Nous traversons la petite place de la mosquée pour nous embarquer de
nouveau. Un caïque nous emporte à Azar-kapou, d'où nous devons rejoindre
Galata, et puis Top-hané, Foundoucli, et le _Deerhound_.
Aziyadé a voulu venir me conduire; elle a juré d'être sage; elle est à
cette dernière heure d'un calme inattendu.
Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus
circuler ensemble dans ces quartiers européens. Leur " madame " est sur
sa porte à nous voir passer; la présence de cette jeune femme voilée lui
donne le mot de l'énigme qu'elle avait depuis longtemps cherché.
Nous passons Top-hané, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires
de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems.
Enfin, voici Foundoucli, où nous devons nous dire adieu.
Une voiture est là qui stationne, commandée par Achmet, pour ramener
Aziyadé dans sa demeure.
Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble détaché
du fond de Stamboul: petite place dallée, au bord de la mer, antique
mosquée à croissant d'or, entourée de tombes de derviches, et de sombres
retraites d'oulémas.
L'orage est passé et le temps est radieux; on n'entend que le bruit
lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir.
Huit heures sonnent à bord du _Deerhound_, l'heure à laquelle je dois
rentrer. Un coup de sifflet m'annonce qu'un canot du bord va venir ici
me prendre. Le voilà qui se détache de la masse noire du navire, et qui
lentement s'approche de nous. C'est l'heure triste, l'heure inexorable
des adieux!
J'embrasse ses lèvres et ses mains. Ses mains tremblent légèrement; cela
à part, elle est aussi calme que moi-même, et sa chair est glacée.
Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de
la mosquée; je pars, et je les perds de vue!
Un instant après, j'entends le roulement rapide de la voiture qui
emporte pour toujours ma bien-aimée!... bruit aussi sinistre que celui
de la terre qui roule sur une tombe chérie.
C'est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l'ai juré,
les années auront secoué sur tout cela leur cendre, ou bien j'aurai
creusé l'abîme entre nous deux en en épousant une autre, et elle ne
m'appartiendra plus.
Et il me prit une rage folle de courir après cette voiture, de retenir
ma chérie dans mes bras, de nouer mes bras autour d'elle, pendant que
nous nous aimions encore de toute la force de notre âme, et de ne plus
les ouvrir qu'à l'heure de la mort.
..................