Pauvre chère petite Aziyadé! le courage m'avait manqué pour lui dire à
elle: " Après-demain, je vais partir."
Je rentrai le soir à la case. Le soleil couchant éclairait ma chambre de
ses beaux rayons rouges; le printemps était dans l'air. Les cafedjis
s'étalaient dehors comme dans les jours d'été; tous les hommes du
voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhé sous les amandiers
blancs de fleurs.
Achmet était dans la confidence de mon départ. Nous faisions l'un et
l'autre des efforts inouïs de conversation; mais Aziyadé avait à moitié
compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit
vint, et nous trouva silencieux comme des morts.
À une heure à la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine
vieille caisse qui, renversée, nous servait de table, et posa dessus
notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac
nous avaient laissés sans sou ni maille.)
C'était gai d'ordinaire, notre dîner à deux, et nous nous amusions
nous-mêmes de notre misère: deux personnages souvent habillés de soie
et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le
fond d'une vieille caisse.
Aziyadé s'était assise comme moi; mais sa part devant elle restait
intacte; ses yeux étaient attachés sur moi avec une fixité étrange, et
nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence.
--J'ai compris, va, Loti, dit-elle ... C'est la dernière fois, n'est-ce
pas?
Et ses larmes pressées commencèrent à tomber sur son pain sec.
--Non, Aziyadé, non, ma chérie! Demain encore, et je te le jure.
Après, je ne sais plus ...
Achmet vit que le souper était inutile. Il emporta sans rien dire la
vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans
l'obscurité ...