J'allai à bord et je revins à la hâte. Course de trois heures.
J'annonçai à Aziyadé un sursis de départ de deux jours.
C'est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l'existence, et
qu'il faut se hâter de jouir l'un de l'autre comme si on allait mourir.
La nouvelle de mon départ avait déjà circulé et je reçus plusieurs
visites d'adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyadé s'enfermait dans
la chambre de Samuel, et je l'entendais pleurer. Les visiteurs aussi
l'entendaient bien un peu, mais sa présence fréquente chez moi avait
déjà transpiré dans le voisinage, et elle était tacitement admise.
Achmet, d'ailleurs, avait affirmé la veille au soir au public qu'elle
était Arménienne; et cette assurance, donnée par un musulman, était sa
sauvegarde.
--Nous nous étions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi,
à vous voir disparaître ainsi, par une trappe ou un coup de baguette.
Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous êtes et ce que
vous êtes venu faire parmi nous?
Hassan-effendi était de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent
désiré savoir qui j'étais, ils l'ignoraient absolument parce qu'ils ne
m'avaient jamais épié. On n'a pas encore importé en Turquie le
commissaire de police français, qui vous dépiste en trois heures; on est
libre d'y vivre tranquille et inconnu.
Je déclinai à Hassan-effendi mes noms et qualités, et nous nous fîmes la
promesse de nous écrire.
Aziyadé avait pleuré plusieurs heures; mais ses larmes étaient moins
amères. L'idée de me revoir commençait à prendre consistance dans son
esprit et la rendait plus calme. Elle commençait à dire: " Quand tu
seras de retour ..."
--Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras,--Allah seul le
sait! Tous les jours je répéterai: _Allah! sélamet versen Loti_
!(Allah! protège Loti!) et Allah ensuite fera selon sa volonté.
Pourtant, reprenait-elle avec sérieux, comment pourrais-je t'attendre un
an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un
jour, non pas même une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les
jours où tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou
m'installer en visite chez ma mère Béhidjé, parce que de là on aperçoit
de loin le _Deerhound_. Tu vois bien, Loti, que c'est impossible, et
que, si tu reviens, Aziyadé sera morte ...