Février 1877.
Oh! la belle nuit qu'il faisait ... Plumkett, comme Stamboul était beau!
À huit heures, j'avais quitté le _Deerhound_.
Quand, après avoir marché bien longtemps, j'arrivai à Galata, j'entrai
chez leur " madame " prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux
nous nous acheminâmes vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers
musulmans.
Là, Plumkett, deux chemins se présentent à nous chaque soir, entre
lesquels nous devons choisir pour rejoindre Eyoub.
Traverser le grand pont de bateau qui mène à Stamboul, s'en aller à pied
par le Phanar, Balate et les cimetières, est une route directe et
originale; mais c'est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous
n'entreprenons guère qu'à trois, quand nous avons avec nous notre fidèle
Samuel.
Ce soir-là, nous avions pris un caïque au pont de Kara-Keui, pour nous
rendre par mer tranquillement à domicile.
Pas un souffle dans l'air, pas un mouvement sur l'eau, pas un bruit!
Stamboul était enveloppé d'un immense suaire de neige.
C'était un aspect imposant et septentrional, qu'on n'attendait point de
la ville du soleil et du ciel bleu.
Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases
noires, défilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une
monotone et sinistre teinte blanche.
Au-dessus de ces fourmilières humaines ensevelies sous la neige, se
dressaient les masses grandioses des mosquées grises, et les pointes
aiguës des minarets.
La lune, voilée dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumière
indécise et bleue.
Quand nous arrivâmes à Eyoub, nous vîmes qu'une lueur filtrait à travers
les carreaux, les treillages et les épais rideaux de nos fenêtres: elle
était là; la première, elle était rendue au logis ...
Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d'Europe, bêtement accessibles à
vous-mêmes et aux autres, vous ne pouvez point soupçonner ce _bonheur
d'arriver_, qui vaut à lui seul toutes les fatigues et tous les dangers ...