XIV

À la nouvelle de cette signature tant désirée et si longtemps

retardée, grande fut la joie à Vienne et à Berlin. On avait eu

très-peur et on jouissait d'être rassuré. «Il y a trente ans, disait

M. de Metternich, que je ne me suis vu en une telle tranquillité

d'esprit[656].» À Saint-Pétersbourg, le Czar était au fond mortifié,

sans le laisser trop voir; mais M. de Nesselrode se félicitait

sincèrement d'être débarrassé d'une affaire difficile et

inquiétante[657]. En Angleterre, les esprits étaient absorbés par la

lutte électorale, qui tournait de plus en plus à l'avantage des

tories; ce qui n'empêchait pas lord Palmerston de continuer sa guerre

contre la France; pour se consoler de n'avoir pu empêcher la signature

de la convention du 13 juillet, il tâchait de rendre cette convention

déplaisante à l'opinion française. «Tout s'est accompli comme on

l'avait annoncé, faisait-il dire dans ses journaux, et l'Europe a

prouvé que, quand elle veut se passer de la France, elle le peut sans

danger. Désormais le _statu quo_ oriental, tel que l'a réglé le 15

juillet, est pour tout le monde un point de départ reconnu et

consacré... Certaines feuilles françaises prétendent voir dans la

convention du 13 juillet un succès et un sujet d'orgueil pour la

France. Ces feuilles devraient se souvenir que la France a fait des

remontrances contre le traité de juillet, qu'elle a armé, qu'elle a

crié, et qu'elle n'a rien fait de plus. Aujourd'hui, elle se présente,

accepte les faits accomplis et s'efforce d'entrer dans le char de la

Sainte-Alliance. C'est bien; mais ce qu'un ministre de France aurait

de mieux à faire dans une telle situation, ce serait de se taire.» À

cette impertinence voulue et perfidement destinée à fournir des

arguments à M. Thiers et à ses amis, il y avait une réponse facile à

faire: si la signature de la convention du 13 juillet était aussi

humiliante pour notre pays, comment le chef du _Foreign-Office_

s'était-il jusqu'à la dernière heure donné tant de mal pour

l'empêcher?

[Note 656: _Correspondance inédite de M. de Barante._]

[Note 657: _Ibid._]

Qu'importent, après tout, les sentiments plus ou moins affectés de

lord Palmerston? Considérons les choses au seul point de vue de la

France. Tout d'abord la convention des détroits en elle-même

était-elle aussi insignifiante qu'on voulait bien le dire? Si

l'interdiction qu'elle formulait était depuis longtemps une règle de

l'empire ottoman, il n'était pas sans intérêt de voir les puissances

délibérer en commun sur un pareil sujet: on marquait ainsi clairement

que la Turquie était soustraite à l'espèce de suzeraineté exclusive

établie au profit de la Russie par le traité d'Unkiar-Skélessi et

qu'elle se trouvait placée sous le protectorat de toutes les grandes

puissances. Tel était, on s'en souvient, le but principal qu'à

l'origine de la crise le gouvernement français avait donné à sa

politique. Nous devions donc nous féliciter de l'avoir atteint. Il est

vrai que, par la suite, ce but avait été un peu perdu de vue; il avait

été rejeté au second plan par la question égyptienne et par le

désaccord dont cette dernière question avait été l'occasion entre la

France et les autres puissances. C'était donc surtout en tant qu'ils

prononçaient la clôture du conflit entre le sultan et le pacha et

mettaient fin à notre isolement, que les actes du 13 juillet fixaient

l'attention du public.

