LA MYSTIQUE D'AVICENNE.

Nous avons annoncé au début de cet ouvrage que nous ne traiterions pas

de la mystique considérée en elle-même comme système indépendant. Ce que

nous allons en dire dans ce dernier chapitre est seulement destiné à

servir de complément à la métaphysique. Il est intéressant de voir

comment la notion métaphysique de Dieu se complète et à certains égards

se corrige en mystique, comment Avicenne conçoit les rapports de Dieu à

l'homme dans les grandes questions de la providence et de la

prédestination. Nous allons entendre à ce propos notre philosophe

exposer une théorie générale de l'optimisme qui est fort élevée. Nous

verrons aussi quelle est dans son système la place de la morale, place

dont l'importance, fort peu marquée dans les chapitres précédents,

risquait d'échapper à nos lecteurs, et à laquelle tous les

développements antérieurs laissaient subsister une lacune qu'il est

nécessaire de combler.

Avicenne définit dans les _Ichârât_ la Providence de la façon

suivante[236]: «La Providence est l'enveloppement du tout par la science

de l'être premier; et c'est la science qu'a le Premier de ce qu'il faut

que soit le tout pour être dans le plus bel ordre, jointe à la

conscience que cela résulte nécessairement de lui et de l'environnement

du tout par lui. L'être s'accorde avec ce qui est connu comme le mieux

ordonné, sans qu'il soit besoin d'une recherche ni d'un effort de la

part du Premier et du Vrai. La science qu'a le Premier du mode de bonté

applicable à l'ordre de l'être universel est la source d'où le bien

découle sur le tout.»

[Note 236: _Ichârât_, p. 185.]

Dans cette profonde définition, nous ne remarquerons plus principalement

l'espèce d'identification qui est établie entre la science de Dieu, sa

volonté, sa puissance et sa bonté, puisque nous nous sommes déjà arrêté

sur ce point de vue dans le chapitre de la métaphysique. En ce moment

c'est surtout comme l'expression d'une théorie de l'optimisme que nous

considérerons ces lignes, et nous en prendrons prétexte pour demander à

Avicenne, puisque l'ordre des choses lui semble le meilleur, comment il

comprend le rôle du mal et quelle idée il se fait du destin.

Dieu étant le bien pur et le tout découlant de Dieu, la grande

difficulté est de concevoir d'où provient le mal qui paraît dans le

tout. La thèse générale de notre auteur est que le mal n'est pas dans le

jugement divin par essence et qu'il n'y entre que par accident.

Il y a trois espèces de mal: le défaut ou manque, la souffrance et le

péché. Le mal par essence est le mal par défaut; par conséquent il est

négatif. Voici comme en parle Avicenne[237]:

[Note 237: _Nadjât_, p. 78; section «sur la Providence et comment le mal

entre dans le jugement divin».]

«Le mal par essence est le manque, non pas tout manque, mais le manque

des perfections qu'exigent le genre et la nature de la chose. Le mal par

accident est ce qui cause ce défaut et ce qui empêche la perfection

d'être réalisée.» Le mal suppose la puissance, et par là cette théorie

est essentiellement aristotélicienne. «Toute chose qui existe en son

achèvement extrême et sans qu'il y ait plus rien en elle en puissance,

n'a pas de mal; le mal atteint seulement ce qui est en puissance, et

cela du fait de la matière.» Ou bien il produit dans la matière une

certaine disposition contraire à l'une des perfections que doit avoir

l'objet, par exemple lorsque les nuées, les pluies abondantes ou l'ombre

des hautes montagnes empêchent les fruits de mûrir; ou bien il agit en

écartant ou en détruisant la perfection acquise de l'objet, comme

lorsque le froid, venant à frapper les plantes, les détruit.

«Toute la cause du mal se trouve renfermée dans ce qui est sous la

sphère de la lune.» Le mal n'a pas de prise sur les intelligibles; «il

n'atteint que les individus, dans des temps limités, et les espèces y

sont soustraites.»

«L'on se demande s'il n'eût pas été possible que le premier

administrateur ait fait exister un bien pur tout à fait exempt de mal.

Non,--dit Avicenne,--cela n'eût pas été possible dans le mode

d'existence de notre monde, quand même cela le serait dans l'être en

général.» La pensée de notre philosophe est que le bien absolu n'eût pas

été possible dans un monde auquel s'applique la métaphysique

péripatéticienne, c'est-à-dire celle de la puissance et de l'acte. Où il

y a puissance, il y a possibilité de défaut, donc de mal; mais le

Créateur n'eût pas pu abandonner le bien universel qui est bien par

essence, même quand il n'existe qu'en puissance, à cause des maux

accidentels possibles qui s'y trouvent mêlés. Un monde dans lequel la

possibilité du mal ne serait pas impliquée ne serait plus du tout

comparable à notre monde; il serait quelque chose de tout autre, on ne

sait quoi d'inimaginable pour nous.

