2. Ce qu'on voit des terrasses: la causette aux balcons.]

M. Piot a-t-il songé à l'ironie de son: «Croissez et multipliez» dans

une ville comme Paris où les usages, les moeurs et la volonté des

propriétaires se dressent en menaçant les existences des petits enfants

pauvres--c'est la généralité des familles nombreuses--et les obligent à

exister, à croître, à grandir ou à mourir dans les taudis, ou dans cette

«Cité aux gosses» qu'a si vigoureusement décrite M. Léon Frapié?... Des

gens de bonne volonté se sont heureusement trouvés, qui ont voulu donner

une leçon à l'égoïsme, et montrer, dès maintenant, une réalisation du

Paris futur, du Paris assaini et délivré des cloaques, des épidémies,

des misères physiologiques inséparables des logis pourris d'à présent.

Sous l'inspiration féconde du docteur Broca, de M. Gompel, président de

l'«Abri», cette oeuvre qui offre un toit aux expulsés et aux vagabonds,

de MM. Bloch, industriel. Vert, maire du XXe arrondissement, de Mme

Chavarne et M. Poulet, d'autres personnes encore, généreuses et

bienfaisantes, la Société des logements pour familles nombreuses fut

créée. Bientôt, en façade de la rue du Télégraphe, s'érigea, blanche,

joyeuse, énorme avec ses trois corps de bâtiments, une nouvelle «Cité

des gosses», mais une cité heureuse, ensoleillée, balayée d'air pur,

là-haut, sur la butte de Ménilmontant.

Cette maison modèle, édifiée par M. Debrie, architecte, comprend

soixante-douze logements, d'un loyer de 200 à 400 francs maximum,

desservis par trois escaliers à double, rampe, car on a songé aux

petites mains qui ont besoin d'appui, et, dès le seuil, la maison se

montre accueillante, prévenante aux enfants, faite pour eux, enfin.

Invariablement, chacun des appartements se compose d'une cuisine-salle à

manger où le fourneau est placé dans un angle dallé, le reste de la

pièce étant parqueté; d'une chambre pour les parents et de deux chambres

à coucher, une pour les garçons et une pour les filles.

[Illustrations: 1. Sur les terrasses.--2. Les rondes dans la cour.]

Au moyen d'une bouche ouverte dans le mur, le poêle de la cuisine répand

sa chaleur dans les chambres. Tous les logements, largement éclairés de

baies, doubles des fenêtres ordinaires, possèdent chacun un balcon

profond où s'accrochent une boîte à linge et un garde-manger.

L'oeuvre de M. le docteur Broca et de M. Debrie sera parfaite le jour où

leur société pourra acquérir les terrains intermédiaires entre la rue du

Télégraphe et la rue Pelleport, sur laquelle une seconde maison sera

construite, tandis qu'au centre on réservera un jardin spacieux. Telle

qu'elle se présente, elle mérite déjà des éloges sans restriction.

Nous l'avons visitée un dimanche. Aussitôt dans la cour, la présence de

notre photographe attire autour de nous la volée d'une centaine de

gamins de toutes tailles et de toutes couleurs: des blonds, des bruns,

des châtains, des rouges, coiffés de polos, de bérets, de bonnets et

même de casquettes d'écoliers à filets d'or et petits insignes! Dans un

coin, des fillettes forment une double ronde. Une impression de

prospérité, d'ordre, de vie heureuse se dégage de l'apparent désordre de

cette foule enfantine.

Nous montons les sept étages qui conduisent à la terrasse de cette

maison. De là nous plongeons dans la cour centrale.

Accrochés à tous les étages, les balcons regorgent d'un petit monde en

cage derrière les barreaux, pépiant comme un peuple de moineaux. Aux

larges fenêtres, des papas et des mamans entourés de cinq, six, sept,

huit enfants, se chauffent au bon soleil et les conversations échangées

témoignent de la bonne entente qui règne entre ces braves gens.

Une heure. On déjeune seulement.

Nous pénétrons chez M. S...: c'est un intérieur modèle dans une maison

modèle. Le père et la mère président au repas de leurs sept enfants. Le

père gagne trois cents francs par mois, et cependant on ne peut boire de

vin, on doit se priver de toute douceur. Dix francs par jour pour neuf

personnes, à Paris, c'est peu! Pourtant nous avons là, sous les veux, un

des meilleurs exemples de gaieté courageuse, car l'on sait rire encore

dans cet appartement au mobilier coquet. Et la plupart des logements de

cette cité curieuse offrent le même réconfortant spectacle...

Charles Géniaux.

[Illustrations: Deux familles modèles: le repas d'une heure.]

L'Illustration, No. 3246, 13 Mai 1905 · 第 26 / 38 题