Je disais à Aziyadé:
--Que fais-tu chez ton maître? À quoi passez-vous vos longues journées
dans le harem?
--Moi? répondit-elle, je m'ennuie; je pense à toi, Loti; je regarde
ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits
objets à toi, que j'emporte d'ici pour me faire société là-bas.
Posséder les cheveux et le portrait de quelqu'un était pour Aziyadé une
chose tout à fait singulière, à laquelle elle n'eût jamais songé sans
moi; c'était une chose contraire à ses idées musulmanes, une innovation
de giaour, à laquelle elle trouvait un charme mêlé d'une certaine
frayeur.
Il avait fallu qu'elle m'aimât bien pour me permettre de prendre de ses
cheveux à elle; la pensée qu'elle pouvait subitement mourir, avant
qu'ils fussent repoussés, et paraître dans un autre monde avec une
grosse mèche coupée tout ras par un infidèle, cette pensée la faisait
frémir.
--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivée en Turquie, que
faisais-tu, Aziyadé?
--Dans ce temps-là, Loti, j'étais presque une petite fille. Quand pour
la première fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'étais dans
le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans
mon appartement, assise sur mon divan, à fumer des cigarettes, ou du
hachisch, à jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou à écouter des
histoires très drôles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait
raconter parfaitement.
"Fenzilé-hanum m'apprenait à broder, et puis nous avions les visites à
rendre et à recevoir avec les dames des autres harems.
"Nous avions aussi notre service à faire auprès de notre maître, et
enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous
appartient en propre un jour à chacune: mais nous aimons mieux nous
arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades.
"Nous nous entendons relativement fort bien.
"Fenzilé-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus âgée et la
plus considérable du harem. Besmé est colère, et entre quelquefois dans
de grands emportements, mais elle est facile à calmer et cela ne dure
pas. Aïché est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de
tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la
plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son
appartement!...
Cela avait été bien souvent mon rêve aussi, de pénétrer une fois dans
l'appartement d'Aziyadé, pour avoir seulement une idée du lieu où ma
bien-aimée passait son existence. Nous avions beaucoup discuté ce
projet, au sujet duquel Fenzilé-hanum avait même été consultée; mais
nous ne l'avions pas mis à exécution, et plus je suis au courant des
coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eût été folle.
--Notre harem, concluait Aziyadé, est réputé partout comme un modèle,
pour notre patience mutuelle et le bon accord qui règne entre nous.
--Triste modèle en tout cas!
Y en a-t-il à Stamboul beaucoup comme celui-là?
Le mal y est entré d'abord par l'intermédiaire de la jolie Aïché-hanum.
La contagion a fait en deux ans des progrès si rapides, que la maison de
ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues où tous les serviteurs
sont subornés. Cette grande cage si bien grillée et d'un si sévère
aspect, est devenue une sorte de boîte à trucs, avec portes secrètes et
escaliers dérobés; les oiseaux prisonniers en peuvent impunément sortir,
et prennent leur volée dans toutes les directions du ciel.