L'optimisme d'Avicenne sacrifie avec une grande facilité les victimes

des maux particuliers au bien général, soit les victimes des accidents

temporels, soit même, semble-t-il, celles de l'enfer. Le mal qui ne

consiste pas dans le manque ne peut être que relatif, selon lui, et il

est toujours un bien par quelque endroit; plus précisément encore, il

est toujours un bien par son principe, et il n'est un mal que par

accident. «Tout ce qui est désigné sous le nom de mal, dans le sens de

l'action, est toujours une perfection pour sa cause active, et il est

seulement possible que cela soit mal dans le sens de la passion, pour le

sujet qui reçoit l'effet de l'acte ou pour un autre agent qui, par cet

acte, se trouve gêné dans le sien.» Ainsi l'injustice est sans doute un

mal pour l'opprimé ou pour l'âme raisonnable dont la perfection consiste

à être maîtresse de ses passions; mais elle est tout d'abord un bien,

dans le sens actif, pour la faculté irascible qui, de sa nature,

recherche la domination. Le feu est bon en lui-même, et il a une

multitude d'utilités et d'avantages dans le monde physique; ce n'est

qu'accidentellement qu'il produit la brûlure qui est un mal pour le

sujet qui la souffre. Il n'eût pas été bon évidemment que l'auteur du

tout supprimât la faculté irascible ou anéantît le feu à cause des

accidents de détail qui résultent de l'une et de l'autre. «Il n'entre

pas dans la sagesse divine, dit Avicenne, de délaisser les biens

durables et généraux à cause de maux passagers dans les choses

individuelles.»

La supériorité du bien sur le mal dans le monde, selon cette doctrine,

n'est pas seulement une supériorité métaphysique, comme nous venons de

l'expliquer, c'est aussi une supériorité numérique et quantitative. «Les

choses qui sont tout entières mauvaises, affirme notre auteur, ou qui le

sont seulement en majeure partie, ou qui même renferment le mal à

égalité avec le bien, n'existent pas.» Tout ce qui existe contient plus

de bien que de mal. Il est d'ailleurs faux de dire que le mal est plus

fréquent que le bien. Le mal est commun, cela est vrai; mais il n'est

pas le plus fréquent. Les maladies, par exemple, sont très nombreuses;

elles sont cependant encore moins communes que la santé. Le mal, tel que

nous l'avons défini, est toujours moins fréquent que le bien qui lui

correspond. Les maux extrêmement nombreux qui consistent dans le défaut

des qualités secondes du sujet, comme, par exemple, l'ignorance de la

géométrie pour l'homme, ne portent pas atteinte aux qualités premières

et ne sont pas en vérité des maux, mais seulement l'absence de certaines

perfections que le sujet pourrait recevoir par surcroît.