À ce point de vue, force était bien de reconnaître que le pacha ne

sortait pas de cette crise avec l'empire grandiose que nous avions à

l'origine rêvé pour lui, ni même avec le domaine qu'avant le 15

juillet nous avions été plusieurs fois en mesure de lui obtenir. Il

subissait les conséquences inévitables de ses revers militaires et de

nos erreurs diplomatiques. Mais enfin nous avions su limiter son

échec; il conservait l'Égypte et en acquérait l'hérédité. C'est à nous

qu'il le devait; c'est la politique pacifique du ministère du 29

octobre qui, par un mélange habile de modération et de fermeté, de

patience et de sang-froid, en se conciliant les uns et en s'imposant

aux autres, avait préservé l'Égypte, mise sérieusement en péril par

l'effondrement de l'armée du pacha et par l'acharnement du cabinet

anglais. Si M. Guizot n'avait pu supprimer le traité du 15 juillet,

qui était, au moment de son entrée au pouvoir, matériellement exécuté,

il avait du moins arrêté le mal au point même où il l'avait trouvé

accompli. Il avait empêché l'Europe de franchir les bornes posées par

la note du 8 octobre 1840. L'essentiel était sauf, comme devaient le

prouver les événements qui ont suivi. La puissance de Méhémet et de sa

famille, ainsi concentrée dans des limites naturelles, gagnait en

solidité ce qu'elle perdait en étendue. Si des événements récents ont

singulièrement ébranlé le pouvoir des descendants de Méhémet-Ali, la

dynastie fondée par lui n'en règne pas moins encore au Caire. Qui

pourrait affirmer que l'empire tout artificiel et superficiel dont le

pacha avait un moment reculé les frontières jusqu'au pied du Taurus

aurait eu la même durée? Que serait-il devenu, une fois aux prises

avec les révoltes des populations, les ressentiments de la Turquie,

l'hostilité de l'Angleterre et les charges d'un état militaire

supérieur à ses moyens? Ajoutons que la France gardait son patronage

sur cette terre d'Égypte dont les politiques clairvoyants devinaient

déjà, même avant le percement de l'isthme de Suez, la grande

importance politique, stratégique et économique. Que ne donnerait-elle

pas aujourd'hui pour avoir encore dans cette région la situation que

la monarchie avait su lui conserver en 1841, même au sortir d'une

crise malheureuse et difficile?

La question européenne était résolue en même temps que la question

égyptienne. Les actes du 13 juillet 1841 dissolvaient l'espèce de

coalition que le traité du 15 juillet 1840 avait formée sinon contre

la France, du moins en dehors d'elle; ils empêchaient que cet accident

ne devînt un état normal et permanent. Notre rentrée dans le concert

des puissances n'était pas triomphale. Comment eût-elle pu l'être

après ce qui s'était passé? Mais elle était honorable. Au vu de tous,

nous n'y avions consenti qu'en nous faisant prier par les autres

cabinets, embarrassés de notre absence, inquiets de notre isolement

armé, et en imposant des conditions qui avaient été rigoureusement

accomplies. En même temps que cette fermeté sauvegardait la dignité

nationale, notre sagesse pacifique effaçait peu à peu les suspicions

si promptement et si vivement réveillées au dehors par l'agitation

belliqueuse et révolutionnaire du ministère précédent; et la sécurité

ainsi rendue aux cours étrangères avait déjà pour effet de laisser se

produire entre elles les divisions qui seules pouvaient fournir à

notre politique l'occasion d'une revanche.

Sans doute, au début de cette affaire, de plus grandes ambitions

s'étaient fait jour. En 1839, le fameux rapport de M. Jouffroy sur le

crédit de 10 millions avait promis à l'orgueil national, soit en

Orient, soit en Europe, des satisfactions bien autrement éclatantes.

Mais c'était ce même M. Jouffroy qui, après la rude leçon des

événements, écrivait à M. Guizot, vers la fin de 1841: «Nous nous

sommes trompés, nous n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié

les forces; nous avons fait trop de bruit: c'est triste; mais, la

lumière venue, il n'y avait pas à hésiter. Vous avez fait acte de

courage et de bon sens en arrêtant le pays dans une mauvaise voie.»

Quand une affaire a été mal engagée, on ne saurait se flatter d'en

sortir vainqueur. C'est déjà beaucoup d'en sortir indemne, en ayant

écarté tous les périls, en ayant sauvegardé les intérêts essentiels et

la dignité de la nation. Les généraux qui, recevant une situation

compromise, savent réparer les échecs subis avant eux, ou même

seulement empêcher qu'ils ne s'étendent, font une oeuvre plus ingrate,

mais non moins salutaire que ceux qui ont l'heureuse chance de gagner

des batailles.

