... Des renseignements sur Samuel et sa nationalité: il est Turc
d'occasion, israélite de foi, et Espagnol par ses pères.
À Salonique, il était un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici,
comme là-bas, il exerce son métier sur les quais; comme il a meilleure
mine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes
journées; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et
rentre à la case, heureux de vivre.
La roulette ne donne plus, et nous voilà fort pauvres tous deux, mais si
insouciants que cela compense; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pour
rien des satisfactions que d'autres payent fort cher.
Samuel met deux culottes percées l'une sur l'autre pour aller au travail;
il se figure que les trous ne coïncident pas et qu'il est fort convenable
ainsi.
Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre
narguilhé sous les platanes d'un café turc, ou bien nous allons au
théâtre des ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous
captive. Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique
n'existe pas pour nous.
Il y a panique cependant parmi les chrétiens de Constantinople, et
Stamboul est un objet d'effroi pour les gens de Péra, qui ne passent
plus les ponts qu'en tremblant.