Avicenne développe des considérations également optimistes dans son

traité sur le _Destin_[238], et il ajoute cette vue que les biens et les

maux ne sont pas les mêmes aux yeux de Dieu que ce qu'ils sont pour

nous; nous n'avons pas non plus le droit de demander à Dieu, dont

l'action s'étend à travers tous les siècles, une compensation pour

chaque mal qui résulte du plan du monde, comme nous le faisons pour les

dommages qu'il nous arrive de subir de la part des autres hommes dans le

cours borné de notre vie. «Si le beau et le laid, le bien et le mal

étaient aux yeux de Dieu ce qu'ils sont aux yeux des hommes, il n'aurait

pas créé le lion redoutable aux dents disloquées et aux jambes tortues,

dont la faim n'est satisfaite qu'en mangeant la chair crue et sanglante,

nullement en broutant des herbes et des baies; ses mâchoires, ses

griffes, ses tendons solides, son cou imposant, sa nuque, sa crinière,

ses côtes et son ventre, la forme de tous ses membres excitent en nous

l'étonnement, quand nous considérons que tout cela lui est donné pour

atteindre le bétail fugitif, le saisir et le déchirer. Il n'aurait pas

non plus créé l'aigle aux griffes crochues, au bec recourbé, avec ses

ailes souples et divisées, son crâne chauve, ses yeux pénétrants, son

cou élevé, ses jambes si robustes; et cet aigle n'a pas été créé ni pour

cueillir des baies, ni pour mâcher ses aliments et brouter des herbes,

mais pour saisir et déchirer sa proie. Dieu en le créant n'a pas eu le

même égard que toi aux sentiments de compassion, ni suivi les mêmes

principes d'intelligence. Lui, il ne s'est pas conformé à ton avis, qui

eût été d'éloigner les malheurs et d'éteindre la flamme brûlante. Dans

sa sagesse impénétrable aux yeux de notre intelligence, il y a donné son

consentement, et tu n'aurais pas le droit d'exiger de lui la

compensation des membres déchirés, ni des cous cassés. Le temps fait

oublier les douleurs, éteint la vengeance, apaise la colère et étouffe

la haine; alors le passé est comme s'il n'eût jamais existé; les

douleurs affligeantes et les pertes subies ne sont nullement prises en

considération; Dieu ne fait aucune distinction entre la compensation et

le don gratuit, entre l'initiative de sa grâce et la récompense; les

siècles qui passent, les vicissitudes du temps effacent tout rapport

causal.» Ces éloquents développements reviennent en somme à dire que les

principes des desseins divins se cachent dans un mystère, où la raison

humaine ne peut pas pénétrer; la mystique parfois nous en découvre

quelque chose, et c'est ainsi qu'elle a sa place comme supplément à la

métaphysique.

[Note 238: _Risâlet el-Kadr_, éd. et trad. Mehren, quatrième fascicule

des _Traités mystiques d'Avicenne_. Le fragment cité ci-après se trouve

aux pages 9-10 de la traduction; nous sommes d'autant plus heureux de le

reproduire que cette traduction française est l'oeuvre d'un savant

étranger.]

La théorie de l'optimisme se prolonge par la doctrine beaucoup plus

mystique encore du retour de l'âme, c'est-à-dire de ses destinées après

la mort, des peines et des joies qui lui sont réparties dans l'autre

vie. Ce sujet comporte une théorie du plaisir et de la peine Avicenne

l'a traitée dans le _Nadjât_ avec tant de beauté et un charme si

intense, que nous ne pouvons mieux faire que de reproduire, en

l'abrégeant un peu, ce qu'il en a dit[239].

Chaque faculté humaine, enseigne-t-il, a un plaisir et un bien qui lui

sont propres, une souffrance et un mal qui lui sont propres. Le plaisir

de la faculté appétitive, par exemple, est de recevoir une sensation qui

s'accorde avec son désir; celui de la faculté irascible[240] est

l'attaque; celui de la faculté opinante, l'espoir; celui de la mémoire,

le souvenir. Et les maux de ces diverses puissances sont à l'inverse.

D'une façon générale, le plaisir de ces facultés consiste dans ce qui

les rend parfaites en actes.

[Note 239: _Nadjât_, pages 80-83; section «sur les états des âmes

humaines».]

[Note 240: La faculté appétitive et la faculté irascible sont les deux

facultés essentielles de l'intelligence pratique, dont nous avons dit

que l'étude était peu développée chez Avicenne.]

Toutes ces puissances de l'âme ont en commun la faculté de jouir; mais

elles diffèrent en rang. Leur perfection peut être ou plus excellente,

ou plus intense, ou plus durable, et il résulte de là une différence de

degré dans le plaisir obtenu. «Il ne faut pas que l'homme intelligent se

figure, dit Avicenne, que tout plaisir est pareil à celui que l'âne

éprouve dans son ventre et ses parties honteuses, et que les premiers

principes, voisins du Très-Haut, sont privés de jouissance et de

félicité, ni qu'il n'existe pas pour le Très-Haut, en sa puissance et sa

force infinies, une chose qui atteint le sommet de la dignité, de

l'excellence et de la perfection, mais qu'on n'oserait pas appeler

plaisir, comme on le fait pour l'âme et pour les bêtes.» Ces

satisfactions, ces voluptés divines sont bien au-dessus de tout ce que

nous pouvons concevoir; mais nous sommes assurés de leur réalité par la

révélation et par la raison, comme le sourd de naissance qui, incapable

d'imaginer le plaisir que donnent les mélodies, est pourtant certain

qu'il existe.

Il arrive quelquefois que la perfection propre à une faculté et l'objet

convenable qui pourrait la lui procurer sont à portée de cette faculté

même, mais que celle-ci est empêchée par quelque obstacle de les

recevoir ou qu'elle est occupée ailleurs. C'est ainsi que l'on voit

certains malades avoir horreur des mets sucrés et demander des mets qui

répugnent aux hommes sains; dans d'autres cas, si le malade n'a pas

positivement horreur des mets succulents, du moins se trouve-t-il

incapable d'en jouir; et de même, il ne souffre pas des mauvais. La

bouche ne ressent pas l'amertume de la myrrhe tant que le mélange de ses

humeurs, dérangé par la soif, n'est pas rétabli et qu'elle n'est pas

désaltérée.

