin de vous dire que je
suis enchanté du suffrage donné par le prince de Metternich à M.
Guizot; il est mérité, bien mérité, j'aime à en convenir; mais il ne
faut jamais laisser croire à ces messieurs qu'ils peuvent réussir en
quoi que ce soit sans le Roi, sans l'élément royal[659].» C'était
peut-être une faiblesse chez Louis-Philippe de ne pas se contenter
d'exercer une influence réelle, mais de vouloir aussi qu'elle fût
connue et qu'on lui en sût gré. Il s'est créé ainsi plus d'embarras
qu'il n'a ajouté à son importance, il a éveillé plus de défiance que
de reconnaissance. Mais si, en raison des préventions de l'époque, il
convenait que l'action royale demeurât voilée au moment où elle
s'exerçait, il est de toute justice que l'histoire soulève ce voile et
fasse honneur de cette action au prince et à l'institution
monarchique. Aussi bien n'est-ce pas après la crise dont nous venons
de raconter les péripéties que l'on pourrait être tenté de méconnaître
le bienfait de la royauté.
[Note 659: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 545.]