L'ennemi avait sa seconde position en arrière du village, à trois

cents toises; son centre était établi à la redoute qu'il avait

enlevée; sa droite était placée derrière un retranchement prolongé

depuis la redoute jusqu'à la mer, pendant l'espace de cent cinquante

toises; sa gauche, en partant de la redoute vers la mer, occupait des

mamelons et la plage qui se trouvait à la fois sous les feux de la

redoute et sous ceux des chaloupes canonnières; il avait dans cette

seconde position, à peu près sept mille hommes et douze pièces de

canon. À cent cinquante toises derrière la redoute, se trouvait le

village d'Aboukir et le fort occupés ensemble par environ quinze cents

hommes; quatre-vingts hommes à cheval formaient la suite du pacha,

commandant en chef.

L'escadre était mouillée à une demi-lieue dans la rade.

Après deux heures de marche, l'avant-garde se trouve en présence de

l'ennemi; la fusillade s'engage avec les tirailleurs.

Bonaparte arrête les colonnes, et fait ses dispositions d'attaque.

Le général de brigade Destaing, avec ses trois bataillons, marche pour

enlever la hauteur de la droite de l'ennemi, occupée par mille hommes.

En même temps un piquet de cavalerie a ordre de couper ce corps dans

sa retraite sur le village.

La division Lannes se porte sur la montagne de sable, à la gauche de

la première ligne de l'ennemi, où il avait deux mille hommes et six

pièces de canon; deux escadrons de cavalerie ont l'ordre d'observer et

de couper ce corps dans sa retraite.

Le reste de la cavalerie marche au centre; la division Lanusse reste

en seconde ligne.

Le général Destaing marche à l'ennemi au pas de charge; celui-ci

abandonne ses retranchemens, et se retire sur le village; la cavalerie

sabre les fuyards.

Le corps sur lequel marchait la division Lannes, voyant que la droite

de sa première ligne est forcée de se replier, et que la cavalerie

tourne sa position, veut se retirer, après avoir tiré quelques coups

de canon; deux escadrons de cavalerie et un peloton des guides lui

coupent la retraite, et forcent à se noyer dans la mer ce corps de

deux mille hommes; aucun n'évite la mort; le commandant des guides à

cheval, Hercule, est blessé.

Le corps du général Destaing marche sur le village, centre de la

seconde ligne de l'ennemi; il le tourne en même temps que la 32e

demi-brigade l'attaque de front. L'ennemi fait une vive résistance; sa

seconde ligne détache un corps considérable par sa gauche pour venir

au secours du village; la cavalerie le charge, le culbute, et poursuit

les fuyards, dont une grande partie se précipite dans la mer.

Le village est emporté, l'ennemi est poursuivi jusqu'à la redoute,

centre de sa seconde position. Cette position était très forte; la

redoute était flanquée par un boyau qui fermait à droite la presqu'île

jusqu'à la mer. Un autre boyau se prolongeait sur la gauche, mais à

peu de distance de la redoute; le reste de l'espace était occupé par

l'ennemi qui était sur des mamelons de sable et dans les palmiers.

Pendant que les troupes reprennent haleine, on met des canons en

position au village et le long de la mer; on bat la droite de l'ennemi

et sa redoute. Les bataillons du général Destaing formaient, au

village qu'ils venaient d'enlever, le centre d'attaque en face de la

redoute; ils ont ordre d'attaquer.

Le général Fugières reçoit l'ordre de former en colonne la 18e

demi-brigade, et de marcher le long de la mer pour enlever au pas de

charge la droite les Turcs. La 32e, qui occupait la gauche du village,

l'ordre de tenir l'ennemi en échec, et de soutenir la 18e.

La cavalerie, qui formait la droite de l'armée, attaque l'ennemi par

sa gauche; elle le charge avec impétuosité à plusieurs reprises; elle

sabre et force à se jeter dans la mer tout ce qui est devant elle;

mais elle ne pouvait rester au-delà de la redoute, se trouvant entre

son feu et celui des canonnières ennemies. Emportée par sa valeur dans

ce défilé de feux, elle se repliait aussitôt qu'elle avait chargé, et

l'ennemi renvoyait de nouvelles forces sur les cadavres de ses

premiers soldats.