«La perfection propre de l'âme raisonnable, enseigne notre auteur, est

de devenir savante, intelligente, de recevoir en elle la forme du tout

et de l'ordre qui est intelligible dans le tout et du bien qui y est

répandu, en commençant par le principe premier, en suivant la série des

substances spirituelles supérieures et pures, puis des âmes dépendantes

des corps, puis des corps célestes avec leurs formes et leurs forces,

jusqu'à ce qu'elle imprime en elle-même la ressemblance de l'être

universel, et qu'elle y reproduise un monde intelligible à l'image du

monde réel; qu'elle voie alors ce qui est le beau absolu, le bien

absolu, la perfection véritable; qu'elle s'y unisse; qu'elle se

travaille à ce modèle, qu'elle coure dans ce sentier et qu'elle devienne

comme si elle était de la substance même du bien.»

Il n'y a pas de comparaison possible entre cette perfection de l'âme

raisonnable et les perfections propres aux autres facultés. Comment

comparer la durée de ce qui est éternel avec la durée de ce qui est

changeant et périssable? Comment comparer la jonction des sensibles le

long d'une surface, avec l'union dans la substance, par laquelle il ne

semble plus y avoir aucune distinction entre cette substance et ce

qu'elle reçoit, puisque l'intelligence, l'intelligent et l'intelligible

sont un ou proches d'être un? Il est évident aussi que les conceptions

de l'âme raisonnable sont plus intimes, plus profondes et plus intenses

que les perceptions des sens. Comment donc encore comparer les plaisirs

de cette âme, lorsqu'elle saisit les intelligibles, aux plaisirs

sensuels et bestiaux?

Les fins intellectuelles sont déjà plus honorables pour l'âme que les

fins temporelles et sensibles, dans les choses de peu de valeur. Combien

à plus forte raison, dans les choses importantes et hautes. Cependant

les âmes corrompues ne sont plus capables de sentir le bien et le mal

dans les choses élevées, ainsi que nous l'avons dit des malades qui ne

perçoivent plus la saveur des mets.

Quand donc l'âme se trouve séparée du corps, elle s'en va vers sa fin,

elle l'atteint et elle en jouit, à moins que, semblable aux malades, son

goût n'ait été vicié et qu'elle n'ait point recherché sa fin; alors elle

ne l'atteint pas et elle souffre.

Quand la puissance intellectuelle qui est l'âme immortelle, est parvenue

durant la vie à un certain degré de perfection, elle entre en possession

de cette perfection en acte au moment où elle quitte le corps; et en

même temps que la perfection, elle obtient le plaisir, plaisir qui est

du genre de celui qu'ont les substances pures, plus noble et plus élevé

que le plaisir des sens. C'est ce qu'on appelle la félicité.

Ce que connaît l'âme quand elle approche du terme où se réalise cette

félicité, il serait difficile de le dire exactement. Mais il est

probable qu'en cet instant l'âme de l'homme possède une image précise

des principes intellectuels ou intelligences pures, qu'elle connaît les

secrets des mouvements généraux, mais non pas tous les particuliers, qui

sont sans fin, et que la forme du tout se dessine en elle, avec le

rapport mutuel de ses parties et l'ordre selon lequel elles s'enchaînent

dans la série des êtres.

La félicité de l'âme raisonnable ne s'obtient que par le

perfectionnement de l'intelligence pratique[241]. Et c'est en quoi

consiste la morale. «Le caractère est un pouvoir de l'âme par lequel

celle-ci produit avec facilité des actes, sans avoir besoin d'une

délibération qui les précède.» Le plus souvent le caractère de l'homme

durant sa vie n'est que moyennement bon; la soumission de l'intelligence

pratique à l'intelligence spéculative n'est pas complète; l'âme n'a pas

un goût pur des choses spirituelles, et elle conserve une inclination

pour les choses corporelles qui l'empêche après la mort d'atteindre en

acte sa complète perfection. L'âme, séparée du corps, sent l'opposition

qui existe entre ces goûts viciés dont elle avait l'habitude et son bien

véritable, et cette opposition devient pour elle la cause d'une grande

souffrance. Cependant, comme elle était bonne en principe, cette

souffrance ne lui est pas quelque chose de nécessaire et d'essentiel; ce

n'est qu'une condition qui lui est étrangère; et, puisque ce qui est

accidentel et étranger ne dure pas, lorsque la mort vient interrompre

les actes dont la répétition entretenait en elle ces habitudes

mauvaises, celles-ci se perdent et s'effacent; la souffrance qui en

résultait pour l'âme diminue au fur et à mesure de sa purification, et

après ce châtiment passager, elle parvient à sa félicité. Les âmes

toutes spirituelles entrent à la mort dans la plénitude de la

miséricorde de Dieu. Celles qui ont été complètement mauvaises et qui

n'ont eu de goût que pour le corps souffrent horriblement d'en manquer

«parce que l'outil de leur plaisir s'est anéanti, tandis que l'habitude

de leurs attaches corporelles subsiste».

