C'était l'heure de la prière du soir, un soir d'hiver. Le muezzin
chantait son éternelle chanson, et nous étions enfermés tous deux dans
notre mystérieux logis d'Eyoub.
Je la vois encore, la chère petite Aziyadé, assise à terre sur un tapis
rose et bleu que les juifs nous ont pris,--droite et sérieuse, les
jambes croisées dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette
expression presque prophétique qui contrastait si fort avec l'extrême
jeunesse de son visage et la naïveté de ses idées; expression qu'elle
prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tête quelque
raisonnement à elle, appuyé le plus souvent sur quelque parabole
orientale, dont l'effet devait être concluant et irrésistible.
--_Bak, Lotim_, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds,
_Katebtané parmak bourada var_?
Et elle montrait sa main, les doigts étendus.
(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a là?)
Et je répondis en riant:
--Cinq, Aziyadé.
--Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous
semblables. _Bou, boundan bir partcha kutchuk_. (Celui-ci--le pouce
--est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que
le troisième, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de
tous.)
Il était en effet très petit, le plus petit doigt d'Aziyadé. Son ongle,
très rose à la base, dans la partie qui venait de pousser, était à sa
partie supérieure teint tout comme les autres d'une couche de henné,
d'un beau rouge orange.
--Eh bien, dit-elle, de même, et à plus forte raison, Loti, les
créatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes
semblables; toutes les femmes ne sont pas les mêmes, ni tous les hommes
non plus ...
C'était une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres
femmes aimées autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient
trompé et abandonné, c'était une erreur de juger par eux toutes les
femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyadé, n'était pas comme les
autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-même m'aimerait
certainement toujours.
--Donc, Loti, donc, reste avec nous ...
Et puis elle songeait à l'avenir, à cet avenir inconnu et sombre qui
fascinait sa pensée.
La vieillesse,--chose très lointaine, qu'elle ne se représentait pas
bien ... Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore;
--s'aimer éternellement dans la vie, et après la vie.
--_Sen kodja_, disait-elle (tu seras vieux); _ben kodja_ (je serai
vieille) ...
Cette dernière phrase était à peine articulée, et, suivant son habitude,
plutôt mimée que parlée. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait
sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur
elle-même comme une petite vieille, courbant son corps si plein de
jeunesse ardente et fraîche.
--_Zarar yok_ (cela ne fait rien), était la conclusion. Cela ne fait
rien, Loti, nous nous aimerons toujours.
L
Eyoub, février 1877.
Singulier début, quand on y pense, que le début de notre histoire!
Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassées jour par jour
pendant un mois, dans le but d'arriver à un résultat par lui-même
impossible.
S'habiller en turc à Salonique, dans un costume qui, pour un oeil
quelque peu attentif, péchait même par l'exactitude des détails;
circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressée par un
passant eût pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour à une
femme musulmane sous son balcon, entreprise sans précédent dans les
annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutôt pour tromper
l'ennui de vivre, plutôt pour rester excentrique aux yeux de camarades
désoeuvrés, plutôt par défi jeté à l'existence, plutôt par bravade que
par amour.
Et le succès venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure
réussissant par l'emploi des moyens les plus propres à la faire tourner
en tragédie.
Ce qui tendrait à prouver qu'il n'y a que les choses les plus
notoirement folles qui viennent à bonne fin, qu'il y a une chance pour
les fous, un Dieu pour les téméraires.
... Elle, la curiosité et l'inquiétude avaient été les premiers
sentiments éveillés dans son coeur. La curiosité avait fixé aux
treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au début plus
d'étonnement que d'amour.
Elle avait tremblé pour lui d'abord, pour cet étranger qui changeait de
costume comme feu Protée changeait de forme, et venait en Albanais tout
doré se planter sous sa fenêtre.
Et puis elle avait songé qu'il fallait qu'il l'aimât bien, elle,
l'esclave achetée, l'obscure Aziyadé, puisque, pour la contempler, il
risquait si témérairement sa tête. Elle ne se doutait pas, la pauvre
petite, que ce garçon si jeune de visage avait déjà abusé de toutes les
choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blasé, en quête de
quelque nouveauté originale; elle s'était dit qu'il devait faire bon
être aimée ainsi,--et tout doucement elle avait glissé sur la pente qui
devait l'amener dans les bras du giaour.
On ne lui avait appris aucun principe de morale qui pût la mettre en
garde contre elle-même,--et peu à peu elle s'était laissée aller au
charme de ce premier poème d'amour chanté pour elle, au charme terrible
de ce danger. Elle avait donné sa main d'abord, à travers les grilles du
yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses lèvres,
jusqu'au soir où elle avait ouvert tout à fait sa fenêtre, et puis était
descendue dans son jardin comme Marguerite,--comme Marguerite dont
elle avait la jeunesse et la fraîche candeur.
Comme l'âme de Marguerite, son âme était pure et vierge, bien que son
corps d'enfant, acheté par un vieillard, ne le fût déjà plus.