Cette obstination et ces obstacles ne font qu'irriter l'audace et la

valeur de la cavalerie; elle s'élance et charge jusque sur les fossés

de la redoute qu'elle dépasse; le chef de brigade Duvivier est tué;

l'adjudant-général Roze, qui dirige les mouvemens avec autant de

sang-froid que de talent, le chef de brigade des guides à cheval,

Bessières, l'adjudant-général Leturcq, sont à la tête des charges.

L'artillerie de la cavalerie, celle des guides, prennent position sous

la mousqueterie ennemie, et, par le feu de mitraille le plus vif,

concourent puissamment au succès de la bataille.

L'adjudant-général Leturcq juge qu'il faut un renfort d'infanterie, il

vient rendre compte au général en chef qui lui donne un bataillon de

la 75e; il rejoint la cavalerie; son cheval est tué; alors il se met à

la tête de l'infanterie; il vole du centre à la gauche pour rejoindre

la 18e demi-brigade, qu'il voit en marche pour attaquer les

retranchemens de la droite de l'ennemi.

La 18e marche aux retranchemens: l'ennemi sort en même temps par sa

droite; les têtes des colonnes se battent corps à corps. Les Turcs

cherchent à arracher les baïonnettes qui leur donnent la mort; ils

mettent le fusil en bandoulière, se battent au sabre et au pistolet.

Enfin, la 18e arrive jusqu'aux retranchemens; mais le feu de la

redoute, qui flanquait du haut en bas le retranchement où l'ennemi

s'était rallié, arrête la colonne. Le général Fugières,

l'adjudant-général Leturcq font des prodiges de valeur. Le premier

reçoit une blessure à la tête; il continue néanmoins à combattre; un

boulet lui emporte le bras gauche; il est forcé de suivre le mouvement

de la 18e qui se retire sur le village dans le plus grand ordre, en

faisant un feu des plus vifs. L'adjudant-général Leturcq avait fait de

vains efforts pour déterminer la colonne à se jeter dans les

retranchemens ennemis. Il s'y précipite lui-même; mais il s'y trouve

seul; il y reçoit une mort glorieuse: le chef de brigade Morangié est

tué.

Une vingtaine de braves de la 18e restent sur le terrain. Les Turcs,

malgré le feu meurtrier du village, s'élancent des retranchemens pour

couper la tête des morts et des blessés, et obtenir l'aigrette

d'argent que leur gouvernement donne à tout militaire qui apporte la

tête d'un ennemi.

Le général en chef avait fait avancer un bataillon de la 22e légère,

et un autre de la 69e, sur la gauche de l'ennemi. Le général Lannes,

qui était à leur tête, saisit le moment où les Turcs étaient

imprudemment sortis de leurs retranchemens; il fait attaquer la

redoute de vive force par sa gauche et par la gorge. La 22e et la 69e,

un bataillon de la 75e, sautent dans le fossé, et sont bientôt sur le

parapet et dans la redoute, en même temps que la 18e s'était élancée

de nouveau au pas de charge sur la droite de l'ennemi.

Le général Murat, qui commandait l'avant-garde, qui suivait tous les

mouvemens, et qui était constamment aux tirailleurs, saisit le moment

où le général Latines lançait sur la redoute les bataillons de la 22e

et de la 69e, pour ordonner à un escadron de charger et de traverser

toutes les positions de l'ennemi, jusque sur les fossés du fort. Ce

mouvement est fait avec tant d'impétuosité et d'à-propos, qu'au moment

où la redoute est forcée, cet escadron se trouvait déjà pour couper à

l'ennemi toute retraite dans le fort. La déroute est complète;

l'ennemi en désordre et frappé de terreur trouve partout les

baïonnettes et la mort. La cavalerie le sabre: il ne croit avoir de

ressource que dans la mer; dix mille hommes s'y précipitent; ils y

sont fusillés et mitraillés. Jamais spectacle aussi terrible ne s'est

présenté. Aucun ne se sauve: les vaisseaux étaient à deux lieues dans

la rade d'Aboukir. Mustapha-Pacha, commandant en chef l'armée turque,

est pris avec deux cents Turcs; deux mille restent sur le champ de

bataille; toutes les tentes, tous les bagages, vingt pièces de canon,

dont deux anglaises qui avaient été données par la cour de Londres au

Grand-Seigneur, restent au pouvoir des Français: deux canots anglais

se dérobent par la fuite. Le fort d'Aboukir ne tire pas un coup de

fusil; tout est frappé de terreur. Il en sort un parlementaire qui

annonce que ce fort est défendu par douze cents hommes. On leur

propose de se rendre, mais les uns y consentent, les autres s'y

opposent. La journée se passe en pourparlers; on prend position; on

enlève les blessés.