[Note 241: Avicenne renvoie ici à son traité sur _les Moeurs_ mentionné

par el-Djouzdjâni. Cf. plus haut, p. 150.]

L'on peut admettre aussi ce que disent certains docteurs, que l'âme

séparée du corps peut agir sur les matières célestes et continuer

d'imaginer des formes avec ces matières comme données. Les âmes bonnes

imaginent les états heureux auxquels elles ont aspiré durant la vie; les

mauvaises imaginent les châtiments et les souffrances. Les formes

imaginatives ne sont pas plus faibles que les sensibles, au contraire;

on en juge par le sommeil, où ce que l'on voit en rêve est quelquefois

plus intense que ce que l'on perçoit dans la veille. Les impressions

formées dans l'intérieur de l'âme proviennent d'une cause essentielle;

celles qui sont formées de l'extérieur, d'une cause accidentelle.

Les âmes saintes atteignent leur perfection par leur essence; elles sont

plongées dans la joie; elles ne regardent plus ce qui est derrière

elles. Elles se purifient des traces d'attaches sensibles qu'elles ont

pu conserver, en demeurant quelque temps au dessous des plus hauts

degrés.

Nous achèverons ce livre, à la manière platonicienne, par un mythe.

Il y a plusieurs mythes dans l'oeuvre d'Avicenne; tels celui de l'oiseau

et celui de Hây qui servent de thème à deux écrits mystiques[242]. Le

mythe de Salâmân et d'Absâl que nous allons rapporter, n'est pas

directement connu comme étant d'Avicenne; il est seulement cité en deux

endroits des oeuvres de cet auteur, et c'est par le commentaire de Nasîr

ed-Dîn et-Tousi aux _Ichârât_, que nous en possédons des versions. Cette

histoire revêt des formes très diverses; elle fut souvent traitée et

remaniée, et elle finit par recevoir le développement d'une épopée sous

la plume du poète persan Djâmi. En la forme que nous allons maintenant

reproduire, elle nous est présentée comme ayant été traduite du grec par

Honéïn fils d'Ishâk, et il y a lieu de croire en effet qu'elle est

d'origine alexandrine[243].

[Note 242: Voyez ci-dessus, pages 150-151.]

[Note 243: L'opuscule de Nasîr ed-Dîn et-Tousî sur ce mythe a été publié

dans la collection des _Resâil fi'l-hikmet_, p. 112. V. la note mise par

Mehren à sa traduction des trois dernières sections des _Ichârât_,

deuxième fascicule des _Traités mystiques_, p. 11. On remarquera que ce

conte présente beaucoup d'analogie de manière avec les contes égyptiens

recueillis dans _l'Abrégé des Merveilles_, trad. B. Carra de Vaux,

Paris, 1898. V. sur l'origine de ces légendes, le compte rendu de ce

dernier ouvrage par M. Maspero, _Journal des Savants_, 1899, ainsi

qu'une note de M. Berthelot au même lieu.]

Il y avait dans les temps anciens, antérieurement au déluge de feu, un

roi nommé Hermânos fils d'Hercule. Ce roi possédait le pays de Roum

jusqu'au rivage de la mer, avec le pays de Grèce et la terre d'Égypte.

Il avait une science profonde, un pouvoir étendu, et il était versé dans

la connaissance des influences astrologiques.

Parmi les contemporains de ce prince se trouvait un philosophe du nom

d'Iklîkoulâs qui possédait toutes les sciences occultes. Ce sage vivait

depuis un cycle, retiré dans une grotte appelée Sârikoun. Il déjeunait

tous les quarante jours de quelques légumes sauvages, et sa vie

atteignait trois cycles. Le roi Hermânos le consultait souvent.

Un jour, le roi alla se plaindre au sage de manquer de descendant. Ce

prince, en effet, n'avait pas de penchant pour les femmes; il abhorrait

leur commerce et refusait de les approcher. Le sage lui conseilla,

puisqu'il avait déjà vécu trois couples[244], de prendre une femme belle

et bonne, à un moment où la sphère, à son lever, lui promettrait un

enfant mâle. Il refusa. Le sage lui dit alors qu'il n'y avait pas

d'autre moyen pour lui de se procurer un héritier que d'observer un

lever astrologique convenable, et au moment que fixeraient les astres,

de choisir une mandragore et d'y placer un peu de sa liqueur séminale.

