L'effervescence à laquelle, depuis de longs mois, la Russie est en proie
ne semble pas près de se calmer. Troubles agraires, révoltes soudaines
de paysans, pillages, incendies de propriétés, d'une part; grèves,
rébellions, attentats par les bombes, attaques dirigées contre les
usines, d'autre part, se renouvellent de place en place à des
intervalles assez fréquents, et le désarroi certain où la guerre a jeté
les autorités, leur impuissance ou même leur indifférence à conjurer le
péril quand cela, parfois, serait possible laissent le champ assez libre
à toutes ces manifestations de la violence. C'est la région sud-ouest de
l'empire, celle qui avoisine la Pologne, et la Pologne elle-même, qui
ont subi les effets les plus terribles de la rancune populaire.
Les troubles agraires les plus inquiétants qu'on ait signalés ont eu
pour théâtre les gouvernements de Vitebsk, d'Orel, de Koursk et de
Tchernigof. La capitale du premier n'est guère qu'à 500 kilomètres de
Saint-Pétersbourg; Orel est à 400 kilomètres de Moscou.
Quand on lit les détails qu'ont pu recueillir sur place les
correspondants, on a l'impression de se trouver en présence d'une
véritable jacquerie, avec tous ses excès, toutes ses fureurs.
Dans quelques cas on y mettait, si l'on peut dire, des formes: on
adressait aux victimes désignées une sorte d'ultimatum; une dizaine de
délégués passaient dans une métairie et signifiaient au personnel que,
quelques heures plus tard, on viendrait chercher le blé, le seigle,
l'orge et l'avoine amoncelés dans les greniers; puis ils repartaient.
Et, avec les ombres du soir, on voyait arriver en caravane des centaines
de traîneaux accourus des villages des alentours et montés par une foule
nombreuse de paysans qui se mettaient aussitôt à la besogne,
déménageaient les sacs de grains et, aussi vite que possible, de peur
d'être dérangés, les entassaient sur leurs véhicules, puis repartaient
au galop.
Le plus souvent, c'est aux céréales seulement qu'on s'en prenait. Mais
dans nombre de cas, quand se présentèrent des usines, des sucreries, par
exemple, on les pilla aussi; parfois on emportait les meubles des
maisons un peu aisées ou des châteaux, le bétail des fermes; et
toujours, là où se trouvait de l'alcool, on se livrait à d'abominables
orgies. Enfin, sur quelques points, le pillage terminé, on a mis plus
d'une fois le feu aux maisons ou aux fabriques qu'on venait de vider de
tout ce qu'elles contenaient de transportable ou seulement de buvable.
[Illustration: LE 1er MAI A VARSOVIE.--Emplacement où a éclaté la bombe,
devant la gare de Vienne.]
[Illustration: LA JACQUERIE EN RUSSIE,--Maisons pillées par les paysans
dans le gouvernement de Vitebsk. _Photographies des correspondants de_
L'Illustration.]
Nulle part on ne résista sérieusement à ces tentatives. La plupart du
temps, les propriétaires, dûment avertis, ou sentant venir l'orage à des
signes précurseurs, abandonnaient leurs propriétés et reprenaient le
chemin de la ville. Les intendants, abandonnés à eux-mêmes, sans
défense, suivaient généralement cet exemple de prudence, et c'est sans
doute à cette seule circonstance que l'on doit de n'avoir pas eu à
déplorer des meurtres.
Dans les villes, il n'en fut malheureusement pas ainsi, et le sang a
coulé à diverses reprises.
La journée du 1er mai, à Varsovie, comptera parmi les plus tragiques
qu'on ait eu à enregistrer depuis longtemps.
Dans la matinée, toute vie semblait suspendue dans la ville. Les
affaires étaient arrêtées. La police avait coupé le service téléphonique
et, dans les rues désertes, où ne circulaient plus ni voitures, ni
tramways, seul le passage de patrouilles, de temps à autre, mettait
quelque animation.
Vers une heure, seulement, la manifestation commença. Un cortège de
5.000 ouvriers avec leurs femmes, leurs enfants, s'était formé,
promenant des drapeaux rouges et chantant des chants révolutionnaires.
Ils ne tardèrent pas à entrer en collision avec les troupes. Rue des
Maréchaux, où déjà, au mois de janvier, s'étaient produites de violentes
bagarres, les cosaques, armés de leurs terribles fouets, les _nagaïkas_,
chargèrent la foule; puis l'infanterie commença te feu et tira des
salves sur les rangs pressés des ouvriers qui fuyaient en désordre. Rue
de Jérusalem, l'épouvantable drame se renouvela. Rue Zolotaïa, une
patrouille, attaquée à coups de fusil par un homme caché derrière un
mur, riposta, tira sur les manifestants.
Enfin, à 8 h. 1/2 du soir, une bombe, lancée au milieu d'un détachement
de cosaques qui passait rue des Maréchaux, devant la gare de Vienne,
ayant tué sept cosaques et un agent de police, donna lieu à une nouvelle
intervention des fusils.
Les correspondances socialistes ont raconté qu'avant cet attentat, des
camarades des émeutiers qui allaient le commettre, postés au coin des
rues adjacentes, prévenaient les passants d'avoir à rebrousser chemin,
le passage étant dangereux. Ils n'en voulaient qu'à la troupe. Il n'y
eut pas moins deux dames, qui sortaient de la gare au moment de
l'explosion, qui furent effroyablement blessées encore qu'elles
n'eussent rien à voir avec la répression, non plus qu'avec la
révolution.