Cette glorieuse journée coûte à l'armée française cent cinquante

hommes tués et sept cent cinquante blessés. Au nombre des derniers est

le général Murat, qui a pris à cette victoire une part si honorable;

le chef de brigade du génie Crétin, officier du premier mérite, meurt

de ses blessures, ainsi que le citoyen Guibert, aide-de-camp du

général en chef.

Dans la nuit, l'escadre ennemie communique avec le fort. Les troupes

qui y étaient restées se réorganisent; le fort se défend: on établit

des batteries de mortiers et de canons pour le réduire.

En attendant la reddition du fort, Bonaparte retourne à Alexandrie,

dont il examine la situation. On ne saurait donner trop d'éloges au

général Marmont sur les travaux de défense de cette place; tous les

services sont parfaitement organisés; et ce général a pleinement

justifié la confiance que Bonaparte lui avait témoignée lorsqu'il lui

donna un commandement aussi important.

Le 8 thermidor, le général en chef fait sommer le château d'Aboukir de

se rendre. Le fils du pacha, son kiaya et les officiers veulent

capituler; mais les soldats s'y refusent.

Le 9, on continue le bombardement.

Le 10, plusieurs batteries sont établies sur la droite et la gauche de

l'isthme; quelques chaloupes canonnières sont coulées bas; une frégate

est démâtée et forcée de prendre le large.

Le même jour, l'ennemi, qui commençait à manquer de vivres,

s'introduit dans quelques maisons du village qui touche le fort; le

général Lannes y accourt, il est blessé à la jambe; le général Menou

le remplace dans le commandement du siége.

Le 12, le général Davoust était de tranchée; il s'empare de toutes les

maisons où était logé l'ennemi, et le jette ensuite dans le fort,

après lui avoir tué beaucoup de monde. La 22e demi-brigade

d'infanterie légère, et le chef de brigade Magny, qui a été légèrement

blessé, se sont parfaitement conduits; le succès de cette journée, qui

a accéléré la reddition du fort, est dû aux bonnes dispositions du

général Davoust.

Le 15, le général Robin était de tranchée; les batteries étaient

établies sur la contrescarpe, et les mortiers faisaient un feu très

vif; le château n'était plus qu'un monceau de pierres. L'ennemi

n'avait point de communication avec l'escadre; il mourait de faim et

de soif; il prend le parti non de capituler, ces hommes-là ne

capitulent pas, mais de jeter ses armes, et de venir en foule

embrasser les genoux du vainqueur. Le fils du pacha, le kiaya, et

deux mille hommes, ont été faits prisonniers. On a trouvé dans le

château trois cents blessés et dix-huit cents cadavres; il y a des

bombes qui ont tué jusqu'à six hommes. Dans les vingt-quatre heures de

la sortie de la garnison turque, il est mort plus de quatre cents

prisonniers, pour avoir bu et mangé avec trop d'avidité.

Ainsi cette affaire d'Aboukir coûte à la Porte dix-huit mille hommes

et une grande quantité de canons.

Les officiers du génie Bertrand et Liédot, le commandant d'artillerie

Faultrier, se sont comportés avec la plus grande distinction. L'ordre

et la tranquillité n'ont pas cessé de régner parmi les habitans de

l'Égypte pendant les quinze jours qu'a duré cette expédition.

DISPOSITIONS DE BONAPARTE AVANT DE QUITTER L'ÉGYPTE,--MOTIFS QUI LE

DÉTERMINENT, etc.

L'armée ennemie avait succombé, le visir était encore au-delà du

Taurus; l'Égypte n'avait de long-temps rien à craindre d'une invasion.

