La barque d'Aziyadé est remplie de tapis soyeux, de coussins et de
couvertures de Turquie. On y trouve tous les raffinements de la
nonchalance orientale, et il semblerait voir un lit qui flotte plutôt
qu'une barque.
C'est une situation singulière que la nôtre: il nous est interdit
d'échanger seulement une parole; tous les dangers se sont donné
rendez-vous autour de ce lit, qui dérive sans direction sur la mer
profonde; on dirait deux êtres qui ne se sont réunis que pour goûter
ensemble les charmes enivrants de l'impossible.
Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera
renversée dans le ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement
régulier, elle est l'aiguille du cadran qui compte nos heures d'ivresse.
D'ici là, c'est l'oubli complet du monde et de la vie, le même baiser
commencé le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable à
cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique qui s'excite en buvant
de l'eau fraîche et que la satiété n'apaise plus ...
À une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit: des
harpes et des voix de femmes; on nous crie gare, et à peine avons-nous
le temps de nous garer. Un canot de la _Maria Pia_ passe grand train
près de notre barque; il est rempli d'officiers italiens en partie fine,
ivres pour la plupart;--il avait failli passer sur nous et nous couler.