LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY

Chère petite soeur,

J'ai été dur et ingrat de ne pas t'écrire plus tôt. Je t'ai fait

beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que

j'ai écrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien

maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te

laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu.

Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient à défaut

d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais.

Il faudrait m'intéresser à quelque chose, dis-tu? à quelque chose de

bon et d'honnête, et le prendre à coeur. Mais j'ai ma pauvre chère

vieille mère; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me

suis donné à moi-même. Pour elle, je me compose une certaine gaieté, un

certain courage: pour elle, je maintiens le côté positif et raisonnable

de mon existence, je reste Loti, officier de marine.

Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un

vieux débauché qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne.

Mais je ne serai point cet objet-là: quand je ne serai plus bien

portant, ni jeune, ni aimé, c'est alors que je disparaîtrai.

Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai

mort.

Pour vous, pour toi, à mon retour, je ferai un suprême effort. Quand je

serai au milieu de vous, mes idées changeront; si vous me choisissez une

jeune fille que vous aimiez, je tâcherai de l'aimer, et de me fixer,

pour l'amour de vous, dans cette affection-là.

Puisque je t'ai parlé d'Aziyadé, je puis bien te dire qu'elle est

arrivée.--Elle m'aime de toute son âme, et ne pense pas que je puisse

me décider à la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux

m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passé et les ingrats,--un

peu aussi les absents ...

Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. · 第 75 / 190 题