Le nombre des morts et blessés, pour cette journée, a été évalué à plus
de cent. Dans un seul chantier, clos de mur, qui fut le lendemain comme
un lieu de funèbre pèlerinage, où les parents des disparus se rendaient
pour y chercher leurs proches, ou pleurer à l'endroit où ils étaient
tombés, on ne releva pas moins de trente-cinq cadavres!
[Illustration: Le torpilleur. Le canot. Canot automobile escorté par un
torpilleur.]
[Illustration: LA COUPE DE LA MÉDITERRANÉE.--"L'industrie automobile
rapproche l'Algérie de la Métropole".]
Cette oeuvre du statuaire René Rozet, exécutée en argent patiné d'ors de
couleur par la maison d'orfèvrerie Christofle, et qui a été choisie
(entre 70 concurrents) pour être donnée en prix au vainqueur
d'Alger-Toulon Automobile, donne bien l'impression de la rapidité de la
course. Sur la mer, un canot automobile fend la vague qui se soulève sur
son passage. Il se dirige vers le génie de la France, qui, planant
au-dessus des flots, abrite sous ses ailes la colonie algérienne et
attend le vainqueur en lui montrant la récompense promise. Mercure,
symbolisant les industries intéressées, suit, sur un nuage léger, les
champions de la lutte engagée dans la course d'auto-canots, et répand
les richesses créées par les progrès de l'industrie nouvelle.
[Illustration: Le yacht "Velléda", au duc Decazes, et son canot
automobile, le "Quand-Même".]
[Illustration: La flottille des torpilleurs ayant servi d'escorte aux
canots.]
[Illustration: Mercédès-Mercédès. Héraclès. Fiat. Mercédès C.-P. LES
CONCURRENTS D'ALGER-TOULON AU SPORT NAUTIQUE D'ALGER. _Photographies
Geiser, Alger._]
[Illustration: Mme Camille du Gast à bord de son canot le "Camille"].
Au moment où nous paraissons, la première étape de la Coupe de la
Méditerranée a seule été courue: les canots sont arrivés à Manon. C'est
le plus petit de tous, l'italien _Fiat-X_, un bateau de 9 mètres avec
moteur de 35 chevaux, non ponté, qui a triomphé, peut-être
platoniquement, car on assure qu'il ne remplirait pas exactement les
conditions de la course. Et, parmi les canots français, c'est celui que
barrait l'intrépide sportswoman, Mme du Gast, qui s'est montré le plus
régulier et le plus rapide.
[Illustration: Le "Camille", arrivé à Manon premier des canots français,
en 16 heures].
[Illustration: Le "Fiat-X", canot italien, le plus petit des
concurrents, arrivé le premier à Manon, en 12 heures.]
[Illustration: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
1. M. Rouselière (Opéra). 2. M. Garry (Comédie-Française), 3. M. Notté
(Opéra), 4. M. Jules Claretie, 5. M. Henry Mayer (Comédie-Française), 6.
Mlle Leconte (Comédie-Française), 7. Mlle Marie de l'Isle
(Opéra-Comique), 8. Mme Segond-Weber (Comédie Française), 9. Mme: Cécile
Sorel (Comédie-Française), 10. M. Alexandre Duval, 11. M. Georges
Claretie, 12. M. J. Laffitte.
LES FÊTES D'ALGER-TOULON.--Invités de marque quittant Toulon, par le
train spécial du "Matin", avant l'arrivée des canots.]
[Illustration: La maison, et l'usine de M. Beaulieu, vues du dehors.]
[Illustration: La gendarmerie et la troupe gardant l'usine.]
[Illustration: Le portail barricadé par les grévistes.]
[Illustration: Porte de l'usine.]
UNE USINE ASSIÉGÉE A LIMOGES PAR LES OUVRIERS EN GRÈVE. _Phot. Th.
Boureau._
Dans deux départements limitrophes, la Haute-Vienne et la Vienne, il
s'est passé simultanément des faits dont le rapprochement est d'autant
plus frappant que, sans être absolument identiques, ils offrent entre
eux une certaine similitude; ici et là, en effet, il s'agit d'une maison
assiégée.
A Limoges, c'est l'usine de matières premières pour chapellerie
appartenant à M. Beaulieu et habitée par son propriétaire. Les ouvriers,
en grève depuis près de deux mois, en étaient venus à organiser un
véritable blocus autour des bâtiments: après avoir barricadé le portail,
ils avaient établi un cordon de sentinelles qui, montant la garde jour
et nuit, tenaient onze personnes prisonnières, empêchaient toute
communication avec le dehors, s'opposaient même, à l'entrée des
provisions nécessaires à l'alimentation de ces personnes, parmi
lesquelles on comptait quatre enfants. Autorités, agents de police et
gendarmes ont été, pendant plusieurs jours, impuissants à imposer à ces
grévistes obstinés le respect de la liberté individuelle. A Usseau,
village voisin de Châtellerault, c'est l'habitation d'un nommé Roy,
braconnier, ancien garde particulier, qui subit un siège en règle. Mais
là, on ne se trouve plus en présence d'un assiégé malgré lui, et les
assiégeants sont des gendarmes et des soldats. Ayant gratifié d'un coup
de fusil au visage un propriétaire du pays dont il croyait avoir à se
venger, il s'est ensuite réfugié dans sa maison, convertie en un «Fort
Chabrol», d'où seul, depuis une semaine, en dépit de ses soixante-dix
ans, il nargue la justice, tient tête à la force armée et «canarde»
quiconque tente d'approcher. Déjà ce forcené a blessé un greffier, deux
gendarmes et un sergent du 12e.
[Illustration: La maison du garde-chasse.
UN NOUVEAU "FORT CHABROL"--Fantassins guettant le garde-chasse Roy, qui
se défend à coups de fusil. _Clichés Arambourou, communiqués par le_
Journal.]