Chère petite soeur,
J'ai été dur et ingrat de ne pas t'écrire plus tôt. Je t'ai fait
beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que
j'ai écrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien
maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te
laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu.
Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient à défaut
d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais.
Il faudrait m'intéresser à quelque chose, dis-tu? à quelque chose de
bon et d'honnête, et le prendre à coeur. Mais j'ai ma pauvre chère
vieille mère; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me
suis donné à moi-même. Pour elle, je me compose une certaine gaieté, un
certain courage: pour elle, je maintiens le côté positif et raisonnable
de mon existence, je reste Loti, officier de marine.
Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un
vieux débauché qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne.
Mais je ne serai point cet objet-là: quand je ne serai plus bien
portant, ni jeune, ni aimé, c'est alors que je disparaîtrai.
Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai
mort.
Pour vous, pour toi, à mon retour, je ferai un suprême effort. Quand je
serai au milieu de vous, mes idées changeront; si vous me choisissez une
jeune fille que vous aimiez, je tâcherai de l'aimer, et de me fixer,
pour l'amour de vous, dans cette affection-là.
Puisque je t'ai parlé d'Aziyadé, je puis bien te dire qu'elle est
arrivée.--Elle m'aime de toute son âme, et ne pense pas que je puisse
me décider à la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux
m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passé et les ingrats,--un
peu aussi les absents ...