Quand nous rejoignîmes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait
dépassé son point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le
lointain le chant du coq.
Samuel dormait, roulé dans ma couverture, à l'arrière, au fond de la
barque; la négresse dormait, accroupie à l'avant comme une macaque; le
vieil Albanais dormait entre eux deux, courbé sur ses avirons.
Les deux vieux visiteurs rejoignirent leur maîtresse, et la barque qui
portait Aziyadé s'éloigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la
forme blanche de la jeune femme, étendue inerte à la place où je l'avais
quittée, chaude de baisers, et humide de la rosée de la nuit.
Trois heures sonnaient à bord des cuirassés allemands: une lueur
blanche à l'orient profilait le contour sombre des montagnes, dont la
base était perdue dans l'ombre, dans l'épaisseur de leur propre ombre,
reflétée profondément dans l'eau calme. Il était impossible d'apprécier
encore aucune distance dans l'obscurité projetée par ces montagnes;
seulement les étoiles pâlissaient.
La fraîcheur humide du matin commençait à tomber sur la mer; la rosée se
déposait en gouttelettes serrées sur les planches de la barque de
Samuel; j'étais vêtu à peine, les épaules seulement couvertes d'une
chemise d'Albanais en mousseline légère. Je cherchais ma veste dorée;
elle était restée dans la barque d'Aziyadé. Un froid mortel glissait le
long de mes bras, et pénétrait peu à peu toute ma poitrine. Une heure
encore avant le moment favorable pour rentrer à bord en évitant la
surveillance des hommes de garde! J'essayai de ramer; un sommeil
irrésistible engourdissait mes bras. Alors je soulevai avec des
précautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour
m'étendre sans l'éveiller à côté de cet ami de hasard.
Et, sans en avoir eu conscience, en moins d'une seconde, nous nous
étions endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n'y a
pas de résistance possible;--et la barque s'en alla en dérive.
Une voix rauque et germanique nous éveilla au bout d'une heure; la voix
criait quelque chose en allemand dans le genre de ceci: " Ohé du canot!"
Nous étions tombés sur les cuirassés allemands, et nous nous éloignâmes
à force de rames; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue.
Il était quatre heures; l'aube, incertaine encore, éclairait la masse
blanche de Salonique, les masses noires des navires de guerre; je
rentrai à bord comme un voleur, assez heureux pour être inaperçu.