Elle était venue habiter avec les trois autres femmes de son maître un
yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; là, on la
surveillait moins.
Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me
jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des
pêcheurs; et Samuel, placé comme par hasard sur mon passage, recevait
par signes mes ordres pour la nuit.
J'ai passé bien des journées à errer sur ce chemin de Monastir. C'était
une campagne nue et triste, où l'oeil s'étendait à perte de vue sur des
cimetières antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen
rongeait les inscriptions mystérieuses; des champs plantés de menhirs de
granit; des sépultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce
vieux sol de Macédoine où les grands peuples du passé ont laissé leur
poussière. De loin en loin, la silhouette aiguë d'un cyprès, ou un
platane immense, abritant des bergers albanais et des chèvres; sur la
terre aride, de larges fleurs lilas pâle, répandant une douce odeur de
chèvrefeuille, sous un soleil déjà brûlant. Les moindres détails de ce
pays sont restés dans ma mémoire.
La nuit, c'était un calme tiède, inaltérable, un silence mêlé de bruits
de cigales, un air pur rempli de parfums d'été; la mer immobile, le ciel
aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques.
Elle ne m'appartenait pas encore; mais il n'y avait plus entre nous que
des barrières matérielles, la présence de son maître, et le grillage de
fer de ses fenêtres.
Je passais ces nuits à l'attendre, à attendre ce moment, très court
quelquefois, où je pouvais toucher ses bras à travers les terribles
barreaux, et embrasser dans l'obscurité ses mains blanches, ornées de
bagues d'Orient.
Et puis, à certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec
mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les
officiers de garde.