La solde était arriérée, la caisse manquait de fonds; mais le miry

n'avait pas été perçu; les blés, les riz, toutes les contributions en

nature étaient intactes; les dépenses de premier établissement étaient

faites; la situation financière de la colonie ne pouvait que

s'améliorer: les mesures qui avaient suivi le retour de Syrie

garantissaient ce résultat. Le nombre des provinces avait été réduit;

ce luxe d'employés que traînent après elles les armées françaises

n'existait plus, les services avaient été organisés sur de nouvelles

bases, les impôts mieux assis; le mécanisme du gouvernement était

désormais en plein jeu, il ne s'agissait que de le laisser aller. Mais

en quel état se trouvait la France? Avait-elle battu, humilié les

rois? ou vaincue à son tour avait-elle essuyé toutes les calamités de

la défaite? Les journaux de Francfort l'annonçaient: mais ces

feuilles, transmises par Kléber avant l'action, avaient été répandues

à Damiette par Sidney. La source n'en était pas assez pure pour

adopter de confiance ce qu'elles contenaient. D'un autre côté, la

nouvelle était trop grave pour la négliger; car à quoi bon triompher

sur le Nil si le Rhin était forcé? à quoi bon fermer le désert si les

Alpes étaient ouvertes? C'était la France et non l'Égypte, Paris et

non le Caire, qui formait le noeud de la question. Aussi Bonaparte ne

négligea-t-il rien pour s'assurer du véritable état des choses: les

intérêts de la politique se trouvaient ici d'accord avec ceux de

l'humanité. Nous avions quelques centaines de prisonniers dans les

mains: ils étaient hors d'état de nuire, nous ne pouvions, au milieu

des décombres où ils gisaient encore, leur donner les soins qu'ils

réclamaient. Le général en chef résolut de les renvoyer sur leur

flotte. Il fit prévenir l'amiral turc de son dessein: Petrona-Bey

accepta; les communications s'établirent, et nous sûmes bientôt tout

ce que nous avions intérêt à savoir. Smith, de son côté, ne voulut

pas rester en arrière des Osmanlis. La Vendée avait repris les armes,

l'Italie était perdue, la Cisalpine n'existait plus; tout ce qu'avait

fait, tout ce qu'avait créé Bonaparte était détruit. L'amour-propre

pouvait égarer son courage, et lui faire abandonner l'Égypte pour

demander compte aux Russes des succès qu'ils avaient obtenus. La

tentative valait du moins la peine d'être faite; Sidney ne se

l'épargna pas. Il mit à terre quelques uns de nos soldats qu'il avait

arrachés au damas des Turcs, et les fit suivre d'une correspondance

adressée au général en chef que ses avisos avaient interceptée. Ces

égards étaient étranges après les expressions dont ses tentatives

d'embauchage avaient été flétries; mais l'un était impatient

d'apprendre ce qu'il tardait à l'autre de divulguer. Les

communications se rouvrirent, et le secrétaire de Sidney ne tarda pas

d'être à la côte avec un paquet de journaux. Fin, délié, alerte à

semer un propos, il se flattait de répandre de fausses espérances dans

nos rangs, et d'y puiser les notions qui manquaient à son chef. Mais

il s'attaquait à trop forte partie; il fut pénétré, accablé de

questions, obsédé de déférences et ne put communiquer avec personne.

Il ne se déconcerta pas néanmoins, et essaya de surprendre au chef les

renseignemens qu'il ne pouvait avoir d'ailleurs. Il se mit à discourir

sur l'Égypte; parla de ses préjugés, de ses institutions, et conclut

que les Français devaient prodigieusement s'ennuyer au milieu d'un

peuple aussi sauvage. Le général ne lui répondit rien d'abord; et

reprenant la parole au bout de quelques instans: «Vous devez, lui

dit-il, vous ennuyer singulièrement en mer. Il est vrai que vous avez

la ressource de la pêche: pêchez-vous beaucoup?» Ainsi déçu dans

toutes ses tentatives, le secrétaire n'insista pas. Il se réduisit au

seul rôle qui lui restait à jouer, et aborda les ouvertures qu'il

était chargé de faire au général. Il lui peignit les dangers que

courait la France, le peu d'importance qu'avait dans la balance

générale une colonie lointaine, et lui proposa de l'évacuer pour aller

redemander l'Italie aux Russes. Bonaparte feignit d'être ébranlé, et

ajourna la négociation au retour d'un voyage qu'il était obligé de

faire dans la Haute-Égypte. Il fit aussitôt répandre le bruit de cette

excursion, et donna des ordres pour qu'une commission de l'Institut le

précédât au-dessus de Benesouef. L'envoyé de Smith fut dupe de ces

démonstrations. Il ne douta pas que quelque affaire importante

n'appelât le général dans les provinces que Desaix avait conquises, et

rejoignit son chef avec la conviction que le croissant ne tarderait

pas à reprendre possession du Nil.

