21 mars.

Pauvre chère petite Aziyadé! le courage m'avait manqué pour lui dire à

elle: " Après-demain, je vais partir."

Je rentrai le soir à la case. Le soleil couchant éclairait ma chambre de

ses beaux rayons rouges; le printemps était dans l'air. Les cafedjis

s'étalaient dehors comme dans les jours d'été; tous les hommes du

voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhé sous les amandiers

blancs de fleurs.

Achmet était dans la confidence de mon départ. Nous faisions l'un et

l'autre des efforts inouïs de conversation; mais Aziyadé avait à moitié

compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit

vint, et nous trouva silencieux comme des morts.

À une heure à la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine

vieille caisse qui, renversée, nous servait de table, et posa dessus

notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac

nous avaient laissés sans sou ni maille.)

C'était gai d'ordinaire, notre dîner à deux, et nous nous amusions

nous-mêmes de notre misère: deux personnages souvent habillés de soie

et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le

fond d'une vieille caisse.

Aziyadé s'était assise comme moi; mais sa part devant elle restait

intacte; ses yeux étaient attachés sur moi avec une fixité étrange, et

nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence.

--J'ai compris, va, Loti, dit-elle ... C'est la dernière fois, n'est-ce

pas?

Et ses larmes pressées commencèrent à tomber sur son pain sec.

--Non, Aziyadé, non, ma chérie! Demain encore, et je te le jure.

Après, je ne sais plus ...

Achmet vit que le souper était inutile. Il emporta sans rien dire la

vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans

l'obscurité ...

Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. · 第 152 / 190 题