--Vieux Kaïroullah, dis-je, amène-moi des femmes!
Le vieux Kaïroullah était assis devant moi par terre. Il était ramassé
sur lui-même, comme un insecte malfaisant et immonde; son crâne chauve
et pointu luisait à la lueur de ma lampe.
Il était huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub était
aussi noir et silencieux qu'un tombeau.
Le vieux Kaïroullah avait un fils de douze ans nommé Joseph, beau comme
un ange, et qu'il élevait avec adoration. Ce détail à part, il était le
plus accompli des misérables. Il exerçait tous les métiers ténébreux du
vieux juif déclassé de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec
le Yuzbâchi Suleïman, et plusieurs de mes amis musulmans.
Il était cependant admis et toléré partout, par cette raison que, depuis
de longues années on s'était habitué à le voir. Quand on le rencontrait
dans la rue, on disait: " Bonjour, Kaïroullah! " et on touchait même
le bout de ses grands doigts velus.
Le vieux Kaïroullah réfléchit longuement à ma demande et répondit:
--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coûtent très cher.
Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins coûteuses, que je puis
ce soir même vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par
exemple, vous sera agréable sans doute ...
Sur cette phrase énigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses
socques, et disparut.
Une demi-heure après, la portière de ma chambre se soulevait pour donner
passage à six jeunes garçons israélites, vêtus de robes fourrées,
rouges, bleues, vertes et orange. Kaïroullah les accompagnait avec un
autre vieillard plus hideux que lui-même, et tout ce monde s'assit à
terre avec force révérences, tandis que je restais aussi impassible et
immobile qu'une idole égyptienne.
Ces enfants portaient de petites harpes dorées sur lesquelles ils se
mirent à promener leurs doigts chargés de bagues de clinquant. Il en
résulta une musique originale que j'écoutai quelques minutes en silence.
--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kaïroullah
en se penchant à mon oreille.
J'avais déjà compris la situation et je ne manifestai aucune surprise;
j'eus seulement la curiosité de pousser plus loin cette étude
d'abjection humaine.
--Vieux Kaïroullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ...
Le vieux Kaïroullah réfléchit un instant et répondit:
--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ...
... Quand j'eus chassé tout ce monde comme une troupe de bêtes galeuses,
je vis de nouveau paraître la tête allongée du vieux Kaïroullah,
soulevant sans bruit la draperie de ma porte.
--Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitié de moi! Je demeure très loin et
on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me
mettre à la porte à pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de
votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir.
Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fût mort de
froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eût point assassiné. Je me
contentai de lui assigner un coin de ma maison, où il resta accroupi
toute une nuit glaciale, pelotonné comme un vieux cloporte dans sa
pelisse râpée. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa
poitrine comme un râle; et j'en eus tant de pitié, que je me levai
encore pour lui jeter un tapis qui lui servît de couverture.
Dès que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaître,
avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se
retrouver même jamais nulle part sur mon chemin.
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