Des pensées bien différentes agitaient Bonaparte; il avait fait

interroger les soldats que le commodore avait débarqués: il savait que

la croisière manquait d'eau et ne pouvait tarder à s'aller rafraîchir.

Une autre circonstance favorisait encore ses vues. _Le Thésée_ avait

quelques bombes à bord depuis le siége de Saint-Jean-d'Acre; elles

venaient de faire explosion; l'équipage avait été cruellement traité,

et le bâtiment obligé de chercher un port pour réparer ses avaries. La

mer allait devenir libre; il ne s'agissait que de saisir l'instant où

Smith serait éloigné.

La résolution du général était arrêtée. Sept mois auparavant, il avait

annoncé le dessein de repasser en France si la guerre éclatait contre

les rois: elle avait éclaté, elle était malheureuse, il ne pouvait

hésiter. Il reporta Kléber à Damiette, fit rétrograder Reynier sur

Belbéïs, et ordonna au génie de presser les travaux qui devaient

fermer le désert. C'était la partie de la frontière la plus faible; il

voulut qu'elle fût promptement en état. Il chargea le général Samson

de tenir la main à l'exécution des ouvrages qu'il avait arrêtés; il

mit à sa disposition les prisonniers que nous avions faits à Aboukir,

lui recommanda de hâter les travaux qui devaient protéger El-A'rych,

Salêhiëh, et de tout sacrifier pour couvrir ces deux points. Il prit

aussi des mesures pour garantir la côte. Il fit reconstruire le fort

que nos obus avaient détruit, ajouta quelques redoutes à celles qui

défendaient Alexandrie, accrut les batteries du Bogaz, augmenta les

difficultés que présentaient les passes et ne négligea rien de ce qui

pouvait diminuer les chances d'une agression. Les Turcs ne croyaient à

la victoire que lorsqu'ils le voyaient; sa présence était devenue

indispensable au Caire; il partit, calma les cheiks, expédia les

savans, donna de la vie, du mouvement à toutes les branches de

l'administration. Il arrêta aussi tout ce qui intéressait la

Haute-Égypte. Il prescrivit les mouvemens qu'il y avait à faire, les

points qu'il fallait occuper, si le visir cherchait à déboucher par le

désert ou que quelque expédition se présentât sur la côte. Il

recommanda à Desaix de disposer les choses de manière que dans ce cas,

qui du reste était peu probable, il pût ne laisser qu'une centaine

d'hommes à Cosséir, déposer ses embarras à Kéné, et se porter

rapidement sur le Caire avec toutes les troupes qu'il commandait. Il

joignit à ces dispositions, le tableau du triste état où étaient nos

affaires en Europe. La guerre avait été déclarée le 13 mars. Diverses

actions malheureuses avaient eu lieu, Jourdan avait été battu à

Feldkirck, Schérer à Rivoli: l'un avait été obligé de repasser le

Rhin, l'autre avait été rejeté derrière l'Oglio. Mantoue était bloqué,

et cependant les Russes n'étaient pas encore en ligne; c'était les

Autrichiens seuls qui avaient obtenu ces résultats. L'armée navale

n'avait pas été plus heureuse; elle n'avait pas essuyé de défaite, il

est vrai; mais elle était sortie de Brest forte de vingt-deux

vaisseaux que soutenaient dix-huit frégates, elle était arrivée au

détroit, et était paisiblement rentrée à Toulon sans oser attaquer les

Anglais, qui n'avaient pourtant que dix-huit bâtimens à lui opposer.

L'escadre espagnole était également passée de Cadix à Carthagène, où

elle avait rallié vingt-sept vaisseaux de guerre, dont quatre à trois

ponts; mais les flottes anglaises n'avaient pas tardé à les suivre et

à mettre le blocus devant les ports qui les renfermaient. Malte était

ravitaillée; Corfou avait été pris par famine, la garnison reconduite

en France, où la loi sur les otages, l'emprunt forcé, et les violences

des Conseils avaient de nouveau soulevé toutes les passions.

