IX

Un mois après, d'un air embarrassé, j'offris deux medjidiés de salaire

à Achmet, qui est la patience même; il entra dans une colère bleue et

enfonça deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer à ses frais. La

question de ses gages se trouva réglée de cette manière.

X

Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied.

--_Sen tchok chéytan, Loti!... Anlamadum séni_! (Toi beaucoup le

diable, Loti! Tu es très malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!)

Son bras agitait avec colère sa large manche blanche; sa petite tête

faisait danser furieusement le gland de soie de son fez.

Il avait comploté ceci avec Aziyadé pour me faire rester: m'offrir la

moitié de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour

cela, j'étais _tchok chéytan_, et incompréhensible.

À dater de cette soirée, je l'ai aimé sincèrement.

Chère petite Aziyadé! elle avait dépensé sa logique et ses larmes pour

me retenir à Stamboul; l'instant prévu de mon départ passait comme un

nuage noir sur son bonheur.

Et, quand elle eut tout épuisé:

--_Benim djan senin, Loti_. (Mon âme est à toi, Loti.) Tu es mon Dieu,

mon frère, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini

d'Aziyadé; ses yeux seront fermés, Aziyadé sera morte.--Maintenant,

fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_!

_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire à peu près ceci:

"Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je

m'incline devant ta décision, et je l'adore."

Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je

chanterai pour toi ma chanson:

_Chéytanlar , djinler,

Kaplanlar, duchmanlar,

Arslandar, etc..._

(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent

loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en

chantant ma chanson pour toi.

Suivait la chanson, chantée chaque soir d'une voix douce, chanson

longue, monotone, composée sur un rythme étrange, avec les intervalles

impossibles, et les finales tristes de l'Orient.

Quand j'aurai quitté Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours,

longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyadé.

Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. · 第 79 / 190 题