Il se chargerait ensuite de soigner cette mandragore et de la

transformer en un enfant vivant.

[Note 244: Ce mot traduit le terme arabe _Koroun_ dont la valeur exacte

ne me paraît pas connue.]

Ainsi fut-il fait. L'enfant né de la sorte fut appelé Salâmân. On lui

chercha une femme pour le nourrir. On en trouva une fort belle, âgée de

dix-huit ans, qui s'appelait Absâl. Cette femme prit soin de l'enfant et

le roi se réjouit.

L'on dit qu'alors Hermânos promit au sage de construire, en témoignage

de sa gratitude, deux gigantesques bâtiments, capables de résister aux

déluges d'eau et de feu, dans lesquels on enfermerait les secrets des

sciences. Ce furent les deux pyramides.

Quand l'enfant Salâmân fut nourri et qu'il eut grandi, le roi voulut le

séparer d'Absâl; mais l'enfant s'en affligea vivement, et le roi le

laissa. Salâmân étant ensuite parvenu à la puberté, l'affection qu'il

avait pour sa nourrice Absâl s'accrut et se changea en amour; et cette

passion devint telle que le jeune homme négligea tout à fait le service

du roi, pour ne plus s'occuper que d'Absâl.

Le roi fit venir son fils et lui adressa des remontrances. «Je n'ai que

toi au monde, lui dit-il; sache, ô fils très cher, que les femmes sont

artificieuses et instigatrices de mal, et qu'il n'y a nul bien en elles.

Ne donne pas place à une femme dans ton coeur; le pouvoir de ta raison

en serait asservi, la lumière de ta vue obscurcie, toute ton existence

submergée. Apprends, ô mon fils, qu'il n'y a que deux chemins, l'un qui

monte et l'autre qui descend. Nous te disons cela sous une forme

sensible afin que tu comprennes. Celui qui ne prend pas le chemin de la

justice n'approche pas de sa demeure; mais l'homme qui suit la voie de

l'intelligence, en maîtrisant les forces de son corps qui doivent être

ses servantes, s'élève vers le monde de lumière et approche sans cesse

davantage de son véritable séjour. Il n'est pas pour l'homme de demeure

plus vile que celle des choses sensibles. Il y a aussi pour lui une

résidence moyenne qui est celle des lumières victorieuses qu'il peut

encore atteindre, après s'être attardé dans le monde inférieur. Mais sa

plus haute demeure est celle où il connaît les essences des êtres, et

c'est à celle-là qu'il parvient par la justice et par la vérité. Laisse

donc là cette misérable Absâl qui ne peut te procurer aucun bien. Reste

pur, jusqu'à ce que je te trouve une fiancée du monde supérieur qui

t'attirera la grâce de l'Éternel et qui donnera satisfaction au Maître

des mondes.»

Salâmân, emporté par sa passion, ne se rendit pas aux avis du roi. Il

alla répéter à Absâl ce que Hermânos lui avait dit, et celle-ci lui

conseilla de n'en tenir aucun compte. «Il veut, dit-elle, t'ôter les

plaisirs vrais pour des espérances dont la plupart sont trompeuses, te

sevrer des joies immédiates pour des biens éloignés. Quant à moi je te

suis soumise; je me plie à tous tes caprices. Si tu as de l'intelligence

et de la décision, va dire au roi que tu ne m'abandonneras jamais, et

que moi non plus je ne t'abandonnerai pas.»

Le jeune homme alla rapporter les paroles d'Absâl, non pas au roi

lui-même, mais à son vizir, qui les transmit au roi. Celui-ci, rempli de

chagrin, rappela son fils et il lui fit de nouvelles remontrances. Mais

voyant qu'il ne parvenait pas à toucher son âme, il s'avisa d'un

compromis. «Fais de ton temps deux parts, lui dit-il; l'une tu la

passeras dans le commerce des sages; pendant l'autre, tu jouiras d'Absâl

à ton plaisir.»

Salâmân consentit; mais pendant toute une moitié du temps, il avait

l'esprit occupé de l'autre. Le roi s'en étant aperçu, se décida à

consulter les sages sur l'opportunité de faire périr Absâl. C'était le

seul moyen qui lui restât de se délivrer d'elle. Les sages blâmèrent ce

projet; et le vizir répondit au roi que ce meurtre ébranlerait son trône

sans lui ouvrir l'accès dans le choeur des Chérubins.