Nous n'avions désormais rien à attendre de la métropole: les fers, les

médicamens, les petites armes que nous en espérions ne pouvaient plus

arriver. Il nous était cependant impossible de les tirer d'ailleurs;

l'Afrique n'en confectionne pas; l'Italie nous était fermée: il

fallait être sur le continent pour vaincre les lenteurs, aplanir les

obstacles, et expédier les convois. La communication des journaux que

le général avait transmis à Kléber, le disait assez.

Bonaparte avait pourvu à tout ce qui pouvait assurer ou compromettre

la tranquillité de la colonie. Il avait arrêté la démarcation des

provinces, fixé les attributions des commandans, déterminé les

communications, les rapports qu'ils devaient avoir entre eux; des

marchés étaient passés pour renouveler l'habillement des troupes;

Poussielgue avait ordre de presser la rentrée du miry, d'innover peu,

de cultiver les cheiks; et Dugua, tout en commandant avec douceur,

d'être sans pitié pour la révolte. Restait la dangereuse influence des

firmans. Le visir était encore au-delà du Taurus, ramassant quelques

milliers de malheureux qui n'avaient aucune habitude de la guerre;

mais son nom suffisait pour soulever les tribus, agiter les fellâhs;

Bonaparte résolut de hasarder une nouvelle ouverture, persuadé que si

elle ne le désarmait pas, elle pourrait du moins rendre les hostilités

moins actives. Il manda, subjugua l'Effendi qui avait été pris à

Aboukir, l'éblouit par l'appareil de forces qu'il fit étaler à ses

yeux, et l'expédia avec la dépêche qui suit:

«Au Caire, le 30 thermidor an VII (18 août 1799).

«AU GRAND-VISIR,

«Grand parmi les grands éclairés et sages, seul dépositaire de la

confiance du plus grand des sultans,

«J'ai l'honneur d'écrire à Votre Excellence par l'Effendi qui a été

pris à Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connaître la

véritable situation de l'Égypte, et entamer entre la Sublime Porte et

la République française des négociations qui puissent mettre fin à la

guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre

état.

«Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps,

et dès-lors par habitude, amies par l'éloignement de leurs frontières;

la France ennemie de la Russie et de l'Empereur, la Porte ennemie de

la Russie et de l'Empereur, sont-elles cependant en guerre?

«Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un

Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte?

«Comment Votre Excellence, si éclairée dans la connaissance de la

politique et des intérêts des divers états, pourrait-elle ignorer que

la Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus

pour le partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'intervention de

la France qui l'a empêché?

«Votre Excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'Islamisme est

la Russie. L'empereur Paul 1er s'est fait grand-maître de Malte,

c'est-à-dire a fait voeu de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce

pas lui qui est chef de la religion grecque, c'est-à-dire des plus

nombreux ennemis qu'ait l'Islamisme?

«La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les

chaînes des Turcs qui y étaient détenus en esclavage, et croit, comme

l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y qu'un seul Dieu.

«Ainsi donc, la Porte a déclaré la guerre à ses véritables amis, et

s'est alliée à ses véritables ennemis.

«Ainsi donc la Sublime Porte a été l'amie de la France, tant que cette

puissance a été chrétienne; lui a fait la guerre, dès l'instant que la

France, par sa religion, s'est rapprochée de la croyance musulmane.

Mais, dit-on, la France a envahi l'Égypte; comme si je n'avais pas

toujours déclaré que l'intention de la République française était de

détruire les mameloucks, et non de faire la guerre à la Sublime

Porte; était de nuire aux Anglais, et non à son grand et fidèle ami

l'empereur Sélim.

«La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui

étaient en Égypte, envers les bâtimens du Grand-Seigneur, envers les

bâtimens de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sûr

garant des intentions pacifiques de la République française?

«La Sublime Porte a déclaré la guerre dans le mois de janvier à la

République française avec une précipitation inouïe; sans attendre

l'arrivée de l'ambassadeur Descorches, qui déjà était parti de Paris

pour se rendre à Constantinople; sans me demander aucune explication,

ni répondre à aucune des avances que j'ai faites.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 10 / 26 段