Cette oeuvre de réparation, le ministère avait eu à l'entreprendre

ailleurs que dans la politique étrangère. À côté de la crise

extérieure, et se mêlant à elle par plus d'un point, existait une

crise intérieure. Nous ne parlons pas seulement du désordre matériel,

un moment menaçant sous le cabinet précédent et promptement réprimé

par ses successeurs. Nous faisons surtout allusion à cette sorte de

maladie parlementaire qui avait précédé les complications

internationales et contribué à les faire naître. Une partie des

fautes diplomatiques de 1840 n'a-t-elle pas, en effet, son origine

dans la coalition de 1839? Les symptômes de cette maladie ne nous sont

que trop connus: décomposition des partis, absence d'une majorité,

instabilité ministérielle, méfiance à l'égard de la légitime action de

la royauté. Sur tous ces points, le ministère, bien qu'obligé parfois

à des ménagements et empêché de procéder par coup d'éclat, a fait

constamment effort pour remédier au mal, et il a obtenu d'importants

résultats. N'en est-ce pas un que d'avoir duré et de s'être affermi,

en dépit des prophètes qui, à ses débuts, lui accordaient à peine

trois mois de vie? que d'avoir su trouver et garder une majorité dans

cette assemblée issue de la coalition et depuis lors soumise à tant

d'influences dissolvantes? que d'avoir constamment résisté aux

attaques ouvertes comme aux manoeuvres détournées d'une opposition

conduite par un chef tel que M. Thiers? En somme, le pouvoir avait

grandi et l'opposition était surprise et découragée de son propre

discrédit. Les révoltés les plus audacieux avaient eux-mêmes le

sentiment de cette force nouvelle acquise par le gouvernement, et

Proudhon écrivait à un de ses amis, le 16 mai 1841: «Le pouvoir est

très-fort, l'armée magnifique; pas de révolution possible pour cette

année.» Et plus loin: «Le pouvoir rit de la rage impuissante des

radicaux; en effet, il n'a rien à craindre... Il y en a peut-être

encore pour bien des années; j'en souffre et j'en pleure[658].»

[Note 658: _Correspondance de Proudhon_, t. 1er.]

À l'intérieur comme à l'extérieur, la guérison est donc, sinon

complète,--le mal était trop grave pour disparaître en quelques

mois,--du moins en bonne voie. Le mérite en revient à M. Guizot et à

ses collègues. Il en revient aussi, ne l'oublions pas, au Roi. Depuis

qu'il avait un cabinet en accord avec sa pensée, Louis-Philippe

n'intervenait plus ouvertement, comme aux jours où il avait mis le

holà aux entraînements de M. Thiers; mais, pour être cachée derrière

celle de ses ministres, son action n'en était pas moins constante et

efficace. Causant, en mai 1841, avec le comte Apponyi, ambassadeur

d'Autriche, il lui disait: «M. de Metternich attribue tout ce qui

s'est fait de bien à M. Guizot; je n'ai pas besoin de vous dire que je

suis enchanté du suffrage donné par le prince de Metternich à M.

Guizot; il est mérité, bien mérité, j'aime à en convenir; mais il ne

faut jamais laisser croire à ces messieurs qu'ils peuvent réussir en

quoi que ce soit sans le Roi, sans l'élément royal[659].» C'était

peut-être une faiblesse chez Louis-Philippe de ne pas se contenter

d'exercer une influence réelle, mais de vouloir aussi qu'elle fût

connue et qu'on lui en sût gré. Il s'est créé ainsi plus d'embarras

qu'il n'a ajouté à son importance, il a éveillé plus de défiance que

de reconnaissance. Mais si, en raison des préventions de l'époque, il

convenait que l'action royale demeurât voilée au moment où elle

s'exerçait, il est de toute justice que l'histoire soulève ce voile et

fasse honneur de cette action au prince et à l'institution

monarchique. Aussi bien n'est-ce pas après la crise dont nous venons

de raconter les péripéties que l'on pourrait être tenté de méconnaître

le bienfait de la royauté.

[Note 659: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 545.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 61 / 70 题