L'écho de cette discussion parvint à Salâmân qui s'empressa d'en avertir

Absâl; ils cherchèrent ensemble le moyen de déjouer les desseins du roi

et de se mettre à l'abri de sa colère. Ils décidèrent de s'enfuir

jusqu'au rivage de la mer d'Occident et d'habiter là.

Or le roi possédait, grâce à sa science magique, deux flûtes d'or munies

de sept trous correspondant aux sept climats du monde. Lorsqu'il

soufflait dans l'un de ces trous, tout ce qui se passait dans un climat

lui apparaissait. Il découvrit ainsi le lieu où s'étaient retirés

Salâmân et Absâl, et il vit qu'ils étaient dans un très misérable état.

Il eut d'abord pitié d'eux, et il leur fit envoyer quelques

subsistances. Puis, irrité de nouveau par la force de leur amour, il les

fit tourmenter dans leur passion même par des esprits qui leur

infligeaient des désirs qu'ils ne pouvaient satisfaire.

Salâmân comprit que ces maux lui venaient de son père. Il se leva et il

se rendit, accompagné d'Absâl, à la porte du roi pour implorer son

pardon. Le roi exigea encore de lui le renvoi d'Absâl, en lui répétant

qu'il demeurerait incapable de s'asseoir sur le trône tant qu'il la

garderait auprès de lui, parce que cette femme et l'empire le

réclameraient chacun tout entier. Absâl serait comme une entrave

attachée à ses pieds, qui l'empêcherait d'atteindre aussi le trône

céleste des sphères. Et, ayant dit, il les fit attacher tout un jour

dans la position indiquée par cette comparaison. Lorsqu'on les délia, la

nuit venue, tous deux se prirent par la main et ils allèrent ensemble se

jeter dans la mer.

Cependant Hermânos veillait sur eux; il commanda à l'esprit des eaux

d'épargner Salâmân jusqu'à ce qu'il eût eu le temps d'envoyer des hommes

à sa recherche. Quant à Absâl, il la laissa se noyer.

Lorsque Salâmân eut acquis la certitude de la mort d'Absâl, il fut sur

le point d'en mourir de douleur, et il devint comme insensé. Le roi alla

consulter le sage Iklîkoulâs, qui exprima le voeu de revoir le jeune

homme. Celui-ci étant venu, le sage lui demanda s'il désirait rejoindre

Absâl.--Comment ne le désirerais-je pas? répondit-il.--Viens donc avec

moi, dit le sage, dans la grotte de Sârikoun; nous y prierons quarante

jours après lesquels Absâl retournera à toi.--Ils allèrent ensemble à la

grotte. Le sage avait mis à sa promesse trois conditions: que le jeune

homme ne lui cacherait rien, qu'il imiterait tout ce qu'il lui verrait

faire, sauf un adoucissement qui lui serait accordé pour le jeûne, et

qu'il n'aimerait point d'autre femme qu'Absâl toute sa vie durant.

Ils se mirent alors à prier Vénus; et chaque jour Salâmân voyait la

figure d'Absâl, qui s'asseyait près de lui et s'entretenait avec lui, et

il rapportait au sage tout ce qu'il avait dit et entendu.

Mais, au bout de quarante jours, parut une autre figure, étrange et

merveilleuse au delà de toute beauté. C'était la figure de Vénus.

Salâmân s'éprit pour elle d'un amour si grand qu'il en oublia l'amour

d'Absâl. «Je ne désire plus Absâl, dit-il au sage, je ne veux plus que

cette image.--N'as-tu pas promis de n'aimer qu'Absâl? répliqua le sage;

nous voici près du moment où elle va t'être rendue;» mais le jeune homme

répéta: «Je ne veux plus que cette image.»

Alors le sage conjura l'esprit de cette image, qui vint en tous temps

visiter Salâmân; et cela dura tant qu'à la fin le coeur de Salâmân se

lassa de cette image même; et son esprit s'éclaircit et son âme fut

purifiée du trouble de la passion.

Le roi rendit grâces au sage, et Salâmân s'étant assis sur le trône de

l'empire, n'eut plus en vue que la sagesse, et il s'acquit une grande

gloire. De nombreuses merveilles furent accomplies sous son règne.

