J'expédiai Achmet à Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire
cette macaque de confiance de la réception faite à Séniha; de la prier
de dire à Aziyadé que j'implorais mon pardon, et que je désirais le soir
même sa chère présence.
J'expédiai en même temps dans la campagne trois enfants chargés de me
rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de
narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prît ce
jour-là pour son retour un aspect inaccoutumé de joie et de fête.
Quand Aziyadé entra le soir, du seuil de la porte à l'entrée de notre
chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles détachées de
leurs tiges couvraient le sol d'une épaisse couche odorante; on était
enivré de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait
pleuré ne se voyaient plus.
Aucune réflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle
sourit seulement en regardant ces fleurs; elle était bien assez
intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de
ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernés par les larmes
rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et
fière comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu,
ou comme Apsâra circulant dans le paradis fleuri des divinités indoues.
Les vraies apsâras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni
plus fraîches, ni plus gracieuses ni plus charmantes ...
L'épisode de Séniha-hanum était clos; il avait eu pour résultat de nous
faire plus vivement nous aimer.