A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury ..., 1876.

Frère chéri,

Depuis hier, je traîne le désespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu

veux disparaître!... Un jour, peut-être prochain, où notre bien-aimée

mère nous quittera, tu veux disparaître, m'abandonner pour toujours.

Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passé,--la

vieille case de Brightbury vendue, les objets chéris dispersés,--et

toi qui ne seras pas mort ...! qui seras là quelque part à végéter sous

la griffe de Satan, quelque part où je ne saurai pas, mais où je

sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutôt te

fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi

que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tête.

Ce que tu dis me révolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc,

puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec,

puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne

suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin

de moi-même où personne n'est ... c'est ta place à toi, et quand tu me

quitteras, elle sera vide et me brûlera.

J'ai perdu mon frère, je suis prévenue--affaire de temps, de quelques

mois peut-être,--il est perdu pour le temps, et l'éternité, déjà mort

de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voilà, l'enfant

chéri qui plonge dans un abîme sans fond,--l'abîme des abîmes! Il

souffre, l'air lui manque, la lumière, le soleil; mais il est sans

force; ses yeux restent attachés au fond, à ses pieds; il ne relève plus

sa tête, il ne peut plus, le prince des ténèbres le lui défend ...

Quelquefois pourtant il veut résister. Il entend une voix lointaine,

celle qui a bercé son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge,

vanité, folie! " et le pauvre enfant, lié, garrotté, au fond de son

abîme, sanglant, éperdu, ayant appris de son maître à appeler le bien

mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit.

Rien ne me surprend de ta pauvre âme travaillée et chargée, même pas le

sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien!

Tu l'as même perdue, pauvre frère, cette soif d'honnêteté dont tu me

parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste,

fraîche, tendre et jolie, aimable, la mère de petits enfants que tu

aurais aimés. Je la voyais, là, dans le vieux salon, assise sous les

vieux portraits ...

Un vent plein de corruption a passé là-dessus. Ce frère dont le coeur ne

peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en

veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera là

pour le chérir et égayer son front. Ses maîtresses se riront de lui, on

ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonné, désespéré ...

alors, il mourra!

Plus tu es malheureux, troublé, ballotté, confiant, plus je t'aime. Ah!

mon bien-aimé frère, mon chéri, si tu voulais revenir à la vie! si Dieu

voulait! si tu voyais la désolation de mon coeur, si tu sentais la

chaleur de mes prières!...

Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie

chrétienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux,

des gens absurdes, un méthodisme maussade, une austérité sans couleur,

sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout

cela qui peut te séduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jésus, et le

Jésus que tu crois n'est pas le maître radieux que je connais et que

j'adore. De celui-là, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni éloignement. Tu

souffres étrangement, tu brûles de douleur ... il pleurera avec toi.

Je prie à toute heure, bien-aimé; jamais ta pensée ne m'avait tant

rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je

sais que tu croiras un jour. Peut-être ne le saurai-je jamais,--

peut-être mourrai-je bientôt,--mais j'espérerai et je prierai toujours!

Je pense que j'écris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur à lire!

Mon bien-aimé a commencé à hausser les épaules. Viendra-t-il un jour où

il ne me lira plus?...

Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. · 第 69 / 190 题