Cette histoire fut écrite sur sept tablettes d'or; on inscrivit sur sept

autres tablettes des invocations aux planètes, et on plaça le tout dans

les deux pyramides près des tombeaux des ancêtres de Salâmân. Après que

les deux déluges eurent eu lieu, celui d'eau et celui de feu, Platon, le

sage divin, parut, et il voulut rechercher les ouvrages des sciences

cachés dans les pyramides. Il alla les visiter; mais les rois de ce

temps-là ne lui permirent pas de les ouvrir, et il recommanda en mourant

cette tâche à son disciple Aristote. Celui-ci, à la faveur des conquêtes

d'Alexandre, fit ouvrir les pyramides par un moyen que lui avait indiqué

Platon, et Alexandre y étant entré en tira les tables d'or qui

renfermaient cette histoire.

Il serait difficile de dire précisément si un conte de cette sorte

recouvrait, dans la pensée de son auteur, un système philosophique

défini, ou s'il n'était qu'un symbole large où chacun pouvait introduire

quelque chose de sa pensée. Ce que nous pouvons faire remarquer

cependant, c'est que ce mythe était visiblement approprié à la

philosophie néoplatonicienne et qu'il fut appliqué d'une manière

expresse au système d'Avicenne. Voici l'interprétation qu'en fournit

Nasîr ed-Dîn et-Tousi:

Le roi Hermânos est l'intellect agent; le sage est ce qui découle sur

cet intellect des intelligences supérieures. Salâmân figure l'âme

raisonnable, issue de l'intellect agent sans dépendance des choses

corporelles. Absâl est l'ensemble des facultés animales. L'amour de

Salâmân pour Absâl signifie l'inclination de l'âme aux plaisirs

physiques. Leur fuite à la mer d'Occident représente la submersion de

l'âme dans les choses périssables. Leur châtiment par l'amour non

satisfait signifie la persistance des inclinations mauvaises de l'âme,

après que les facultés corporelles affaiblies par l'âge se sont

relâchées de leurs actes. Le retour d'Absâl chez son père marque le goût

de la perfection et le repentir. Le suicide des deux amants dans la mer,

c'est la chute du corps et de l'âme dans la mort. Le salut de Salâmân

est l'indication de la survivance de l'âme après la mort du corps.

L'élévation de son amour jusqu'à Vénus représente la jouissance des

perfections intelligibles. L'avènement de Salâmân au trône, c'est

l'arrivée de l'âme à la perfection essentielle. Quant aux pyramides

subsistant à travers les siècles, elles symbolisent la forme et la

matière corporelles. Si nous osions encore glisser sous le mythe une

idée personnelle, après avoir entendu cette ingénieuse interprétation,

nous proposerions de voir dans les pyramides, bâties en Égypte dans des

temps très anciens, rouvertes par Platon et Aristote, et permanentes à

travers toutes les révolutions des âges, le symbole même de la

philosophie.

Les conclusions de cet ouvrage ont été données à la fin du précédent

chapitre. En achevant celui-ci et le livre, au moment de prendre congé

non seulement de nos lecteurs, mais aussi de ces nobles et anciens morts

dont la pensée a fait l'objet de cette étude, je ne veux ajouter qu'un

mot pour exprimer publiquement le plaisir que j'ai éprouvé à passer

plusieurs mois dans le commerce d'hommes qui ont eu foi en la raison,

qui ont disserté selon les lois logiques, qui en chaque question ont

énuméré toutes les hypothèses, qui en chaque terme en ont distingué tous

les sens, qui ont cru la vérité universelle, qui l'ont crue éternelle,

qui ont considéré que la philosophie est science, qui ont enseigné que

la politique est une partie de la science, qui ont jugé que les États

doivent être gouvernés, non par la plèbe, mais par les sages; hommes de

grand coeur qui n'ont pas cru amoindrir l'estime dans laquelle ils

tenaient la raison, en avouant qu'elle est bornée, et en admettant

au-dessus d'elle une certaine possibilité de connaître intuitivement,

qui a donné à leurs âmes le moyen de s'élancer dans les régions

mystiques; hommes au reste d'esprit si vaste que l'étendue et la variété

de leurs vues mériteraient d'exciter l'envie des dilettantes de notre

âge, puisque déjà dans le leur ils se sont efforcés de comprendre tous

les systèmes, qu'ils ont tenté de les synthétiser tous, qu'ils n'ont

connu nulle barrière dans le domaine de la recherche intellectuelle,

qu'ils se sont promenés en liberté à travers toutes les sciences, qu'ils

ont voulu que tous les champs d'activité leur fussent ouverts, et qu'ils

ont monté ou descendu avec une facilité égale tous les degrés de

l'échelle des êtres entre lesquels la nature de l'esprit de l'homme lui

permet de se mouvoir, depuis les terres profondes jusqu'aux sphères

supérieures, depuis les ténèbres insaisissables de la matière jusqu'aux

éblouissements de l'intelligence pure.

Avicenne · 第 24 / 26 题