La neige retarde de plus en plus notre marche, à mesure que nous nous
enfonçons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant
deux semaines la capitale des chats.
Après trois jours de marche, je me décide à dire adieu à mes compagnons
de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour
visiter Nicomédie et Nicée, les vieilles villes de l'antiquité
chrétienne.
J'emporte de cette première partie du voyage le souvenir d'une nature
ombreuse et sauvage, de fraîches fontaines, de profondes vallées,
tapissées de chênes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs,
le tout par un beau temps d'hiver, et légèrement saupoudré de neige.
Nous couchons dans des _hane_, dans des bouges sans nom.
Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit
à Mudurlu; nous montons au premier étage d'un vieux _hane_ enfumé où
dorment déjà pêle-mêle des tziganes et des montreurs d'ours. Immense
pièce noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tête. Voici la
table d'hôte: une vaste marmite où des objets inqualifiables nagent
dans une épaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied
alentour. Une seule et même serviette, longue à la vérité de plusieurs
mètres, fait le tour du public et sert à tout le monde.
Achmet déclare qu'il aime mieux périr de froid dehors que de dormir dans
la malpropreté de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et
harassés de fatigue, nous étions couchés et profondément endormis.
Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tête aux pieds, nous
laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine.